de 1970 à 1979

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

1/3) La libération des forces productives

La libération des forces productives se confond avec la libération de l’homme : est-là un mot d’ordre révolutionnaire ou celui de l’économie politique elle-même ? Les deux, sans aucun doute ! Personne n’a douté de cette « évidence », surtout  par Marx pour qui « le premier acte par lequel les hommes se distinguent des animaux n’est pas qu’ils pensent, mais qu’ils se mettent à produire leurs moyens d’existence ». Marx fit sans doute une critique radicale de l’économie politique, mais il la fait toujours dans la forme de l’économie politique : la pensée critique du mode de production ne touche pas au principe de la production. En sous-entendant l’axiome de l’économique, la critique marxiste déchiffre peut-être le fonctionnement du système de l’économie politique, mais elle travaille du même coup à le reproduire comme modèle. Il n’est rien qui ne soit produit selon un travail, c’est la vérité du capital et de l’économie politique qui est tout entière reprise à son compte par la révolution communiste. Ce n’est que dans le miroir de la production et de l’histoire, sous le double principe d’accumulation indéfinie (la production) et de continuité dialectique (l’histoire), ce n’est que par l’arbitraire de ce code que notre culture occidentale peut se réfléchir comme moment privilégié de la vérité (la science) ou de la révolution (le matérialisme historique). Par rapport à la situation créée par l’industrialisation massive, la discipline concentrationnaire, le dressage horaire de générations d’artisans et de paysans depuis le début du XIXe siècle, par rapport à la situation de déstructuration et de révolte ainsi créée, la théorie marxiste et l’organisation ouvrière ont accompli un certain type d'élaboration secondaire : valorisation du travail comme source de richesse sociale, valorisation du procès de développement rationnel des forces productives, ce procès étant confondu avec le projet révolutionnaire. Le respect de la machine, la sauvegarde de l’instrument du travail, impliquant l’appropriation future des moyens de production, institue la classe ouvrière dans une vocation productiviste qui relaie la vocation historique de la bourgeoisie. Sous couvert de matérialisme historique, c’est l’idéalisme de la production qui finit par donner une définition positive à la classe révolutionnaire. (in Jean Baudrillard, le miroir de la production -1973)

Les marxistes deviennent ainsi les alliés objectifs du capitalisme industriel. La radicalité de la révolte impliquait autre chose qu’une dialectique des forces, autre chose que l’idée de plus-value et l’exploitation de la force de travail. Il fallait l’irruption d’une différence radicale, l’écologie profonde est donc la philosophie qui pourrait correspondre aux vœux de Baudrillard.

2/3) La séparation de la Nature

La séparation de la Nature sous le signe du principe de production est réalisée dans toute son ampleur par le système capitaliste, mais elle ne surgit évidemment pas avec elle. Elle s’enracine dans la grande dissociation judéo-chrétienne de l’âme et de la Nature. L’âme est cette charnière spirituelle par où l’homme se distinguerait radicalement de tout le reste de la Nature. Dieu aurait créé l’homme à son image, et la Nature à l’usage de l’homme. La bible affirme explicitement que c’est la volonté de Dieu que l’homme exploite la nature selon ses propres fins. Dans sa forme occidentale, le christianisme est donc la religion la plus anthropocentrique que le monde ait jamais connu. La « rationalité » commence là, avec la fin de l’animisme et de l’immersion magique de l’homme dans la nature. Alors que par la suite la science, la technique, la production matérielle entreront en contradiction avec les dogmes du christianisme, leur condition de possibilité reste pourtant le postulat chrétien de la transcendance de l’homme sur la nature. On sait aussi que saint François d’Assise et son angélisme christique (toutes les créatures chantent Dieu…), n’était qu’une sorte d’opération contre-feu de l’Eglise catholique pour désamorcer les hérésies cathares et panthéistes. L’Eglise a toujours défendu, en même temps que la coupure avec la nature, une morale de l’effort et du mérite, du travail et des œuvres, jumelée avec un ordre de production liée au pouvoir. (Cf. Jean Baudrillard, Le miroir de la production, 1973)

Jean Baudrillard précise même à un moment : « Pourquoi faut-il que la vocation de l’homme soit toujours de se distinguer de l’animal ? L’humanisme est une idée fixe qui nous vient, elle aussi, de l’économie politique - enfin, laissons cela -. » Pourtant l’essentiel commence ici car cette phrase fonde une véritable critique du système de production par la remise en cause de l’activité humaine comme dissociée de la nature (la Biosphère). A la même époque, le philosophe Arne Naess se faisait l’initiateur de la lutte contre l’anthropocentrisme avec son manifeste  de l’écologie profonde.

3/3) Marcuse rejoint Marx en citant Lorenz :

« Le travail est, sous toutes ses formes, la réalisation posée par l’individu… par laquelle il s’approprie le contenu du monde extérieur le contraignant à devenir une partie de son monde intérieur. » Le couronnement dialectique de tout cela étant en quelque sorte le concept de nature comme « corps inorganique de l’homme », comme humanisation de la nature (l’environnement). Ce concept de nature n’exprime rien d’autre que la finalité de la domination de la Nature inscrite dans l’économie politique. La nature, c’est le concept d’une essence dominée, et rien d’autres. Cette finalité opérationnelle est tellement arbitraire que la Nature résiste. Alors le concept se dédouble en une « bonne » nature, celle qui est dominée et rationalisée et en une « mauvaise » Nature, celle hostile, menaçante, catastrophique, ou polluée. Mais lorsque l’homme marque la Nature du sceau de la production, il proscrit toute relation d’échange symbolique entre lui et la Nature. Ce qui n’est pas reconnu par les fondements de l’économie politique, c’est que l’homme primitif, dans ses échanges symboliques, ne se mesure pas avec la nature. Car rien n’est jamais pris à la nature qui ne lui soit rendu : l’homme primitif ne coupe pas un arbre sans apaiser les esprits par un contre-don.

Longtemps on a voulu penser la production sur le mode de la reproduction humaine. Marx lui-même parle du travail comme père, de la terre comme mère de la richesse produite. C’est faux : dans le travail productif, l’homme ne fait pas d’enfants à la Nature.

(Galilée, 1985)