de 1970 à 1979

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

1/7) présentation de Thor Heyerdahl

J’ai découvert récemment le livre Fatu Hiva, le retour à la nature ; il est génial et intemporel. Son auteur, Thor Heyerdahl (1913-2002) a navigué du Pérou jusqu’en Polynésie sur le radeau Kon-Tiki en 1947. Il traversa l’Atlantique en 1970 sur une embarcation de papyrus. Fatu Hiva relate l’expérience de jeunesse de Thor Heyerdahl, quand il a essayé en 1935 de revenir à la nature, de couper toutes les chaînes qui le reliaient au monde moderne, de grimper aux cocotiers pour cueillir de quoi subsister. Déjà vers l’âge de 16 ans, il commençait à être mal à l’aise face à des adultes qui nous entraînaient vers une destination inconnue et qui n’avaient pour seul but que de fuir la nature. Une guerre atroce venait de sévir, ils inventaient de nouveaux types d’arme. Les différends éclataient pour des questions morales, philosophiques et religieuses. Qui pouvait croire prudent de marcher sur les traces d’une telle génération ? Thor a rencontré sa femme Liv en fin d’études secondaires :

- Que penseriez-vous d’un retour à la nature ? marmonna Thor.

- Alors il faudrait que ce soir radical, répondit Liv.

C’est pourquoi ils partirent tous les deux sur l’île de Fatu Hiva. Les chapitres suivants sont une recomposition de l’ouvrage à partir des phrases même de Thor. Je pense que l’analyse de Thor sur la crise de notre civilisation « moderne » n’a pas vieillie…

2/7) Retour à la nature

Sous le climat merveilleux de Fatu Hiva, c’était un soulagement de dépouiller les vêtements des pays froids. Le temps prenait des dimensions différentes, lorsqu’on le mesurait au soleil, aux oiseaux et à l’appétit, plutôt que de le hacher en secondes et en heures. Notre perception devenait différente et plus nette ; nous respirions, regardions et écoutions comme de jeunes enfants assistent à des miracles. Nous étions riches, nous pouvions ramasser des gouttes d’eau à la pelle et les laisser ruisseler entre nos doigts et nous échapper, puisqu’une infinité d’autres continuaient à jaillir du rocher. Loin de nous sentir pauvres et nus, nous nous sentions riches, comme si l’univers nous enveloppait. Nous faisions partie d’un tout.

Des semaines passèrent. Ce qui se grava dans notre mémoire, ce fut cette sensation de faire partie intégrante de la nature et non plus de nous opposer à elle. L’homme civilisé lui avait déclaré la guerre et la bataille se déchaînait sur tous les continents et gagnait peu à peu ces îles lointaines. Dans cette lutte contre son milieu ambiant, l’homme pourra gagner toutes les batailles, sauf la dernière. S’il la gagnait aussi, il périrait, comme un embryon coupant son cordon ombilical. Toutes les créatures vivantes pouvaient exister sans l’homme ; elles existaient avant lui. Mais l’homme ne pourrait survivre après leur disparition. Tout ce qui rampe ou pousse, tout ce que l’homme asperge de poison ou enterre sous l’asphalte, est d’une façon ou d’une autre son humble bienfaiteur. Tout est là pour permettre au cœur humain de battre, pour aider l’homme à respirer et à manger. La vie dans la nature réussissait mieux que n’importe quel manuel de biologie à prouver que les cycles de vie de toutes les créatures sont interdépendants.  Nous avions le sentiment que la nature était une gigantesque coopérative, dans laquelle chaque associé avait, sans le savoir, la mission de servir l’entité. Chaque associé sauf l’homme, le rebelle solitaire.

La musique a ses mérites, parce qu’elle compense l’immense variété de sensations que l’homme a perdu en renonçant à la vie dans la forêt. La musique est partout sous les pierres moussues et le feuillage, les chants d’oiseaux ou le murmure argentin d’un ruisseau. La civilisation me paraissait si loin que je commençais à  douter de ma mémoire et à me demander s’il existait vraiment des avions et des gratte-ciel. Parfois je m’asseyais à l’ombre. Je méditas sur toutes sortes de choses. Je me sentais si bien, si détendu. Tei le Polynésien et moi chassons et pêchons, nous cueillons des baies, nous parcourons les bois, nous nageons : tout cela pour gagner notre vie. Nous faisons comme travail ce que les autres gens font pendant leurs vacances. De retour chez eux, ils vendent dans un magasin ou manient un tournevis onze mois et demi sur douze pour avoir deux semaines consacrées à leur plaisir personnel. Alors ils se ruent vers une tente, vers n’importe quel lieu ensoleillé où ils puissent chasser, pêcher, cueillir des baies, parcourir les bois ou nager. Le travail de l’homme primitif est devenu le loisir de l’homme moderne. Même le soleil et l’air pur sont un luxe pour l’homme moderne. Il s’enferme à l’intérieur avec son aspirateur, ses ampoules électriques et son labeur, afin de gagner de quoi payer sa note d’électricité et ses deux semaines de soleil. Les gens s’asseyent sur une chaise pour travailler et se lèvent pour se détendre en soulevant de lourdes haltères ou en ramant dans un bateau sans fond. Tei ne comprendrait sans doute pas.

3/7) l’illusoire retour à la nature

Nous avions essayé de vivre sur l’île de Fatu Hiva (Iles Marquises, Pacifique sud) au fin fond de la forêt, dans les montagnes et sous les cocotiers au bord de la mer. Nous avions réussi pendant un certain temps, mais nous avions toujours fini par rencontrer un obstacle. Nous n’étions plus si sûrs, avec ma femme Liv, de nos théories et de nos calculs. Nous n’attendions plus qu’une chose : le passage d’un bateau, grâce auquel nous pourrions quitter l’île. Nous irions dans n’importe quel lieu, où il serait possible de respirer sans avaler des moustiques et de la poussière de bambou. Nous scrutions intensément l’horizon. Je dis à Liv :

- Tu sais, même si les choses avaient tourné autrement, nous aurions tout de même quitté Fatu Hiva. Si nous avions découvert que l’homme pouvait se libérer de tous les problèmes modernes en revenant à la nature, nous aurions été harcelés par les remords jusqu’à ce que nous retournions chez nous en prévenir les autres.

Liv m’interrompit.

- Même si tout avait tourné comme nous l’avions cru, nous n’aurions pas pu prêcher un retour massif à la nature. Rappelle-toi comme nous avions du barrer un à un les continents et les îles pour choisir où mener une vie sauvage. Même Tahiti n’aurait pas convenu. Le monde a changé autant que l’homme, depuis le jour lointain où celui-ci a entrepris le long voyage qui l’a éloigné de la nature. Il n’y a plus de route pour ramener au point de départ, en ruine.

- L’homme moderne n’a plus nulle part ou retourner, constatai-je. Je le dis à regret, car notre merveilleuse expérience de vie dans la nature nous avait donné un aperçu de ce que l’humanité avait abandonné et dont elle continuait à s’éloigner encore davantage.

4/7) l’éloge de la simplicité

Tei Tetua n’avait pas de souliers. Toute sa garde-robe consistait en un lambeau de pagne, mais il se comportait comme si le monde lui appartenait. Diogène lui aurait donné une place au soleil  à côté de lui dans son tonneau, et aucun roi, aucun marchand, aucun professeur n’aurait pu améliorer son existence. Dans le monde moderne, nous avons l’habitude d’associer l’analphabétisme à l’intelligence des enfants au-dessous de six ans. Quand un adulte était analphabète, son esprit ne fonctionnerait pas normalement. Mais tel n’était pas le cas de nos amis d’Omoa. Au contraire, nous nous sentions souvent stupides lorsque, d’un simple coup d’œil, ils trouvaient une solution ingénieuse à un problème pratique, qui nous avait dépassés. Nous nous mîmes à les considérer comme des spécialistes. Ils étaient spécialisés dans l’art de vivre dans leur vallée et de s’adapter le mieux possible à ce cadre. Nous avions honte de nous avouer que, malgré notre tenace conviction d’être né pour remodeler la terre, nous devions nous mouvoir avec prudence quand nous sortons des limites de notre univers.

Nous étions arrivés à Fatu Hiva pleins de mépris pour la civilisation du XXe siècle, convaincus que l’homme devait tout recommencer à zéro. Maintenant, nous avions vu que, sans la moustiquaire de Willy, nous serions devenus fous dans la brousse et nous aurions terminé nos jours avec des jambes d’éléphant, ou, sans la pommade  de Terai, sans jambes du tout. Mais nous n’avions pas encore regagné une entière confiance dans la civilisation moderne. Jamais nous n’avions vu chez nous, même parmi nos parents, des gens rire aussi spontanément et respirer autant de liberté d’esprit et de santé que Tahi ou Tei Tetua, qui étaient matériellement plus pauvres que quiconque.

Liv corrigea mon propos.

- Le vieux Français avait lu toutes sortes de livres. Mais tout son univers se composait d’une minuscule cabane avec une parcelle de potager. Il n’était ni un enfant de la nature ni un analphabète. Si la nature avait facilité sa quête, c’était en lui apprenant la simplicité. La simplicité lui avait fourni ce que des millions d’autres cherchaient à travers la complexité et le progrès.

La simplicité est en vérité un mot magique, qui indique quelque chose de si modeste qu’il est aisé de passer à côté sans s’apercevoir de sa grandeur discrète. Le progrès peut être défini comme l’habitude de l’homme à compliquer ce qui est simple. Rien, dans tout le processus par lequel l’homme moderne doit passer pour acheter du poisson ou des pommes de terre, ne sera jamais aussi simple que les sortir directement de l’eau ou de la terre. Sans les fermiers et les pêcheurs, la société moderne s’effondrerait, avec tous ses magasins et ses câbles. Les fermiers et les pêcheurs sont l’aristocratie de la société moderne ; ils partagent leurs miettes avec nous, qui nous agitons avec des papiers et des tournevis en essayant de construire un monde moderne sans plan.

5/7) l’illusion du progrès

L’homme a inventé un mot magique. Nous avons commencé par le prononcer, puis nous l’avons laissé nous mener par le bout du nez. Ce mot, c’est le « progrès ». A l’origine, ce terme était censé décrire le changement d’une chose mauvaise ou bonne en quelque chose de mieux, jamais en quelque chose de pire. Puis, avec un aplomb superbe, nous avons fait un pas de plus. Alors le progrès désigne toujours la génération présente ; les morts ne pourront jamais le faire tourner en leur faveur.

Nous aimons voir dans le progrès la lutte que mène l’homme moderne pour que davantage de gens soient mieux nourris, que les malades aient plus d’hôpitaux, qu’il y ait moins de guerres. Mais on parle aussi de progrès lorsqu’on améliore des armes pour tuer plus de gens et de plus loin. On parle de progrès quand on invente un médicament pour guérir le mal causé par un autre, quand les hôpitaux poussent comme des champignons parce que nous avons des cerveaux surmenés et des corps sous-développés, parce que nous avons le cœur vide et les intestins pleins de tout ce dont on nous a fait une habile publicité. C’est le progrès, quand un fermier abandonne sa houe et un pêcheur son filet pour aller travailler à la chaîne, parce que le champ de blé est loué à une industrie, qui a besoin de la rivière aux saumons comme tout-à-l’égout. C’est le progrès, lorsque l’homme de la rue peut cesser de réfléchir parce que tous ses problèmes sont résolus par d’autres, ou quand des gens deviennent tellement spécialisés qu’ils savent presque tout sur presque rien. C’est le progrès, quand la réalité devient si morne et étouffante que nous survivons en regardant des divertissements qui passent sur une boîte. C’est le progrès, quand les villes deviennent si grandes et les forêts si petites. C’est le progrès, quand les enfants obtiennent une contre-allée en échange d’une prairie, quand le parfum des fleurs et la vue sur les collines sont remplacés par de l’air conditionné et la vue sur la rue. Les gratte-ciel de Manhattan sont trop immenses et rendent l’homme trop petit.

L’homme moderne n’avait rien retiré de la première guerre mondiale. Jamais encore, autant d’argent et d’efforts humains n’ont été dépensés pour la fabrication de moyens de plus en plus ingénieux pour s’entretuer. Les architectes de la paix continuent à bâtir avec de la poudre à canon. C’était mal interpréter la théorie de Darwin que de croire le cerveau d’un homme assis derrière une machine à écrire plus évolué que celui d’un homme maniant une charrue de bois ou une canne à pêche. C’était aussi absurde que de nous duper, en prétendant qu’un homme porteur d’une mitrailleuse a une morale plus haute que celui qui porte un javelot. Qu’il soit espagnol, polynésien ou viking, l’homme a toujours été un étrange mélange de saint et de démon. A un moment, nous sommes si pieux que nous ne voulons pas couper une boucle de cheveux de notre voisin, et l’instant suivant, nous l’assassinons. Il est aisé de définir le progrès sur un champ de bataille : nous enfonçons une baïonnette dans un homme en vie, mais nous ne plongerions pas une fourchette dans un mort.

De tous les coins du monde, montent les voix désespérées de funestes prophètes, qui nous prouvent à l’aide de courbes, de calculateurs électroniques et de statistiques convaincantes que l’humanité marche à la catastrophe. Leurs adversaires – nous pourrions les appeler les marchands de sable – s’affairent à répéter aux foules de continuer à dormir en paix. La science peut résoudre tout et l’homme du commun rester devant sa télévision.

6/7) la destruction des sociétés vernaculaires

Quand le capitaine Cook atteignit les Marquises en 1773, il évaluait la population polynésienne locale à 100 000 personnes. Après lui débarquèrent des colons européens, des baleiniers et des missionnaires. Plus d’un siècle après, en 1883, le recensement donnait 4 865 habitants. L’ethnologue, Ralph Liton, l’évaluait à 3 000 en 1920, parmi lesquels on comptait nombre de métis. Les Tahitiens doivent maintenant jouer aux primitifs pour attirer les touristes, plaire aux amateurs de cinéma et nous donner bonne conscience, à nous intrus étrangers, en nous montrant tout ce que nos semblables ont fait pour ces îles.

Nous n’avions vu nulle part (ndlr, en 1935) à Tahiti une vraie case polynésienne en bambou et feuilles de palmiers. Toutes les demeures, si pauvres fussent-elles, étaient bâties avec du bois importé et avaient des toits de tôle ondulée. Les cases de jadis ne coûtaient  rien, elles étaient délicieusement fraîches et délassantes. Le bungalow de Teriieroo était aussi étouffant que les autres maisons. La brûlure du soleil tropical tapant sur le toit de tôle nous abrutissait complètement dans la journée. Pourquoi diable avait-il fait bâtir un tel bungalow ? Teriieroo sourit. Pensions-nous qu’il aurait construit une case, pour que tout le monde raconte qu’il vivait comme un sauvage à l’époque où Tahiti était devenue civilisée ?

Lors de nos escales dans les îles coralliennes des Tuamotu, nous avions constaté que cette civilisation à laquelle nous tentions d’échapper rayonnait de Papeete vers l’Océanie environnante. Dès qu’ils ont goûté à notre civilisation, ils ne peuvent plus s’en passer. Personne ne peut les sauver de ce cercle vicieux. Pourquoi veulent-ils des machines à coudre et des tricycles, des sous-vêtements et du saumon en conserve ? Ils n’en ont pas besoin. Mais ils souhaitent dire à leur voisin : regarde, moi j’ai une chaise, pendant que toi, tu es accroupi par terre. Alors à son tour le voisin est obligé d’acheter une chaise. Les besoins augmentent, les dépenses aussi. Ils finissent par être forcés de travailler, bien qu’ils détestent ça. Pour gagner un argent inutile.

Nous leur recommandons de travailler, afin qu’ils puissent nous payer ce que nous voulons leur vendre. Bien que nous ne l’admettions jamais, les Blancs sont venus récolter de quoi améliorer encore leur propre sort. Où que nous partions à la découverte, nous détruisons délibérément la culture existante et semons, au milieu des ruines, des fragments de la notre. Nous nous étonnons de la confusion qui s’ensuit et provoque la décadence et non la prospérité. Jadis, lorsqu’une Polynésienne était enceinte, elle allait tout simplement derrière un buisson et en émergeait, portant son enfant nouveau-né. Si tant d’entre elles maintenant sont la proie de fièvres puerpérales, c’est qu’elles ont été très rapides à attraper nos maladies, mais très lentes à comprendre la nécessité d’avoir leurs hôpitaux.

7/7) la philosophie des Blancs

Toutes les inventions qui nous évitent de faire travailler nos muscles sont des bénédictions. Pour économiser la fatigue physique, nous ajoutons des moteurs aux bicyclettes, aux canots, aux tondeuses à gazon et aux brosses à dents. Nous effectuons des heures supplémentaires pour payer les factures de tous ces accessoires, puis nous nous précipitons chez le médecin, parce que nous sommes surmenés, suralimentés et au bord de la dépression. Le médecin nous recommande l’exercice physique et nous achetons une bicyclette sans roues, ou un bateau sans fond que nous installons dans notre sous-sol. Nous faisons de la bicyclette et de l’aviron sur place, en essayant de retrouver la forme et la santé qu’avaient nos aïeux, avant l’invention du moteur.

La fatigue désagréable est réservée aux animaux traqués, aux esclaves et à l’homme moderne. L’employé de bureau fournit un effort aussi considérable pour longer un bout de rue avec une sacoche pleine qu’un habitant de la jungle pour traverser une vallée, portant une chèvre sur le dos. Il est aussi difficile de se lever, de grimper et de courir, quand on est assis depuis des années, que de se lever et de marcher, quand on est resté couché des mois. Le corps est étrange : si vous le ménagez, vous vous épuisez pour presque rien : servez-vous en, vous n’êtres pour ainsi dire jamais exténué.

Seul l’homme moderne a renoncé au ciel nocturne pour essayer d’obtenir un jour continu. En moins d’une seconde, il métamorphose la nuit en jour et allume des millions de lumières dans les villes, jusqu’à ce qu’il ne voie plus rien que son propre monde. Pourtant rien n’égalait les nuits où la pleine lune sereine inondait d’or et d’argent l’océan Pacifique devant nous. Mais on ne peut acheter un billet pour le Paradis.

(traduction française 1976, éditions du Pacifique)