de 1970 à 1979

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Serge Moscovici est un des fondateurs du mouvement écologiste en France. Le livre De la nature, pour penser l’écologie est un recueil de textes écrits à différentes dates. Par exemple :

1976 : La Gueule ouverte publie un texte de Serge Moscovici « La conspiration verte » :

La conspiration rôde autour de nous, colle à notre peau, pollue l’air politique et encrasse les cerveaux. Certains journaux que j’ai rarement entre les mains parce qu’ils me tombent de mains, par exemple le Journal du Dimanche, fournissent les détails d’une conspiration universelle : les mouvements écologiques participent d’une vaste conspiration et en inspirent le plan. Je cite : « Actuellement, on a recensé en France 17 500 associations consacrées à la lutte contre les nuisances. Deux cent cinquante seulement sont politisées. Mais on peut penser que ce n’est qu’un début. Car, là encore, les gauchistes se battent autour de thèmes mobilisateurs comme les centrales nucléaires… ». Lorsque des mouvements sont inclus dans une « conspiration » se profile la sinistre figure de la répression. Si je prends à la lettre l’article que je viens de citer, cela veut dire que les associations en question sont fichées, classées, et leur degré de politisation mesurée. Puisque le fantasme de la conspiration se profile dans la nuit, alors réalisons la conspiration, mais en plein jour. A commencer par une franche rigolade et des fêtes de la conspiration verte (avec les thèmes que l’on devine, « je suis vert de conspiration »,  « les conspirateurs au vert », « nous sommes tous des conspirateurs verts », etc.) en appliquant la contre-formule : le ridicule tue.

Heureusement nous sommes nombreux à penser que la question de la nature se situe au cœur de notre civilisation, que les mouvements qui se sont créés autour d’elle sont un facteur de renouvellement et de contestation sociaux et intellectuels.

1978 : Lui  publie en mars une interview de Serge Moscovici, dont voici quelques morceaux des plus savoureux.

LUI : On affuble souvent les écologistes d’épithètes plus ou moins amicaux. N’est-ce pas un handicap pour l’avenir de votre mouvement ?

SM : Dans ce monde de gens qui viennent avec des serviettes pesantes promettre des choses qu’ils ne tiennent pas, nous avons voulu apporter un contraste. Il y a un côté provocation consciente chez les écologistes. Nous pensons que la gravité de la situation est telle aujourd’hui qu’il faut avoir des idées folles pour y remédier ; parce que les idées « sages » nous savons ce qu’elles ont donné ! J’ajouterai que sous sommes effectivement des rêveurs, nous essayons de voir un peu plus loin. Tout ce que nous avons dit sur le nucléaire, sur l’environnement, toutes nos revendications concernant le mode de vie, la décentralisation des pouvoirs, tout cela se retrouve au programme des différents partis politiques !

LUI : Ne craignez-vous pas une récupération ?

SM : Elle présenterait un risque si le mouvement écologiste était un mouvement éphémère, soumis aux cycles de la mode. Je ne crois pas que cela soit le cas. Car les problèmes posés par l’environnement, les ressources, la vie urbaine, etc., ne seront pas résolus par le système actuel ; c’est lui qui les a créés.

LUI : Beaucoup de gens vous croient partisan d’une société pastorale, rurale, complètement dépassée : vous en revenez à la chandelle et à la charrette…

SM : Parce que nous parlons de la nature, tout le monde pense que nous voulons revenir au passé, ce qui est entièrement faux. Aucun d’entre nous ne croit qu’on puisse vivre comme on vivait voilà plusieurs milliers d’année ! Mais nous pensons que l’on peut emprunter aux autres cultures, du passé ou d’ailleurs, un certain nombre de formes de vie ou d’idées, non pas par amour de la tradition, mais parce qu’elles leur ont permis de survivre, et parfois de bien vivre, pendant longtemps.
LUI : Est-on prêt, pour arrêter le nucléaire, à accepter une baisse du niveau de vie ?

SM : Le prix de l’énergie ne baissera pas et même avec le nucléaire, on se trouvera constamment confronté à un problème de renchérissement et de crises liées à l’énergie. De toute façon, on sait que le nucléaire n’est pas, quantitativement, une solution définitive au problème de l’énergie ; ce n’est qu’une solution transitoire. Pour nous l’essentiel est donc de changer de comportement vis-à-vis de l’énergie.

LUI : Le système politique conduit-il à penser en termes de « gauche » ou de « droite » ?

SM :  Cela a-t-il encore vraiment un sens ? La gauche et la droite sont des notions relatives. Nous sommes à la gauche de la gauche. Cela veut dire que nous sommes proches de la gauche sur un certain nombre de points (rémunération, organisation des entreprises, internationalisme, etc.) ; mais sur d’autres points, c’est nous qui représentons la gauche, notamment pour tout ce qui a trait aux rapports à la nature, à l’utilisation des ressources, à l’autonomie des collectivités, au productivisme, à la croissance. Car, bien souvent, les hommes et les partis de gauche se sont éloignés de ce qu’on appelle le socialisme et, ce faisant, ont laissé un vide qu’on nous appelle à combler.

LUI : En somme, être un socialiste conséquent aujourd’hui, c’est être écologiste ?

SM : A mon avis, oui ! Je pense d’ailleurs que le programme que nous représentons doit correspondre à un objectif réalisable à court terme : la transformation du mouvement écologique en un pôle d’attraction pour un certain nombre de groupes politiques, et notamment socialistes. Au sein du Parti socialiste, il existe un clivage entre une ligne de pensée « technocratique », et une ligne autogestionnaire, proposant une véritable décentralisation, une transformation des rapports sociaux, un nouveau mode de développement, et qui est très proche de l’écologie. Préparer la réaction de ce pôle d’attraction devrait être un des déterminants de notre comportement. Des problèmes considérés comme purement techniques tels celui des ressources ou celui de la pollution, sont désormais politiques et doivent faire l’objet d’un débat public. Et il y en a bien d’autres que nous allons poser. Par exemple : combien de temps faut-il travailler ? Quels biens faut-il produire ? Quels biens faut-il consommer ? Comment les produire et comment les consommer ?

LUI : Le mouvement écologique sera alors la partie perceptible d’un changement de société en cours ?

SM : J’insisterai plus encore sur un changement de culture parce que nous voulons non seulement changer la politique, mais aussi les valeurs, le mode de vie, les rapports entre les gens, la façon de percevoir le monde. Notre but principal n’est pas la prise du pouvoir. En général, les hommes pensent qu’en mettant la main sur le pouvoir ils vont changer la société et les hommes. Moi je pense que ce n’est pas vrai. L’essentiel est de changer la société et les hommes. Le politique suivra.

(Métaillé, 2002)