de 2005 à 2008

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

La femme au travail

De quelle égalité voulons-nous ? De celle qui ferait des femmes des hommes comme les autres, ou de celle qui amènerait les hommes à changer de modèle social pour travailler moins, gagner moins dans leurs sphères professionnelles pour accroître leurs temps domestiques et parentaux ? Si les femmes deviennent des hommes comme les autres et se mettent à travailler professionnellement, quelles en seront les conséquences écologiques ?

Il est  tautologique de remarquer que l’activité féminine conduit inexorablement à une hausse du niveau de revenu et donc de consommation des familles. L’empreinte écologique des ménages en est mécaniquement augmentée. L’enrichissement des ménages via la double activité est une illustration du choix d’une croissance matérielle aux dépends d’une augmentation du temps libre. Cet effet quantitatif est renforcé par la réduction du temps disponible pour les ménages, ce qui les pousse à privilégier certaines consommations particulièrement nocives pour l’environnement. Ainsi la bi-activité favorise la diffusion de nombreux biens comme une seconde voiture, un congélateur, un four à micro-ondes, etc. Ce type de mécanisme est encore plus vrai dans la consommation de services, à l’image de la croissance des repas pris à l’extérieur. Ceux-ci entraînent une empreinte écologique par tonne consommée plus de quatre fois supérieure à celle des repas pris à domicile. De même l’activité féminine, parce qu’elle entraîne une augmentation des revenus des ménages, entraîne aussi le développement de vacances plus éloignées. L’impact global sur les déplacements est important. Outre les nouveaux déplacements occasionnés par le double emploi, il semble que la distance parcourue par le conjoint est plus importante lorsque la femme travaille : le nombre d’actifs travaillant hors de leur commune de résidence s’accroît avec l’activité féminine.

Le problème central est que la hausse du temps de travail (professionnel) des femmes ne s’est pas accompagnée d’une baisse concomitante de celui des hommes. L’objectif serait d’aller vers une norme des deux fois 30 heures. De nombreuses études convergent pour souligner que les organisations paritaires (en termes de partage des tâches domestiques notamment) sont celles qui apportent le plus de satisfaction aux individus. Le temps libre est une voie privilégiée d’enrichissement et l’environnement ne s’en porterait que mieux.

(Résumé de « travailler à deux pour travailler moins » in Ecorev n° 30, automne 2008)

Néo-malthusianisme

Il est de bon ton aujourd’hui de s’étouffer d’horreur lorsqu’on évoque le malthusianisme. Effectivement, la limitation des naissances telle que la concevait Malthus était une doctrine fondamentalement réactionnaire. Dans son Essai sur le principe de population (1798), Malthus présente la limitation des naissances dans les familles misérables comme étant le meilleur moyen de leur venir en aide. En outre ce genre de politique coûte peu, contrairement à la loi des pauvres en vigueur à l’époque, ensemble de mesures d’assistance financées par l’impôt. Malthus insiste : donner aux pauvres, ce n’est pas leur rendre service, bien au contraire, et ça ne fait qu’encourager la multiplication des indigents. Contre le péril de la surpopulation, Malthus proposait la limitation morale, c’est-à-dire l’abstinence. En tant que pasteur, il ne pouvait pas cautionner la contraception et l’avortement : « Je repousserai toujours, comme étant immoral, tout moyen artificiel et hors des lois de la nature que l’on voudrait employer pour contenir la population ».

Mais nous avons oublié que le néo-malthusianisme, qui s’est principalement développé en France à la fin du siècle suivant, était au contraire un mouvement d’émancipation, très proche des anarchistes, des libertaires et des féministes. C’est Paul Robin qui fonda en 1896 la première organisation néo-malthusienne de France : la ligue de la régénération humaine. Cette ligue se propose de faire connaître la loi de Malthus, ainsi que « les procédés anticonceptionnels qui permettent d’en faire une arme contre le malheur ». Les néo-malthusiens associent systématiquement la limitation des naissances à la révolution sociale. Trop d’enfants, c’est un frein à l’amélioration de la société. La procréation excessive provoque la surabondance de travailleurs, et donc le chômage et la misère (la concurrence entraînant une baisse générale de salaires), ainsi que la pléthore de soldats (« les guerres viennent de la misère et du trop-plein de population ; c’est la saignée nécessaire »).

Les références faites à Malthus ne doivent pas tromper, car si les néo-malthusiens reprennent ses idées, c’est pour les mettre au service d’une idéologie diamétralement opposée : celle de la lutte sociale. Les néo-malthusiens désiraient tout particulièrement que leur propagande touche les femmes : d’une part elles étaient les premières victimes de l’obscurantisme en matière de sexualité, exposées aux grossesses répétées et aux avortements clandestins, et d’autre part il fallait obtenir leur soutien pour freiner la croissance démographique. Le néo-malthusianisme est un combat féministe. La jonction avec les syndicalistes anarchistes se fait d’autant mieux que les deux mouvements ont des ennemis en commun. En effet les « repopulateurs » se comptent en nombre dans les rangs des églises, de la bourgeoisie, des dirigeants politiques et des milieux patronaux : « Les tartuffes bourgeois ne veulent de nombreuses naissances chez les travailleurs que pour être pourvus de chair à plaisir, de chair à travail et de chair à canon ».

Les journaux néo-malthusiens subissent de nombreux procès pour pornographie. S’il n’existe pas encore de loi contre les néo-malthusiens, on leur interdit au nom du respect des bonnes mœurs de vendre des préservatifs ou de distribuer des tracts. En 1920, la majorité nationaliste issue de la Première guerre mondiale vote une loi condamnant « la propagande contre la natalité ou anti-conceptionnelle ». Le Conseil national des femmes françaises, repopulatrice, insista au nom de l’ordre moral et de la pudeur, « cette vertu essentiellement féminine », pour que cette loi soit votée. Les néo-malthusiens sont contraints de fermer leurs journaux et à cesser leur action jusqu’à la naissance dans les années 1960 du planning familial.

Dorénavant le contrôle des naissances est dissocié de la révolution sociale. Des néo-malthusiens qui prôneraient aujourd’hui la limitation des naissances dans les pays riches en argumentant que les enfants du Nord sont une charge plus lourde pour la planète que ceux du Sud seraient certainement mal reçus. Les écologistes et les féministes qui s’inquiètent d’une croissance démographique potentiellement illimité s’en tiennent généralement à un silence prudent.

Texte de Mathilde Szuba, Revisiter le malthusianisme ? (in Ecologie et féminisme, Ecorev n° 30, automne 2008))