de 2005 à 2008

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Vincent Cheynet attaque assez assidûment ses confrères en objection de croissance, Ellul, Latouche, Hulot, l’ASPO, Malthus, Paccalet, les pédagogues de la catastrophe… Il traite même l’écologie de « mot qui piège ». Mais comme assez souvent il dit des choses très vraies, attardons-nous sur ces morceaux choisis :

1) La guerre des mots

- L’expression objecteurs de croissance est très parlante : les objecteurs de croissance font acte de non violence en refusant la guerre économique comme les objecteurs de conscience refusent l’ordre de la guerre.

- La réflexion sur les mots est primordiale car ceux-ci sont le socle sur lequel faire avancer les idées. Il existe tout autant des mots poisons qui empêchent de penser, que d’autres qui frayent de nouveaux imaginaires. Les capitalistes l’ont bien compris. Armés de légions de communicants, ils s’emploient autant à vider les mots de leur sens qu’à s’accaparer les mots de leurs contradicteurs.

- C’est un drame de notre époque que d’avoir vu les publicitaires accaparer l’ensemble du système symbolique. La publicité cherche à enfermer dans une communication superficielle, fondée sur le martelage de slogans et d’images. Elle se présente sous un visage souriant pour mieux nous enfermer dans une perception du monde unidimensionnelle profondément triste. Elle veut engendrer des conduites réflexes et repousser le discours de la raison.

- Les médias dominants vivent majoritairement de la publicité. Ils militent, consciemment ou non, pour le modèle économique dominant.

- La récusation du débat par notre société est symptomatique d’une forme de totalitarisme mou. Cela se traduit par une inflation d’oxymores tels que « guerre propre », « voiture propre », « croissance verte » « durable » ou « écologique », « fonds de placements éthiques », « entreprises citoyenne », « développement durable », etc.

- L’intérêt du mot décroissance est avant tout d’être un mot obus, un mot bélier qui vise à ouvrir une brèche dans l’enfermement dans lequel se claquemure notre société. Il cherche à enfoncer une porte de la citadelle de la pensée unique.

- Je préfère, au mot piégé de « développement », celui d’épanouissement. Il ne renvoie pas immanquablement au registre économique, au PIB. Nous pouvons donc dire sans trop de risque que la décroissance a pour visée un épanouissement durable, humain et social.

- Un exemple que j’aime bien est celui de la loi Evin. Son principe par excellence est celui de la décroissance : comment diminuer une consommation de drogues au profit d’un mieux-être social ? « Moins de biens, plus de liens » est un des slogans de la décroissance.

2/5) la guerre contre l’économisme

- Depuis deux siècles, la « science » économique occidentale a quasiment évacué le paramètre écologique de ses raisonnements. Elle fonctionne déconnectée de la réalité physique et géochimique.

- Les ultra-libéraux sont les dignes successeurs de ces membres du clergé qui, au XVIIe siècle, refusaient d’admettre que la Terre tournait autour du Soleil parce que la réalité ne correspondait pas à leur dogme étroit.

- Répondant au député des Verts Yves Cochet qui lui rappelait nos responsabilités face aux limites de la planète, le chroniqueur du Figaro Philippe Simonnot s’énerve : « Moi, ce qui compte pour moi, c’est la liberté. Je veux pouvoir acheter mes chemises à Hongkong, mes chaussures en Inde. C’est ça qui compte pour moi. »

- Jamais l’homme n’a eu autant de facilité de se fuir dans les mass média, les jeux vidéo ou les multiples objets de la société de consommation.

- La seule façon de lutter contre le chômage dans une perspective capitaliste est la fuite en avant. Elle s’arrêtera inéluctablement contre les limites de la nature, avec lesquelles on ne négocie pas.

- Un seul économiste, Nicholas Georgescu-Roegen, a eu le bon sens de constater que, même stabilisée, la consommation de ressources naturelles limitées finira inévitablement par les épuiser complètement, et que la question n’est donc point de ne pas consommer de plus en plus, mais de moins en moins : il n’y a pas d’autres moyens de ménager les stocks naturels pour les générations futures. C’est cela le réalisme écologique.

- Stanley Jevons (the coal question, 1865) déduit que sans volonté de réduire la consommation à la source, le fait d’utiliser des machines moins consommatrices d’énergie n’entraîne pas une baisse de consommation. Cela amène à utiliser plus de machines, ce qui annule les économies d’énergie réalisées grâce aux gains d’efficacité des machines. En terme moderne, on parle d’effet rebond.

- Sidéré par la puissance de la technoscience, notre société recherche désespérément des solutions techniques à une problématique éminemment culturelle et politique.

- Il est inutile de penser régler le problème de l’automobile juste en lui substituant d’autres moyens de transport. La véritable solution exige en premier lieu un changement culturel de notre rapport au temps et à l’espace.

- « La civilisation, au vrai sens du terme, ne consiste pas à multiplier les besoins, mais à les limiter volontairement. C’est le seul moyen pour connaître le vrai bonheur et nous rendre plus disponible aux autres. Vouloir créer un nombre illimité de besoins pour avoir ensuite à les satisfaire n’est que poursuite du vent » (Gandhi).

3/5) la guerre contre les inégalités

- La première des décroissances qui motivent les objecteurs de croissance est la décroissance des inégalités, localement comme à l’échelle de la planète.

- « Malheur à ceux qui ajoutent maison à maison, qui joignent champ à champ, jusqu’à ne plus laisser de place et rester seuls habitants au milieu du pays (Isaïe, 5,8) »

- La formule est imparable, dans un monde où les ressources sont limitées, toute surconsommation des uns se fait au détriment des autres. Les économistes orthodoxes martèlent que la croissance est la condition de la solidarité. C’est oublier que l’accroissement de la richesses d’une société comme d’un individu est complètement dissociable de la volonté de partage. Il existe des sociétés pauvres sans aucun Sans Domicile Fixe, comme des pays opulents qui laissent mourir des gens de faim.

- « Il va falloir que l’on sorte de cette idée que la croissance égale l’amélioration de la situation sociale de ce pays. Ce n’est malheureusement pas vrai. En  vingt ans, le PIB français s’est amélioré de manière absolument considérable, et on a toujours, en gros, 4 millions de personnes hors-jeu » (JL Borloo, 1er décembre 2004).

- Le RMA (revenu maximal autorisé) qui pourrait, par exemple être de l’ordre de quatre fois le SMIC, est une mesure emblématique pour la décroissance.

- Comment nos valeurs humanistes pourraient-elles s’accommoder du refus de l’autolimitation alors que celle-ci est la condition de la liberté de l’homme ?

4/5) la guerre contre la dictature

- Nous constatons que les discours des adeptes de la croissance occupent aujourd’hui l’intégralité de l’espace médiatique. Lorsque, exceptionnellement, la décroissance est évoquée, ses contempteurs l’accusent immédiatement de défendre une logique totalitaire. Drôle de conception de la démocratie !

- Le Chili est passé d’une démocratie à faible croissance à la dictature de Pinochet, championne de la croissance. Les Etats-Unis ont considérablement accru leur PIB sans que la démocratie ne progresse vraiment. Le nazisme ou le stalinisme ont été les régimes les plus ultras dans cette recherche de la croissance. A l’inverse la non-violence s’accommode mal, et même pas du tout, de cette recherche de puissance économique.

- L’accroissement du Produit national brut n’est pas un élément constitutionnel de la liberté des citoyens. L’aliénation à la consommation n’est jamais synonyme de liberté collective ou individuelle, bien au contraire.

- L’idéologie de la croissance, en ne tenant compte ni des limites physiques ni des limites humaines, conduit inéluctablement à une récession qui ne peut mener qu’à l’effondrement de la démocratie, puis au chaos et au fascisme.

- Les tensions sociales qui vont résulter de la déplétion du pétrole susciteront sans doute des gestes héroïques et des expérimentations intéressantes, mais il est à craindre surtout que resurgisse la face sombre de l’homme.

- La frange de l’extrême droite favorable à la décroissance restera toujours infime compare à la masse du même bord fascinée par la croissance et l’idéologie de puissance qui en résulte. En France, JM Le Pen est le représentant du parti le plus ultra de la croissance ou de l’automobile. La puissance attise davantage nos instincts et nos pulsion archaïques que le meilleur de notre humanité.

- « Un beau jour, le pouvoir sera contraint de pratiquer l’écologie. Ce virage sera le fait d’une bourgeoisie dirigeante le jour où elle ne pourra pas faire autrement. Ce seront les divers responsables de la ruine de la Terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera. Car ils n’ont pas de préjugés, ils ne croient pas plus au développement qu’à l’écologie ; ils ne croient qu’au pouvoir. (Bernard Charbonneau, 1980) »

5/5) conclusion :

- Notre planète arrive sans doute au terme de sa capacité à nous accepter. A l’échelle de l’histoire de l’humanité, nous sommes peut-être à quelques secondes d’une récession globale. La sortie du capitalisme aura lieu d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare.

- Malgré toutes les injonctions à la croissance martelées dans les médias, « au fond d’eux mêmes » nos contemporains ne sont pas complètement dupes. Ils comprennent bien l’impasse et l’irrationalité du désir de poursuivre dans la voie de la croissance sans limites.

(Seuil)