année 2009

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Cette génération doit relever le plus grand défi qu’ait eu à connaître l’histoire humaine : empêcher que la crise écologique, qui est la rencontre de l’espèce avec les limites de la biosphère, s’aggrave et conduise l’humanité au  chaos ; sauver la liberté contre la tentation de l’autorité ; inventer une économie en harmonie avec la planète ; semer les plants de l’avenir pour que les générations prochaines fassent fleurir les sociétés du troisième millénaire.

En effet, au-delà d’un  certain seuil de transformation, de prédation et de destruction, les écosystèmes changent de régime d’une façon irréversible. L’effet de seuil s’est par exemple placé au cœur de l’analyse du changement climatique. Le débat scientifique ne se déroule pas entre « sceptiques » et « partisans » du réchauffement climatique, comme le laisse croire nombre de médias paresseux ou complaisants. Il est entre la communauté réunie dans le GIEC et une partie des climatologues qui pensent que le rapport de 2007 est trop prudent parce que les signes de l’accélération du changement climatique sont d’ores et déjà visibles. L’humanité, jusqu’à présent espèce parmi d’autres espèces, est devenue un agent géologique, c’est-à-dire apte à transformer la structure de la biosphère. Le niveau de gaz  carbonique dans l’atmosphère est plus élevé qu’il n’a jamais été depuis près d’un million d’années, la disparition des espèces qu’il provoque est comparable en ampleur avec celui qui a emporté les dinosaures, etc. Le faisceau de preuves stratigraphiques est suffisant pour que la reconnaissance de l’anthropocène comme nouvelle ère géologique soit proposée à la discussion internationale (communiqué de la Société géologique de Londres début 2008).

Le capitalisme cherche à détourner l’attention du public de plus en plus conscient du désastre imminent en lui faisant croire que la technologie, instance en quelque sorte extérieure à la société des hommes, pourrait surmonter l’obstacle. Le nucléaire est symptomatique de la façon dont le capitalisme aborde la question du changement climatique. Il s’agit de faire croire que « cette solution miracle n’émet pas de gaz à effet de serre » en arguant d’une augmentation des besoins énergétique présentés comme inévitable. Même les éoliennes ne changent pas la donne énergétique, elles ne font que participer à la frénésie de construction de capacités électriques en extrapolant les tendances antérieures. La solution serait aussi dans la « croissance verte ». Les décideurs continuent de promouvoir une croissance maximale de l’économie. Et vilipendent les bien modestes appels à la décroissance qui parviennent à percer la muraille des médias capitalistes. Il faudra déconstruire cette illusion qui ne vise qu’à perpétuer le système de domination en vigueur. En réalité… nous sommes en décroissance ! L’expansion économique est si polluante que la dégradation du capital naturel se poursuit à un rythme accéléré. Tout surcroît de croissance du produit intérieur brut correspond aujourd’hui à une décroissance des potentialités de vie sur terre. Il est temps d’expliquer ce qu’est le  capitalisme : c’est un état social dans lequel les individus sont censés n’être motivés que par la recherche du profit et consentent à laisser régler par les mécanismes du marché toutes les activités qui les mettent en relation. (Ndlr : cette définition de Kempf est plutôt celle du libéralisme économique, le capitalisme étant caractérisé par la propriété privée des moyens de production).

On nous explique comment vivre en « vert », on se situe du point de vue de l’individu, jamais du collectif. Dans le paradis capitaliste, il suffit que nous fassions « les bons gestes pour la planète » et « les politiques et les industriels suivront ». Notre planète ? Notre pays ? Notre cité ? Arrêter de consommer, éteindre la télévision, se rebeller ? Non. La multiplication des violences individuelles manifeste une rébellion contre le système qui manque de mots pour lui donner sens. Mais elle justifie que le capitalisme renforce continûment les dispositifs de maintien de l’ordre, en jouant sur le besoin de sécurité de populations à qui les ressorts économiques de l’injustice sont soigneusement cachés. De plus le capitalisme entretient avec efficacité la concupiscence pour que les individus ne désirent pas autre chose que consommer davantage. On ne revendique pas le pouvoir de vivre, mais le pouvoir d’achat : « La vraie vie, c’est Auchan » ; « travailler plus pour gagner plus », etc. Cette vision particulière de l’existence est entretenue par un conditionnement psychique qu’aucune civilisation humaine, quel que soit son degré de despotisme, n’a jamais connu. Dans le monde entier, la classe globale, un milliard et demi de personnes qui ont accès à la télévision, la regarde près de trois heures par jour. Ils subissent chaque jour des dizaines de réclames qui les invitent à acheter et détruire davantage afin d’être heureux. Pour Patrick Le Lay, « le métier de TF, c’est d’aider Coca-Cola à vendre son produit. Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ». Cette phrase exprime exactement le mécanisme de l’aliénation, vendre à autrui ce que l’on est. Et bien sûr, nous sommes d’autant plus sûrement aliénés que nous croyons n’avoir jamais été plus libres. Nous baignons tellement dans l’endoctrinement publicitaire que nous oublions à quel point il est récent. Cet endoctrinement commence dès le plus jeune âge. Certaines chaînes de télévision diffusent leurs programmes à destination des bébés de six mois à trois ans !

Le capitalisme des trente dernières années n’a pas marqué, en ce qui concerne la destruction de la biosphère, une inflexion particulière par rapport au passé. Il s’est contenté de poursuivre les tendances antérieures. Mais la différence essentielle est qu’il est dorénavant informé du désastre en cours et qu’il est resté obstinément sourd à ces signaux. Le capitalisme s’apprête donc à clore sa courte existence après deux siècles d’un essor extraordinaire. Le moment est venu de sortir du capitalisme, en plaçant l’urgence écologique et la justice sociale au cœur du projet politique. L’humanité va se débarrasser de cette forme transitoire, exubérante et névrotique, efficace mais violente. Contre le désordre qu’une oligarchie crispée sur ses privilèges susciterait par son  égoïsme, c’est la force avec laquelle nous saurons imposer l’exigence de la solidarité qui fera pencher la balance. Sortir du capitalisme, c’est ôter à l’économie sa place exclusive dans la société pour placer au centre de la représentation sociale l’organisation des relations humaines en vue de leur harmonie (ndlr : cette définition occulte le fait que le marché est censé entraîner le bien-être social par le libre jeu des activités individuelles).

Guillaume Sarkozy, ex vice-président du Medef, m’avait dit un jour publiquement d’un ton vif : « Je ne crois pas une seconde qu’on puisse mobiliser les gens en disant « vous allez vivre moins bien qu’aujourd’hui ». Et demain, vous allez retourner à la bougie sans votre téléphone portable ? ». Je répliquai : « Si ceux qui ont le plus de capacité et de richesse ne reprennent pas notre destin par rapport à la crise écologique, nous irons précisément à un état de chaos social qui ne sera peut-être pas celui de l’âge de pierre, mais qui serra extrêmement négatif. Donc, s’il vous plaît, monsieur Sarkozy, employons des arguments sérieux, et ne nous envoyons pas des bougies et des blocs de pierre à la figure. » On n’entendit plus M.Sarkozy. Cette anecdote illustre la propension de l’oligarchie à répondre aux questions qui dérangent par des images éculées. Jacques Attali recourut au même procédé. On l’interrogeait sur les conséquences écologiques qu’aurait la croissance forte qu’il préconisait : « La meilleure façon de ne pas polluer, répondit-il, est de revenir à l’âge de pierre ». Je ne sais si cette réponse est stupide ou méprisante. En novembre 2007, lors du lancement d’un fonds d’investissement dédié aux valeurs d’environnement, Claude Allègre prit la parole. Il s’insurgea contre le concept de décroissance, « cette idée qui me paraît horrible, à savoir : nous nous sommes goinfrés, et par conséquent nos enfants doivent vivre dans la frugalité, ils devront se serrer la ceinture ». Non, proclama-t-il, « il faut que l’écologie soit le moteur de la croissance ». Et de lâcher la clé de l’idéologie dominante : « La bonne voie est : tout  ce qui ne rentre pas dans l’économie ne rentre pas dans la marche de la société. » Ensuite il lista les problèmes environnementaux : « Il y a des sécheresses épouvantables, des inondations. La technologie existe, on sait fabriquer des aquifères artificiels, récurer les fleuves, les désensabler… Le prix de l’énergie va se stabiliser grâce aux huiles lourdes et aux sables bitumineux. Le CO2 ? On a la technologie, la séquestration du gaz carbonique. La biodiversité ? Naturellement, la solution, dans ce domaine, c’est les OGM, il n’y a pas d’autre solution. »

La crise financière n’est que l’adaptation nécessaire de nos systèmes aux secousses de la biosphère. Sauf à franchir le seuil d’équilibre de la biosphère, les membres de la communauté humaine ne peuvent accéder tous au niveau actuel d’utilisation des ressources des Européens, Japonais et Américains. Le choix  technologique est essentiellement un choix politique qui découle d’une conception préalable de l’organisation sociale. « Quelle technologie ? » est une question secondaire. La question primordiale est : « Dans quelle société voulons-nous vivre ? » Economiser l’énergie en réduisant la consommation signifie que la vie quotidienne des pays développés doit se transformer. Ceux-ci doivent donc réduire leur consommation des ces ressources à un niveau proche d’une moyenne mondiale fortement inférieure à leur niveau actuel. De plus la rivalité ostentatoire est au cœur du fonctionnement de la société planétaire. Elle signifie que les  coutumes des classes les plus riches de la planète définissent le modèle de consolation suivi par l’ensemble de la société. La réduction des inégalités, donc la réduction des possibilités d’ostentation, transformera les modèles généraux de comportement.

Nous voulons vivre dans une société qui suive d’autres règles que le capitalisme : qui veuille le bien commun plutôt que le profit, la coopération plutôt que la compétition, l’écologie plutôt que l’économie. Dans une société qui pose la prévention de l’effondrement de la biosphère comme but de la politique humaine dans le demi-siècle à venir ; qui affirme que la réalisation de cet objectif suppose la baisse de la consommation matérielle ; qui pense que l’individualisation enferme et que la solidarité libère et rend heureux ; qui conclut que cela ne peut être atteint que par la justice sociale. Il y aura des gens riches, qui gagneront, disons, trente fois plus que les autres. Moins ou plus, je ne sais pas, le débat démocratique en décidera. Les « objecteurs de croissance » travaillent moins, gagnent moins, adoptent un mode de vie frugal et sont heureux. L’avenir n’est pas dans l’industrie et la technologie, mais dans l’agriculture. Est-il possible d’aller vers la sobriété sans passer par des secousses violentes ? Je ne sais pas. Si l’on ne parvient pas à imposer des logiques coopératives, l’évolution autoritaire du capitalisme le poussera à l’agressivité sur le plan international.