de 2000 à 2004

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

1/5) Quelques pensées de François RAMADE, professeur d’écologie et de zoologie à l’université de Paris-Sud :

« Les épisodes géologiques d’extinction massive ont certes pu provoquer de véritables hécatombes parmi les espèces vivantes. Toutefois, même les cinq d’entre eux qui furent les plus apocalyptiques se sont néanmoins effectués sur des durées se chiffrant en centaines de milliers, voire en millions d’années. Le sixième épisode d’extinction massive, celui auquel nous assistons actuellement, est le seul fait de l’action de l’homme et d’effectue à une vitesse 1000 à 10 000 fois supérieure à celle des plus rapides extinctions géologiques du passé ! Ainsi il est estimé que la destruction des forêts pluvieuses tropicales conduirait, à son rythme actuel, à la disparition de la moitié des espèces qui les peuplent, soit au minimum quelque 2,5 millions d’espèces vivantes d’ici à 2050. La situation est proportionnellement pire encore dans de nombreux groupes d’animaux. Ainsi sur les 4000 espèces de mammifères peuplant la biosphère, plus de 1000 sont dès à présent menacés de disparition.

On ne peut éluder la dimension éthique justifiant la conservation de la biodiversité. En vertu de quelle autorité notre espèce pourrait-elle s’arroger le droit de procéder au cours du présent siècle à l’ultime génocide, sans précédent dans l’histoire de l’humanité, qui tiendra à l’anéantissement de plusieurs millions d’espèces vivantes ? La conservation de la biodiversité apparaît comme un impératif catégorique pour la communauté des nations. Il s’impose à l’ensemble des humains de prendre conscience de l’interdépendance de leurs actions sur l’environnement global, en particulier des conséquences désastreuses de l’utilisation anarchique des ressources naturelles. Les conséquences écologiques globales qui en résultent compromettent de plus en plus l’équilibre de la biosphère. Il n’est donc pas exclu, en définitive, que si notre espèce ne met pas en œuvre les mesures radicales qui s’imposent pour inverser les tendances actuelles, elle ne connaisse à son tour le sort des dinosaures dans un avenir plus rapproché qu’on ne pourrait l’imaginer. »

2/5) Quelques pensées de RAONI, chef du peuple indien Kayapo qui vit au cœur de l'Amazonie brésilienne :

« L’homme blanc est étrange. Il ne prend pas le temps de rêver, de méditer, de célébrer la beauté de la terre, la naissance de l’aube, la douceur de la rivière. Il ne regard pas les étoiles, il lui faut de l’argent, toujours de l’argent. Il lui faut même payer l’eau dont il se désaltère. Il court jusqu’à sa mort et sa vie lui passe sous le nez. Il survit dans un monde qui est pour nous incompréhensible. Dans les villes il y a trop de voitures, trop de gens, on ne peut pas respirer. Il me semble que l’homme blanc ne sait pas qui il est. Dans les années 1980, nous avons fait confiance aux Blancs qui avaient délimité notre réserve. Et puis sans prévenir, ils ont construit une route au milieu. Elle a apporté la maladie, les enfants ont commencé à mourir de la grippe. En principe notre territoire est protégé par la loi, mais il est très difficile de le contrôler. Les bûcherons, les chercheurs d’or et les fermiers blancs ne respectent pas la loi. Il leur faut de la terre, encore de la terre, toujours de la terre. Ils la fouillent comme des cochons, ils souillent l’eau avec le mercure, ils tuent le gibier pour le plaisir. Nous ne sommes pas des spécimens pour anthropologues, ni de nobles sauvages. Nous voulons simplement être libres d’être ce que nous sommes. Nous avons vécu pendant des milliers de lunes sans l’homme blanc. Notre mode de vie est le résultat d’une longue tradition qui nous a conduits à connaître chaque plante et chaque animal de la forêt. Et par là, à les respecter.

Nous pouvons beaucoup vous apprendre sur la façon de vivre en harmonie avec la nature. La nature est comme l’homme, le sol est sa peau, les forêts sont ses cheveux et les rivières sont ses veines. Nous respirons tous un seul air. Nous buvons tous une seule eau. Nous vivons tous sur une seule terre. Nous devons tous la protéger. La sauver, c’est nous sauver nous-mêmes. » Quand un humain parle aussi bien de la Biosphère, il n’y a rien à ajouter…

3/5) Quelques pensées de Susan GEORGE, un rouage essentiel de l’association Attac-France ou du mouvement contre l’AMI (accord multilatéral sur l’investissement) :

« Les économistes voient dans l’économie un système total auquel tout est subordonné, y compris la nature. Or quiconque ayant des connaissances en matière d’analyse de systèmes sait que les règles d’un sous-système ne peuvent régir celles du système auquel il appartient. C’est sans doute pourquoi il est si difficile de convaincre la plupart des économistes, qui ne peuvent admettre que la biosphère est le système total dont l’économie humaine n’est qu’un sous-système. Pour les économistes, l’espace naturel est réduit à une source de matières premières et à un site où l’on rejette les déchets. Le temps du marché est à l’opposé du temps naturel, on ne peut accélérer la nature. Dans le marché, le rapide dévore le lent, on fait agir plus vite la force de travail, on fait croître plus vite plantes et animaux. Les économistes ne croient pas aux limites naturelles. Leur solution serait davantage de croissance économique, car plus nous devenons riches, plus nous pouvons consacrer de ressources à la remise en état du milieu et de sont nettoyage.

Mais la croissance n’est pas la solution, elle est le problème. L’approche selon laquelle l’économie globale se fonde sur la guerre de tous contre tous ne peut conduire qu’à un désastre collectif. Nous nous retrouvons échoués entre un passé vers lequel nous ne pouvons retourner et un avenir fondé sur les règles brutales et sinistres de l’accumulation maximale de marchandises. La réponse n’est pas de courir au plus vite vers cet avenir effrayant, mais de s’arrêter. L’écologie place la coopération entre les individus et la nature au centre de nos choix. Reste la question cruciale : comment mettre un terme à la destruction écologique et arrêter ceux qui, actuellement, en sont les principaux responsables ? Pour cela, il ne faudra pas moins que ce que les idéalistes naïfs et les utopistes ont toujours appelé une révolution. »

4/5) Quelques pensées de David E.SELBY, professeur en sciences de l’éducation à Plymouth (Grande-Bretagne) :

« Dans The Sense of Wonder, Rachel Carson nous rappelle dès 1956 que l’enfant comprend et détient une vérité que les adultes oublient trop fréquemment : nous faisons tous partie de la nature. L’enfant a aussi besoin de la compagnie des adultes pour partager  le sens du merveilleux avec lui. Mais aujourd’hui les écoles sont les cathédrales d’un esprit mécaniste et fragmentaire, elles jouent un rôle dominant dans l’érosion de la perception de l’écheveau du vivant. Le cursus scolaire est subdivisé en disciplines distinctes, l’enseignement de la compétition individuelle est la norme. L’école ne sait pas généralement fournir à l’enfant  l’opportunité d’apprendre dans et par son environnement naturel. Ce  faisant, nous oublions l’exhortation de Rachel Carson qui soulignait que « pour l’enfant, il importe moins de savoir que de sentir ». Au bout du compte, même le discours environnemental à l’école est arc-bouté sur l’anthropocentrisme. Ainsi tout le discours visant à sauver la forêt tropicale est purement instrumental, « la forêt contient des plantes rares capables de soigner certaines pathologies humaines ». Il évite soigneusement de se baser sur la valeur intrinsèque de cette forêt et des formes de vie dont elle regorge.

Mais à quoi ressemblerait une éducation biocentrique, centrée sur la vie, holistique ? Premièrement le projecteur se braquerait sur  ces niveaux de consommation parfaitement inéquitables et absolument non viables. Deuxièmement, la prise de conscience que la société humaine fait partie de l’environnement, que l’on doit respecter la nature au lieu de la piller, qu’il existe en toute chose une forme de conscience, que tous les êtres vivants possédant aussi une valeur intrinsèque. Une école soucieuse de la Terre défendrait la convergence des disciplines, organiserait des expériences festives réaffirmant l’intégration de la société humaine dans la nature. De tels enseignements comprendraient un art contemplatif, la danse, des exercices de respiration profonde, la méditation…

5/5) Quelques pensées de Vandana SHIVA, prix Nobel alternatif en 1993, fondatrice de la Fondation pour la science, la technologie et l’écologie en Inde :

« En 1897, une liste des fruits recommandés, publiée par le ministère américain de l’agriculture, comprenait plus de 275 variétés différentes de pommes ; aujourd’hui les variétés vendues se réduisent à moins d’une douzaine. La diversité des variétés de blé en Grèce a diminué de 95 %. En Europe, 80 % des terres agricoles ne donnent que quatre types de culture. Aux Pays-Bas, une seule variété de pomme de terre couvre 80 % de la production de ce tubercule. En Inde on comptait plus de 100 000 variétés de riz avant la « révolution verte », on est passé à dix. Toute l’économie porcine de la planète repose sur quatre races. Le resserrement des fondements génétiques de notre agriculture, qui vise une croissance de la production dans le cadre de la monoculture, conduit à rendre les productions vulnérables et menace la sécurité alimentaire. En effet cette monoculture est une porte ouverte aux nuisibles spécifiques et aux maladies : tout ce qui prédispose une plante les prédispose toutes et les plants actuels deviennent aussi  identiques que des jumeaux. De ce fait, au cours des quarante dernières années à l’échelle mondiale, la quantité de cultures perdues uniquement à cause des insectes a presque doublée, malgré une multiplication par dix des quantités de pesticides employés.

A mon avis, la disparition de la biodiversité a deux causes fondamentales. La première découle du paradigme de la colonisation, de la terre nullius (ou terre « vide »), qui suppose que les écosystèmes sont vides tant qu’ils ne sont pas investis part l’homme industriel occidental et ses clones. Ce postulat d’une terre vide pousse les autres espèces et d’autres cultures vers l’extinction parce que l’homme occidentalisé se refuse à voir leur existence, à percevoir leurs droits et à reconnaître l’impact de la culture colonisatrice sur la biodiversité et la diversité culturelle. La deuxième raison tient à la « monoculture de l’esprit ». Selon cette idée, le monde devrait être uniforme et unidimensionnel ; la diversité est soit une maladie, soit une déficience, et les monocultures seraient nécessaires à la productivité et au profit. La monoculture de l’esprit est le reflet scientifique et technologique de cette vision du monde  comme « terre vide ».

La monoculture ne peut être meilleure que la complexité de la Biosphère. Protégeons la diversité.

(Seuil)