de 1516 à 1969

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Thomas More, avocat des bourgeois de Londres, était devenu en 1529 Grand Chancelier d’Angleterre. Mais, ayant défié son roi Henri VIII qui voulait devenir chef de son Eglise, il périt décapité sur l’échafaud le 6 juin 1535. Pourtant son livre, Utopia, devrait rester une référence bien plus longtemps que l’Eglise anglicane. En effet Thomas More est un précurseur pour tous ceux qui veulent instaurer l’égalitarisme entre les humains sur une Terre pacifiée. Voici quelques idées fondamentales propres à l’utopie, ce lieu qui n’est nulle part, mais que nous aimons tant :

« La principale cause de la misère publique, c’est le nombre excessif de nobles (ndlr : on dirait aujourd’hui « capitalistes »), frelons oisifs qui se nourrissent de la sueur et du travail d’autrui ; ils ne connaissent pas d’autre économie. S’agit-il au contraire d’acheter un plaisir ? Ils sont prodigues jusqu’à la folie. Ce qui n’est pas moins funeste, c’est qu’ils traînent à leur suite des troupeaux de valets fainéants. Est-il juste qu’un noble, un orfèvre, un usurier, un homme qui ne produit rien, ou qui ne produit que des objets de luxe, est-il juste que ceux-là mènent une vie délicate et splendide au sein de l’oisiveté ou d’occupations frivoles ? Tandis que le manœuvre, le charretier, l’artisan, le laboureur, vivent dans une noire misère.

Le seul moyen d’organiser le bonheur public, c’est donc l’application du principe de l’égalité. Or l’égalité est impossible dans un Etat où la possession est solitaire et absolue ; car chacun s’y autorise de divers titres et droits pour attirer à soi autant qu’il peut, et la richesse nationale, quelque grande qu’elle soit, finit par tomber en la possession d’un petit nombre d’individus que ne laissent aux autres qu’indigence et misère. Voilà ce qui me persuade invinciblement que l’unique moyen de distribuer les biens avec égalité, avec justice, c’est l’abolition de la propriété. Tant que le droit de propriété sera le fondement de l’édifice social, la classe la plus nombreuse et la plus estimable n’aura en partage que disette, tourments et désespoir. Par contre, là où l’on ne possède rien en propre, tout le monde s’occupe sérieusement de la chose publique, parce que le bien particulier se confond réellement avec le bien général

Il est un art commun à tous les Utopiens, hommes et femmes, et dont personne n’a le droit de s’exempter, c’est l’agriculture. Les enfants l’apprennent en théorie dans les écoles, en pratique dans les campagnes voisines de la ville, où ils sont conduits en promenade récréative. Là, ils voient travailler, ils travaillent eux-mêmes, et cet exercice a de plus l’avantage de développer leurs forces physiques. En Utopie, les vêtements ont la même forme pour tous les habitants de l’île ; cette forme est invariable. Ces vêtements réunissent l’élégance à la commodité ; ils se prêtent à tous les mouvements du corps, le défendent contre les chaleurs de l’été et le froid de l’hiver. Chaque famille confectionne ses habits. Un seul habit suffit d’ordinaire pendant deux ans ; tandis qu’ailleurs, il faut à chacun quatre ou cinq habits de couleur différente, autant d’habits de soie, et, aux plus élégants, au moins une dizaine. Les Utopiens n’ont aucune raison d’en rechercher un aussi grand nombre ; ils n’en seraient ni plus commodément ni plus élégamment vêtus.

Six heures sont employées aux travaux matériels. On me dira peut-être : six heures de travail par jour ne suffisent pas aux besoins de la consommation publique, et l’Utopie doit être un pays très misérable. Au contraire, les six heures de travail produisent abondamment toutes les nécessités et commodités de la vie, et en outre un superflu. Vous le comprendrez facilement, si vous réfléchissez au grand nombre de gens oisifs chez les autres nations : cette foule immense de prêtres et de religieux fainéants (ndlr : on dirait aujourd’hui « cette multitude des gens employés dans le secteur tertiaire »). Ajoutez-y ces riches propriétaires et leurs nuées de valets. Considérez aussi combien peu de ceux qui travaillent sont employés en choses vraiment nécessaires. Car dans ce siècle d’argent, où l’argent est le dieu et la mesure universelle, une foule d’arts vains et frivoles s’exercent uniquement au service du luxe et du dérèglement. En Utopie au contraire, quand il y a encombrements de produits, les travaux journaliers sont suspendus, et un décret autorise une diminution sur la durée du travail, car le gouvernement ne cherche pas à fatiguer les citoyens par d’inutiles labeurs. Le but des institutions sociales est de laisser à chacun le plus de temps possible pour s’affranchir de la servitude du corps, cultiver librement son esprit, développer ses facultés intellectuelles par l’étude des sciences et des lettes. C’est dans ce développement complet que les Utopiens font consister le vrai bonheur.

L’avarice est impossible, puisque l’argent n’y est d’aucun usage. La pauvreté même, qui seule paraît avoir besoin d’argent, la pauvreté diminuerait à l’instant, si la monnaie était complètement abolie. L’or et l’argent n’ont aucune vertu, aucun usage, aucune propriété dont la privation soit un inconvénient véritable. C’est la folie humaine qui a mis tant de prix à leur rareté. La nature, cette excellente mère, les a enfouis à de grandes profondeurs, comme des productions inutiles et vaines, tandis qu’elle expose à découvert l’air, l’eau, la terre et tout ce qu’il y a de bon et de réellement utile. La nature invite tous les hommes à s’entraider mutuellement et à partager en commun le joyeux festin de la vie. Il n’y a pas d’individu tellement placé au-dessus du genre humain que la providence ne doive prendre soin que de lui seul. La nature a donné la même forme à tous ; elle les réchauffe tous de la même chaleur, elle les embrasse tous du même amour ; ce qu’elle réprouve, c’est qu’on augmente son bien-être en aggravant le malheur d’autrui.

Les religions, en Utopie, varient non seulement d’une province à l’autre, mais encore dans les murs de chaque ville ; ceux-ci adorent le soleil, ceux-là divinisent la lune ou toute autre planète. Quelques-uns vénèrent comme Dieu suprême un homme dont la gloire et la vertu jetèrent autrefois un vif éclat. Utopus, en décrétant la liberté religieuse, avait en vue le maintien de la paix que troublaient naguère des combats continuels et des haines implacables. Quant à l’emploi de la violence et des menaces pour contraindre un autre à croire comme soi, cela lui parut tyrannique et absurde. Les prêtres, comme les autres magistrats, sont dorénavant élus par le peuple au scrutin secret, afin d’éviter l’intrigue. Mais quelle que soit la forme que chacun affecte à son Dieu, chacun adore la nature majestueuse et puissante, à qui seule appartient, du consentement général des peuples, le souverain empire de toutes choses.

Je confesse aisément qu’il y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établies dans nos cités. Je le souhaite plus que je ne l’espère. »