de 1980 à 1999

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Selon cette analyse l’avenir de la civilisation actuelle est sombre pas simplement pour des raisons financières ou écologique, mais parce qu’une société trop complexe s’effondre sous son propre poids et que les dirigeants refusent le passage en douceur : « Les élites qui profitent de la complexité refusent tout changement qui réduirait leur prélèvement sur la richesse produite. C’est le blocage ! » Le livre The Collapse of Complexe Societies de Joseph Tainter n'a été traduit en français qu'en 2013 (cf. ce lien)

Voici quelques éléments de réflexion parus avant la traduction française:

in L’économie hydrogène de Jérémy RIFKIN (2002)

Les sociétés qu’on appelle « immobiles » sont en fait celles qui apprennent à vivre au mieux en accord avec les rythmes de la nature. Les grandes civilisations de l’histoire n’ont pas connu la même réussite. Pourquoi l’énorme puissance qu’elles accumulent et institutionnalisent peut-elle soudainement se défaire et les porter à l’effondrement, alors qu’elles semblaient pourtant inébranlables ? Dans son œuvre principale, The Collapse of Complex Societies, Joseph Tainter fournit un cadre théorique utile.

Tainter affirme que le propre de l’histoire humaine a été la création de mécanismes sociaux et technologiques de plus en plus complexes permettant de s’approprier l’énergie disponible dans l’environnement. L’augmentation de l’apport énergétique permet l’expansion de la communauté humaine. La population augmente en nombre, la vie sociale s’intensifie et se diversifie, la culture se développe. La quantité d’énergie disponible ne suffit plus à satisfaire les besoins d’une population de plus en plus nombreuse, à défendre l’Etat contre les envahisseurs ni à entretenir les infrastructures. Le déclin se manifeste à travers la réduction des surplus alimentaires, la diminution de la consommation d’énergie par habitant, la déréliction des infrastructures de base telles que les systèmes d’irrigation et les routes, une méfiance croissante à l’égard de l’Etat, une anarchie grandissante, le dépeuplement des zones urbaines et les incursions de plus en plus fréquentes de bandes de pillards. Selon Tainter, une civilisation pleinement développée est au bord de l’effondrement lorsqu’elle atteint un seuil au-delà duquel le simple maintien en l’état de ses structures requiert une dépense d’énergie croissante, tandis que la quantité d’énergie qu’elle est en mesure d’assurer à chaque habitant ne cesse de diminuer. La société civilisée s’effondre brutalement lorsque cesse soudainement l’afflux d’énergie. Nous y sommes ! Jeremy Rifkin prend l’exemple de l’histoire de Rome, nous pouvons transposer sans problème à la société actuelle.

Pour conjurer la catastrophe, la société thermo-industrielle va brûler ses dernières réserves d’énergie fossile dans un effort désespéré pour survivre, se rapprochant ainsi un peu plus du point de non-retour. La croissance économique n’est autre que le développement de méthodes d’exploitation de l’environnement naturel toujours plus intensives Les terres cultivées seront alors surexploitées afin d’augmenter la plus-value énergétique, ce qui favorisera la dégradation des sols et fait baisser les rendements. L’Etat augmentera les impôts pour équilibre des comptes de plus en plus déficitaires, une partie de l’énergie résiduelle ne servira qu’à alimenter le style de vie des élites au pouvoir et autres couches sociales non productives. Le progrès technique s’apparentera à un tâtonnement motivé par le désespoir. Une population plus nombreuse recevra moins d’énergie qu’auparavant, tout en travaillant plus et plus longtemps. Confrontés à des troubles sociaux de plus en plus sévères, les gouvernants devront dépenser ce qu’il reste d’énergie pour maintenir un semblant de loi et d’ordre au détriment de l’approvisionnement de la population. La première phrase du chapitre suivant est d’ailleurs explicite : « Sans les combustibles fossiles, la civilisation industrielle moderne cesserait immédiatement d’exister ».

in La fin du progrès ? de Ronald Wright (2004)

Le livre du Canadien Ronald Wright, La fin du progrès ?, nous fournit une bonne synthèse :

- La multiplication par vingt du commerce mondial depuis les années 1970 a pratiquement éliminé l’autosuffisance. Joseph Tainter note cette interdépendance en prévenant que « l’effondrement, s’il doit se produire à nouveau, se produira cette fois à l’échelle du globe. La civilisation mondiale se désintégrera en bloc ».

- Les civilisations chutent plutôt soudainement (l’effet château de cartes), parce que, lorsqu’elles atteignent le point où la pression sur l’environnement est maximale, elles deviennent fortement vulnérables aux fluctuations naturelles. Le danger le plus immédiat que pose le pic pétrolier et le changement climatique se trouve dans les greniers agricoles du monde.

- Nous possédons les outils et les moyens nécessaires pour partager les ressources, dispenser les soins élémentaires, contrôler les naissances, fixer des limites qui soient alignées sur les limites naturelles. Si nous ne faisons pas cela dès maintenant, tant que nous sommes prospères, nous ne serons jamais capables de le faire quand les temps seront devenus difficiles. Notre destin s’échappera de nos mains. Et ce nouveau siècle ne vivra pas très vieux avant d’entrer dans une ère de chaos et d’effondrement qui éclipsera tous les âges des ténèbres du passé.

- Si nous échouons, si la Biosphère ne peut plus assurer notre subsistance parce que nous l’aurons dégradée, la Nature haussera simplement les épaules en concluant que laisser des singes diriger un laboratoire était amusant un instant, mais que, en fin de compte, c’était une mauvaise idée.

In Contreinfo (4 avril 2008)

« Durant les 10 000 dernières années, la résolution des problèmes a produit une complexité croissante dans les sociétés humaines », remarque Joseph Tainter, un archéologue de l’Université de l’Utah, à Salt Lake City, et auteur de l’ouvrage L’Effondrement des Sociétés Complexes.

« Si les récoltes périclitent parce que les pluies sont irrégulières, il faut construire des canaux d’irrigation. Quand ils s’envasent, il faut organiser des équipes de curage. Lorsque l’amélioration du rendement des cultures autorise une population plus nombreuse, il faut construire davantage de canaux. Quand l’étendue du réseau de canaux ne permet plus de se satisfaire de réparations ponctuelles, il faut mettre en place une bureaucratie de gestion, et la financer en levant l’impôt sur la population. Quand la population se plaint, il faut créer des inspecteurs des impôts et un système de comptabilité des sommes perçues. Tout cela était déjà bien connu des Sumériens. Il y a cependant un prix à payer. Chaque couche supplémentaire ajoutée à l’organisation impose un coût en terme d’énergie, l’unité de compte de tous les efforts humains, que ce soient la construction de canaux ou l’éducation des scribes. » M. Tainter s’est aperçu qu’une complexité croissante entraîne des rendements décroissants.

Pour continuer de croître, les sociétés doivent continuer à résoudre les problèmes à mesure qu’ils surviennent. Pourtant, chaque problème résolu signifie plus de complexité. Le succès induit une population plus nombreuse, plus de spécialistes, plus de ressources à gérer, plus d’informations à traiter - et, in fine, moins de retour sur l’argent dépensé. Au bout du compte, estime M. Tainter, on atteint un point où toutes les énergies et les ressources à la disposition d’une société sont nécessaires uniquement pour maintenir son niveau actuel de complexité. Puis, quand le climat change ou qu’arrivent les barbares, les institutions proches du point de rupture s’effondrent et l’ordre civil avec elles. Ce qui émerge ensuite c’est une société moins complexe, organisée sur une plus petite échelle, ou qui est dirigée par un autre groupe.

M. Tainter voit dans les rendements décroissants la raison sous-jacente de l’effondrement de toutes les civilisations anciennes, des premières dynasties chinoises à la cité-état grecque de Mycènes. Ces civilisations, utilisaient l’énergie solaire sous la forme de cultures et de récoltes de nourriture, de fourrage et de bois, ainsi que l’énergie du vent. Lorsque ces ressources ont atteints leurs limites, le système s’est brisé.

La civilisation industrielle occidentale est devenue plus grande et plus complexe que toute les précédentes grâce à l’exploitation de nouvelles sources d’énergie, notamment le charbon et le pétrole, mais ces ressources sont limitées. On observe de plus en plus de manifestations de la loi des rendements décroissants : l’énergie nécessaire pour obtenir chaque nouveau joule de pétrole augmente et bien que la production alimentaire mondiale ne cesse de croître, une innovation constante est nécessaire pour faire face à la dégradation de l’environnement et l’évolution des parasites et des maladies - le rendement par unité d’investissement dans l’innovation est en régression. « Dans la mesure où les problèmes sont inévitables », prévient M. Tainter, « ce processus est en partie inéluctable. »

M. Tainter a-t-il raison ? Une analyse des systèmes complexes a conduit Yaneer Bar-Yam, dirigeant du Complex Systems Institute de Cambridge, Massachusetts, à la même conclusion que celle à laquelle M. Tainter est parvenue en étudiant l’histoire. Les organisations sociales deviennent sans cesse plus complexes car elles doivent traiter à la fois des problèmes d’environnement et relever les défis posés par les sociétés des pays voisins qui sont également de plus en plus complexes, explique M. Bar-Yam. Cela mène au bout du compte à un changement fondamental dans la manière dont la société est organisée.

« Pour piloter une hiérarchie, les dirigeants ne peuvent pas être moins sophistiqués que le système qu’ils pilotent », explique M. Bar-Yam. Quand la complexité augmente, les sociétés doivent ajouter de plus en plus de niveaux de gestion, mais, en fin de compte dans une hiérarchie, un individu doit tenter de conserver une vue d’ensemble, et cela commence à devenir impossible. À ce moment-là, les hiérarchies cèdent leur place à des réseaux dans lesquels la prise de décision est distribuée. Nous en sommes à ce point.

La transformation des organisations en direction des réseaux décentralisés a donné naissance à l’idée largement répandue que la société moderne est plus résistante que les anciens systèmes hiérarchiques. « Je ne prévois pas un effondrement de la société en raison de la complexité accrue », déclare le futurologue et consultant pour l’industrie Ray Hammond. « Notre force réside dans notre prise de décision très distribuée. » Ceci rend les sociétés occidentales modernes plus résistants que celles dans lesquelles la prise de décision était centralisée, comme dans l’ancienne Union soviétique.

Les choses ne sont pas aussi simples que cela, remarque Thomas Homer-Dixon, politologue à l’Université de Toronto et auteur en 2006 du livre The Upside of Down. « Initialement, l’accroissement de la connectivité et de la diversité est une aide : si un village souffre d’une mauvaise récolte, il peut se procurer de la nourriture auprès d’un autre village. » Cependant, avec l’augmentation des connexions les systèmes en réseau deviennent de plus en plus fortement couplés. Cela signifie que les impacts des défaillances peuvent se propager : plus ces deux villages deviennent fortement dépendants l’un de l’autre et plus les deux souffriront si l’un rencontre un problème. « La complexité conduit à plus grande vulnérabilité à certains égards », explique M.Bar-Yam. « Cet aspect est assez peu compris. »

La raison en est que lorsque les réseaux deviennent toujours plus couplés, ils commencent à transmettre les chocs plutôt que de les absorber. « Les réseaux complexes qui nous relient étroitement ensemble - et transportent des personnes, des matériaux, des informations, de l’argent et de l’énergie - transmettent et amplifient tous les chocs », affirme M. Homer-Dixon. « Une crise financière, une attaque terroriste ou une épidémie provoquent presque instantanément des effets déstabilisateurs d’un bout à l’autre du monde. »

Par exemple, en 2003, de vastes régions d’Amérique du Nord et de l’Europe ont subi des coupures d’électricité, lorsque que des nœuds apparemment insignifiants des réseaux d’électricité sont tombés en panne. Et cette année, la Chine a subi une panne similaire après que de fortes chutes de neige aient endommagé les lignes électriques. Les réseaux étroitement couplés comme ceux-ci, ont le potentiel de propager les défaillances dans de nombreuses activités critique, explique Charles Perrow de l’Université de Yale, un des experts réputé sur les accidents industriels et des catastrophes.

Credit crunch

M. Perrow estime que l’interdépendance dans le système mondial de production a maintenant atteint un point où « une défaillance survenant n’importe où implique de plus en plus une défaillance partout ». C’est particulièrement vrai dans le monde des systèmes financiers, où le couplage est très serré. « Nous avons à l’heure actuelle une crise du crédit concernant un acteur majeur, les États-Unis. Les conséquences pourraient être énormes. Les réseaux qui nous relient peuvent amplifier les chocs. »

« Une société en réseau se comporte comme un organisme multicellulaire, » explique M. Bar-Yam, « des défaillances aléatoires sont semblable à une ablation sur un être vivant. » Que cet être survive ou non dépend du l’organe qui est retiré. Et si nous savons de manière certaine quels sont les organes indispensables à la vie, il n’est pas évident de déterminer avant qu’il ne soit trop tard quelles sont les parties critiques dans notre civilisation à forte densité de réseau, et c’est peut-être même impossible.

« Lorsque nous procédons à cette analyse, nous constatons que presque toutes les partie sont critiques dès lors qu’elles sont gravement altérées, » observe M. Bar-Yam. « Maintenant que nous pouvons passer au crible de tels systèmes grâce à des moyens plus sophistiqués, nous découvrons qu’ils peuvent être très vulnérables. Cela signifie que la civilisation est très vulnérable. » Que pouvons-nous donc faire ? « La question clé est de savoir si nous réussissons à réagir face aux nouvelles vulnérabilités que nous avons », explique M. Bar-Yam. Ce qui veut dire faire en sorte en tout premier lieu que notre « être vivant mondial » ne subisse pas de « blessure ». Cela peut s’avérer difficile à garantir avec les changements climatiques et les ressources mondiales de carburants et de minéraux qui s’épuisent.

Les scientifiques dans d’autres domaines avertissent eux aussi que les systèmes complexes sont sujets à effondrement. Des idées similaires sont apparues lors de l’étude des cycles naturels et des écosystèmes, à partir des travaux de Buzz Holling écologiste, à l’Université de Floride. Certains écosystèmes deviennent de plus en plus complexes au fil du temps : une nouvelle partie de la forêt grandit et se développe, des espèces spécialiste peuvent remplacer des espèces plus généraliste, la biomasse s’accumule et les arbres, les scarabées et les bactéries forment un système de plus en plus statique et de plus en plus étroitement couplé.

« Cela devient un système extrêmement efficace pour se maintenir dans une plage normale de conditions extérieures », affirme M. Homer-Dixon. Mais des conditions inhabituelles - une épidémie d’insectes, le feu ou la sécheresse - peuvent déclencher des changements dramatiques à mesure que l’impact se propage en cascade à travers le système. Le résultat final peut être l’effondrement de l’ancien écosystème et son remplacement par un nouveau, plus simple.

La mondialisation se traduit de la même façon par un couplage serré et un réglage fin de nos systèmes pour une étendue limitée de conditions, note-il. La redondance est systématiquement éliminée par les entreprises afin de maximiser les profits. Certains produits sont fabriqués par une seule usine dans le monde entier. Financièrement, c’est logique, car la production de masse maximise l’efficacité. Malheureusement, elle minimise aussi la résilience. « Nous avons besoin d’être plus sélectifs sur l’augmentation de la connectivité et de la rapidité de nos systèmes critiques », affirme M. Homer-Dixon. « Parfois, les coûts dépassent les bénéfices. »

Existe-t-il une alternative ? Pourrions-nous tenir compte de ces avertissements et commencer à redescendre prudemment l’échelle de la complexité ? M. Tainter ne connaît qu’un seul exemple de civilisation qui ait réussi à décliner sans tomber. « Après que l’empire byzantin ait perdu face aux arabes la plupart de ses territoire, il a simplifié l’ensemble de sa société. La plupart des villes disparurent, la lecture et l’aptitude au calcul ont diminué, leur économie est devenue moins monétisée, et ils sont passés d’une armée de professionnels à une milice de paysans. »

Réussir le même tout de passe-passe sera plus difficile pour une société plus avancée comme la notre. Néanmoins, M. Homer-Dixon pense que nous devrions prendre des mesures maintenant. « Premièrement, nous devons encourager la production décentralisée et distribuée de produits essentiels comme l’énergie et de la nourriture », prévient-il. « Ensuite, nous devons nous rappeler qu’une réserve n’est pas toujours un gaspillage. Une entreprise industrielle peut perdre un peu d’argent à cause de son stock et des frais d’entreposage, mais elle peut rester en fonctionnement, même si ses fournisseurs sont temporairement incapables de produire. »

L’industrie de l’électricité aux États-Unis a déjà commencé à identifier les points du réseau sans redondance disponible et y introduit des systèmes de secours, indique M. Homer-Dixon. Les gouvernements pourraient encourager d’autres secteurs à suivre cet exemple. Le problème est que dans un monde de concurrence féroce, les entreprises privées cherchent toujours à diminuer les coûts à moins que ce soient les gouvernements qui subventionnent les dépenses de sécurisation dans l’intérêt du public.

M. Homer-Dixon doute que nous puissions complètement échapper à l’effondrement. Il met en garde contre ce qu’il appelle les facteurs de stress « tectonique » qui bousculeront notre système rigide et étroitement couplé en dehors de la gamme de conditions pour laquelle il est de plus en plus finement réglé. Il s’agit notamment de la croissance démographique, du fossé croissant entre riches et pauvres, de l’instabilité financière, de la prolifération des armes, de la disparition des forêts et des pêcheries, et des changements climatiques. En mettant en oeuvre de nouvelles solutions complexes nous allons buter sur le problème des rendements décroissants - juste au moment ou nous allons être à court d’énergie bon marché et abondante.

« C’est le défi fondamental auquel est confrontée l’humanité. Nous devons permettre qu’ait lieu une salutaire rupture dans les fonction naturelles de nos sociétés d’une manière qui ne produise pas d’effondrement catastrophique, mais qui conduise plutôt à une saine rénovation », affirme M. Homer-Dixon. C’est ce qui se passe dans les forêts, qui sont un mélange disparate de vieilles et nouvelles zones créées par la maladie ou par le feu. Si l’écosystème s’effondre par endroit, il est renouvelé et recolonisé ailleurs par la forêt jeune. Nous devons permettre des ruptures partielles ici et là, suivies de rénovations, indique-t-il, plutôt que de tenter d’arrache-pied d’éviter la rupture par une complexité croissante dont les crises résultantes sont en fait plus fortes.

Lester Brown pense que nous manquons déjà de temps. « Le monde ne peut plus se permettre de perdre une journée. Nous avons besoin d’une grande mobilisation, comme nous l’avions fait en temps de guerre », dit-il. « Il y a eu d’énormes progrès par le passé effectués en quelques années seulement. Pour la première fois, je commence à voir la façon dont une économie alternative pourrait émerger. Mais c’est désormais une course entre deux seuils - qui viendra en premier lieu, le passage à des technologies durables, ou l’effondrement ? »

M. Tainter n’est pas convaincu que même une nouvelle technologie permettrait de sauver la civilisation à long terme. « Je considère parfois cela comme une croyance irrationnelle dans nos conceptions du futur », note-t-il. Même une société revigorée par de nouvelles sources d’énergie bon marché finira par faire face au problème des rendements décroissants, une fois de plus. L’innovation elle-même pourrait être soumise à la loi des rendements décroissants, ou peut-être des rencontrer des limites.

Des études sur le développement urbain menées par Luis Bettencourt du Laboratoire national de Los Alamos, au Nouveau-Mexique, viennent à l’appui de cette thèse. Les travaux de son équipe de recherche suggèrent qu’un taux d’innovation toujours plus élevé est nécessaire pour maintenir la croissance des villes et prévenir la stagnation ou l’effondrement, et à long terme cela ne peut pas être soutenable.

Les enjeux sont élevés. Historiquement, l’effondrement a toujours conduit à une baisse de population. « Aujourd’hui, les niveaux de population dépendent des carburants fossiles et de l’agriculture industrielle », observe M.Tainter. « Enlevez les du tableau et il y aurait une réduction de la population mondiale qui est bien trop horrible pour pouvoir y penser. »

Si les civilisation industrialisés faillissent, les masses urbaines - qui représentent la moitié de la population mondiale - seront les plus vulnérables. Une grande partie de nos connaissances durement acquises pourraient être perdues elles aussi. « Les gens qui ont le moins à perdre sont ceux qui pratiquent une agriculture de subsistance, » indique M. Bar-Yam, et pour ceux qui survivront, les conditions pourraient finalement s’améliorer.

Les humbles hériteront peut-être vraiment de la Terre.

http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1883
Publication originale New Scientist via Richard Dawkins, traduction Contre Info

in Antimanuel d’écologie d’Yves Cochet (2009)

L’archéologue Joseph A.Tainter a examiné la croissance et le déclin de nombreuses civilisations afin de découvrir ce qu’il y a de commun dans leurs trajectoires fatales. Sa thèse principale est que confrontées à de nouveaux problèmes, ces civilisations accroissaient la complexité de leur fonctionnement en investissant plus encore dans les mêmes moyens qui avaient permis leur éclosion. Par « accroissement de la complexité », il faut entendre la diversification des rôles sociaux, économiques et politiques, le développement des moyens de communication et la croissance de l’économie des services, le tout soutenu par une forte consommation d’énergie. L’empire romain, par exemple, fut confronté à l’augmentation de sa population, à la baisse de sa production agricole et au déclin de l’énergie par habitant. Il tenta de résoudre ces problèmes en élargissant encore son territoire par de nouvelles conquêtes afin de s’approprier les surplus énergétiques de ses voisins (métaux, céréales, esclaves…). Cependant cette extension territoriale engendra une multiplication des coûts de maintenance et des communications, des garnisons, au point que les invasions barbares ici, ou les mauvaises récoltes là, ne purent plus être résolues par une nouvelle expansion territoriale. La solution non intentionnelle de l’empire fut de se fragmenter en de plus petites unités sociales.

Dans les années 1970, Ivan Illich avait déjà réfléchi à l’inefficacité de certains systèmes sociaux. A la différence de Joseph A.Tainter, qui envisage plutôt le collapsus des sociétés dans leur ensemble, Ivan Illich a étudié certaines institutions sociales particulières.

in Internetactu.net (12 avril 2010)

Clay Shirky est américain. Il est à la fois journaliste, écrivain et enseignant, il s’intéresse particulièrement aux interactions entre réseaux et culture. Il fait partie des gens qui sont très écoutés aux Etats-Unis et au-delà. Son dernier texte s’intitule “L’effondrement des modèles économiques complexes”. Shirky raconte avoir donné il y a un an une conférence devant un parterre de décideurs de la télévision. Or, pour tous ces gens, la question n’était pas de savoir si Internet allait porter atteinte à leur modèle économique, mais quand et comment. En fait, leur problème était simple : quand la vidéo en ligne générera-t-elle assez d’argent pour couvrir ses coûts ?

Selon Shirky, il est très compliqué de répondre à cette question. Non seulement parce que la réponse risque de ne pas plaire à ceux qui la posent, mais aussi parce les prémisses de cette question sont, selon lui, plus importantes que la question elle-même. Ces prémisses sont doubles. D’abord, les produits télévisuels sont fabriqués par des entreprises qui veulent faire du profit. Et il n’y a que deux moyens de faire du profit. Soit faire en sorte que les recettes deviennent supérieures aux dépenses. Soit baisser les dépenses pour qu’elles deviennent inférieures aux recettes. Voici pour la première prémisse. La seconde est qu’il est impossible pour une société qui fabrique des produits télévisuels de faire baisser les dépenses. Et Shirky va s’employer à nous montrer pourquoi. Et il va le faire par un grand détour dont seuls les Américains sont capables, mais qui donne tout son sel à la manière dont, souvent, ils présentent leurs arguments.

En 1988, nous apprend Clay Shirky, Joseph Tainter a écrit un livre qui s’intitulait The Collapse of Complexe Societies (L’effondrement des sociétés complexes), livre dans lequel Tainter s’intéressait à plusieurs civilisations qui avaient atteint un haut degré de sophistication avant de s’effondrer brutalement : les Romains et les Mayas notamment. Ce que cherchait Tainter, c’était des causes communes à l’effondrement de ces civilisations très différentes les unes des autres. La conclusion à laquelle il est arrivé est la suivante : ces sociétés ne se sont pas effondrées malgré la sophistication à laquelle elles étaient arrivées, mais précisément à cause de cette sophistication. Voici comment Joseph Tainter explique les choses : pour de multiples raisons, un groupe de personnes se trouve avec un surplus de ressources. La gestion de ce surplus rend les sociétés plus complexes : l’agriculture exige des compétences mathématiques, le stockage des céréales nécessite de nouvelles constructions, etc. Au début, la valeur marginale de cette complexité est positive chaque degré supplémentaire de complexité se rembourse, et même au-delà… mais le temps allant, la loi des rendements décroissants diminue la valeur marginale jusqu’à ce qu’elle disparaisse complètement. Et à partir de ce moment-là, tout degré de complexité supplémentaire est un coût pur.

L’addition des degrés de complexité dont la bureaucratie est un exemple finit par rendre une société si rigide que, quand survient une grosse crise, elle s’effondre. Evidemment, on peut se demander pourquoi ces sociétés, quand elles sont face à une situation de crise, ne font pas machine arrière, vers moins de complexité ? La réponse de Tainter est simplissime : si ces civilisations n’arrivent pas à aller vers moins de complexité, ce n’est pas parce qu’elles ne le veulent pas, c’est parce qu’elles ne peuvent pas. Dans de tels systèmes, il devient impossible de faire juste un peu plus simple. Même quand des ajustements raisonnables suffiraient, les élites – c’est-à-dire ceux qui profitent de la complexité -, ont tendance à résister à ces ajustements, jusqu’au moment où tout devient brusquement et dramatiquement plus simple, jusqu’au moment de l’effondrement.

Voilà le résumé de la thèse de Joseph Tainter. On est apparemment très loin de ce qui nous intéresse dans Place de la toile. En fait, pas du tout, Clay Shirky,- mais comment en douter ? – retombe sur ses pattes. Car ce modèle, celui des inconvénients de la complexité dans une situation de crise, est selon lui applicable à ce qui est en train d’arriver à certains modèles économiques qui sont défiés par l’écosystème du Web. Selon Shirky, les modes de production de la vidéo sur le net seront un jour aussi complexes qu’ils le sont pour la télévision aujourd’hui, et des gens se feront sans doute beaucoup d’argent avec ça. Il est donc tentant, au moins pour ceux qui bénéficient de la complexité d’aujourd’hui, d’imaginer que si les choses étaient complexes auparavant et qu’elles redeviendront aussi complexes bientôt, il n’y a pas de raison d’aller vers plus de simplicité. Mais ça n’est pas comme ça que ça marche. Clay Shirky rappelle un fait : la minute de vidéo la plus vue ces cinq dernières années est celle qui montre un bébé du nom de Charlie mordre le doigt de son frère. Elle a été vue par 174 millions de personnes, plus que le public réuni des émissions de téléréalité et du Superbowl.

Bien sûr, certaines vidéos tirent encore leur valeur de leur complexité, mais la logique de l’ancien écosystème médiatique, où une vidéo devait être complexe pour être une vidéo, cette logique est cassée. Des vidéos produites avec des moyens complexes et chers sont aujourd’hui en compétition avec des vidéos très peu chères et fabriquées avec des bouts de ficelle. “Charlie mord mon doigt”, la vidéo dont il était question plus haut, a été fabriquée par des amateurs, en une seule prise, avec une caméra bon marché. Aucun professionnel n’a été impliqué dans la sélection, l’édition ou la distribution de cette vidéo. Pas un sou n’a circulé entre le créateur, l’hébergeur et les spectateurs. Un monde où ce genre de chose se produit est un monde où la complexité n’est ni une nécessité absolue, ni un avantage automatique.

D’où l’effondrement prévisible des entreprises pour lesquelles revenir à plus de simplicité est impossible. C’est-à-dire toutes les industries : celles de la musique, de la production audiovisuelle, pourquoi pas du livre, des télécommunications… Toutes ces industries ont parié sur la qualité, ont multiplié pour cela les intermédiaires et les degrés de complexité des modes de production, et sont aujourd’hui en concurrence directe avec le web, où les modes de production et les attentes obéissent à des lois tout autres. On peut s’en désoler. Mais Clay Shirky voit un avantage à cela. Quand l’écosystème ne récompense plus la complexité, une nouvelle population qui émerge : ce sont les gens qui arrivent à travailler de manière simple dans le présent, plutôt que ceux qui rentabilisaient le mieux les complexités du passé, qui feront l’avenir.

Xavier de la Porte

http://www.internetactu.net/2010/04/12/pdlt-leffondrement-des-modeles-economiques-complexes/

in La mondialisation à l’épreuve des crises planétaires (LE MONDE du 12 mai 2010)

Pourquoi les Romains ont-ils coulé ? Une explication d’Yves Mamou (service économie du Monde) :

A quoi sert la sophistication de nos sociétés si elle ne permet pas de prévenir les krachs financiers ou de mettre en place des réponses ajustées à l’ampleur des risques globaux ?

L’Empire romain s’est développé avec l’agriculture et les conquêtes. L’agriculture exige des compétences mathématiques, le stockage des céréales nécessite de nouvelles constructions, etc. Chaque niveau supplémentaire de complexité se justifie et même se rentabilise. Mais au fur et à mesure que l’Empire s’étend, la bureaucratie absorbe une part croissante du surplus pour elle-même. C’est la loi des rendements décroissants. L’ajout incessant de degrés de complexité rend la bureaucratie de plus en plus prédatrice et de mois en moins utile au reste du corps social. Quand les tribus barbares prennent l’Empire romain d’assaut, l’organisation est devenue trop rigide et trop lente. L’Empire romain se morcelle et s’effondre. Les sociétés complexes sont-elles capables de simplification ? Non, répond Tainter. Les élites qui profitent de la complexité refusent tout changement qui réduirait leur prélèvement sur la richesse produite. C’est le blocage !

En ce début du XXIe siècle, la question est de savoir si la mondialisation de l’économie n’a pas déjà donné prise aux barbares qui la détruiront : pirates somaliens, trafiquants de drogue, terroristes d’Al-Qaida, etc. La question n’est pas de savoir si l’appauvrissement des classes moyennes et l’accroissement des inégalités finiront par entrer en conflit ouvert avec la mondialisation. La question est plutôt de savoir quand le clash aura lieu.

in L’effondrement de notre société complexe (13 mai 2010)

D’un côté on a peur que les plans d’austérité ne compromettent la croissance, de l’autre on nous voudrait « rationnés, mais heureux » (contre-enquête du Monde  / chronique d’Hervé Kempf, 12 mai). D’un côté il y a la pensée dominante selon laquelle bonheur et emploi dépendent de la croissance économique, de l’autre l’idée nouvelle que, confrontés au pic pétrolier et au réchauffement climatique, si nous ne pratiquons pas le rationnement choisi, ce sera un rationnement violent qui s’imposera. Qui croire ?

Il faut d’abord constater que la rigueur budgétaire qui s’impose à la Grèce, la France ou l’Espagne pour résorber les déficits est une nécessité absolue. Que ce soit un ménage ou un pays, il est impossible de vivre indéfiniment à crédit. Il faut ajouter que la planète nous a fait une avance non remboursable en mettant gratuitement à notre disposition des ressources naturelles non renouvelables. Cette période faste est en train de se clore par épuisement du crédit et des ressources minières. Ces deux éléments réunis nous montrent que la société de croissance est derrière nous, il faut inventer autre chose. L’analyse de Joseph Tainter (dont le livre The Collapse of Complexe Societies est malheureusement non traduit en français) pousse au pessimiste. L’avenir est sombre pas simplement pour des raison financières ou écologique, mais parce qu’une société trop complexe s’effondre sous son propre poids et que les dirigeants refusent le passage en douceur : « Les élites qui profitent de la complexité refusent tout changement qui réduirait leur prélèvement sur la richesse produite. C’est le blocage ! » (cité par Yves Mamou qui cite Clay Shirky).

J.Tainter affirme que le propre de l’histoire humaine a été la création de mécanismes sociaux et technologiques de plus en plus complexes permettant de s’approprier l’énergie disponible dans l’environnement. L’augmentation de l’apport énergétique permet l’expansion de la communauté humaine. La population augmente en nombre, la vie sociale s’intensifie et se diversifie. La quantité d’énergie disponible ne suffit plus à satisfaire les besoins d’une population de plus en plus nombreuse, à défendre l’Etat contre les envahisseurs ni à entretenir les infrastructures. Le déclin se manifeste à travers la réduction des surplus alimentaires, la diminution de la consommation d’énergie par habitant, la déréliction des infrastructures de base, une méfiance croissante à l’égard de l’Etat, une anarchie grandissante, le dépeuplement des zones urbaines et les incursions de plus en plus fréquentes de bandes de pillards. Selon Tainter, une civilisation pleinement développée est au bord de l’effondrement lorsqu’elle atteint un seuil au-delà duquel le simple maintien en l’état de ses structures requiert une dépense d’énergie croissante, tandis que la quantité d’énergie qu’elle est en mesure d’assurer à chaque habitant ne cesse de diminuer. La société civilisée s’effondre brutalement lorsque cesse soudainement l’afflux d’énergie. Nous y sommes ! (in L’économie hydrogène de Jérémy Rifkin (éditions La découverte, 2002)

Sans les combustibles fossiles, la civilisation industrielle moderne cesserait immédiatement d’exister. Refuser la sobriété énergétique et l’égalisation des conditions aujourd’hui, c’est subir un rationnement violent et inégalitaire demain.

http://biosphere.blog.lemonde.fr/2010/05/13/leffondrement-de-notre-societe-complexe/

in L’effondrement de notre société - suite - (14 mai 2010)

Notre société a poussé la division du travail à son extrême, chacun de nous est  dépendant d’une suite de travaux parcellaires de plus en plus éloignés de notre lieu de vie et nécessitant une énergie fossile de plus en plus importantes. Tout peut s’effondrer brutalement comme un château de cartes. Joseph Tainter avait analysé l’effondrement de sociétés anciennes complexes, comme l’Empire romain ou la civilisation Maya. Voici ce que cela donnerait transposé aux sociétés modernes :

Lorsqu’une société se développe au-delà d’un certain niveau de complexité, elle devient de plus en plus fragile. Une simple crise du crédit aux USA entraîne déjà des conséquences mondiales. Les crises écologiques à venir sont porteuses d’une déstabilisation encore plus grande. Pourtant nous accroissons constamment notre complexité, prenons l’exemple de la santé. Comme les généralistes ne suffisent plus à satisfaire une demande de soins de plus en plus sophistiqués, nous construisons des  hôpitaux. Avec les progrès des techniques médicales, il faut installer des centres hospitaliers dans les villes, des services de plus en plus spécialisés, des appareillages de plus en plus onéreux. Les dépenses augmentent encore plus vite que le PIB. Comme l’hôpital commence à coûter trop cher, il faut mettre en place un système de cotisations sociales généralisées, et la financer en ponctionnant l’épargne de la population. Comme cela ne suffit pas, on soigne à crédit par l’emprunt pour couvrir le déficit de la sécurité sociale. Comme la population se plaint des charges croissantes, il faut faire payer de plus en plus de choses par les patients eux-mêmes tout en augmentant le nombre de fonctionnaires des impôts. Tout cela s’accompagne de plus de spécialistes, de plus de ressources à gérer, de plus de coercition - et, in fine, moins de retour sur l’argent dépensé.

Au bout du compte, on atteint un point où toutes les énergies et les ressources à la disposition d’une société sont nécessaires uniquement pour maintenir un niveau de complexité croissante dont le système de soins n’est qu’un des aspects. Puis, quand une crise économique systémique ou un blocage énergétique survient, les institutions complexes n’ont plus les moyens de survivre et les malades se retrouvent livrés à eux-mêmes. Alors émerge une société moins complexe, organisée sur une plus petite échelle, avec une médecine de proximité, si l’effondrement se passe en douceur...

http://biosphere.blog.lemonde.fr/2010/05/14/leffondrement-de-notre-societe-suite/

in à mégamachine, mégacrise (23 mars 2011)

LeMonde économie* s’interroge : « Et si les effets des mégachocs devenaient insurmontables ? ». Le journal évoque la mégacrise comme résultante du  blocage simultané des différents systèmes socio-économiques « en raison de la désintégration des réseaux d’interdépendance qui les relient ». Mais le dossier est centré sur « qui va payer la facture », pas sur les déterminants fondamentaux et les solutions réelles.

Ulrich Beck résume le problème : « L’extension des risques est consubstantielle à la mondialisation de l’économie industrielle ». Mais c’est l’archéologue Joseph A.Tainter** qui nous donne la bonne interprétation, la complexité croissante. Il a examiné la croissance et le déclin de nombreuses civilisations afin de découvrir ce qu’il y a de commun dans leurs trajectoires fatales. Sa thèse principale est que confrontées à de nouveaux problèmes, ces civilisations accroissaient la complexité de leur fonctionnement en investissant plus encore dans les mêmes moyens qui avaient permis leur éclosion. Par « accroissement de la complexité », il faut entendre la diversification des rôles sociaux, économiques et politiques, le développement des moyens de communication et la croissance de l’économie des services, le tout soutenu par une forte consommation d’énergie. Le gain marginal d’une complexité croissante décline alors jusqu’à devenir négatif. Lorsque le taux marginal devient négatif, tout accroissement de la complexité (et de ses coûts) entraîne la diminution des bénéfices sociaux. L’effondrement économique et social est alors probable. L’empire romain, par exemple, fut confronté à l’augmentation de sa population, à la baisse de sa production agricole et au déclin de l’énergie par habitant. Il tenta de résoudre ces problèmes en élargissant encore son territoire par de nouvelles conquêtes afin de s’approprier les surplus énergétiques de ses voisins (métaux, céréales, esclaves…). Cependant cette extension territoriale engendra une multiplication des coûts de maintenance et des communications, des garnisons, au point que les invasions barbares ici, ou les mauvaises récoltes là, ne purent plus être résolues par une nouvelle expansion territoriale. La dissolution non intentionnelle de l’empire fut de se fragmenter en petites unités locales.

A mégamachine, mégacrise, c’est-à-dire effondrement de la société thermo-industrielle. Face aux mégachocs actuels que sont la crise financière, la descente énergétique prochaine, le réchauffement climatique, la perte de biodiversité, etc., nous voyons l’avenir dans les communautés intentionnelles ou territoires de résilience, qui cherchent à retrouver une autonomie alimentaire et énergétique au niveau local. Cette perspective  nous est décrite dans le Manuel de transition de Rob Hopkins. Il y aura nécessairement démondialisation*** et abandon progressif des prérogatives étatique au profit des collectivités locales. Cela ne se fera pas sans heurts… Mais les sociétés qu’on appelle « immobiles » sont en fait celles qui apprennent à vivre au mieux en accord avec les rythmes de la biosphère.

* LeMonde, édition du 22 mars 2011

** The Collapse of Complex Societies de Joseph A.Tainter (1988)

*** démondialisation : La multiplication par vingt du commerce mondial depuis les années 1970 a pratiquement éliminé l’autosuffisance. Joseph Tainter note cette interdépendance en prévenant que « l’effondrement, s’il doit se produire à nouveau, se produira cette fois à l’échelle du globe. La civilisation mondiale se désintégrera en bloc ».