de 1182 à 1999

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Arne Naess est mort le 12 janvier 2009, à quelques semaines de son 97e anniversaire. Il était l’inventeur de l’expression « écologie profonde », les générations futures se rappelleront sans doute son nom. Mais il n’a jamais encouragé ses étudiants à être d’accord avec lui. De son point de vue, si nous voulons ancrer une position philosophique dans l’amour de la nature, nous devons d’abord mettre en avant notre conception personnelle du monde qui nous entoure et la signification que cela a pour nous-même.

La phrase suivante résume la philosophie d’Arne Naess : « Plus on se sent petit devant la montagne, plus on partage sa grandeur. Je ne sais pas pourquoi il en va ainsi. » Toute l’audace et toute l’humilité d’Arne sont ici réunies.

Voici un résumé du dialogue entre David Rothenberg et Arne Naess (première édition, 1992, sous le titre Is it painful to think ?) :

1/7) Le philosophe et le politique

- David Rothenberg : Peux-tu m’expliquer en quoi la philosophie peut aider : quelqu’un projette de construire une nouvelle centrale hydroélectrique…

Arne Naess : Oui, et il dit : « Nous nous attendons à une augmentation des besoins en électricité et, en tant que décideurs, nous risquons d’être fortement critiqués s’il y a une pénurie d’électricité. Il faut donc construire un nouveau barrage. » Tu dis alors : « Mais êtes-vous sûr qu’il y ait plus de besoin en électricité ? » Il dira : « Oh ! oui, regardez les chiffres. Il y a tant de pour cent d’augmentation. » Mais tu rétorques : « Il y a une augmentation de la demande sur le marché, et vous appelez ça un besoin ? » Ensuite, après quelques échanges, il répond : « Non, non, bien sûr. Nombre de demandes ne reflètent par des besoins réels. » « Mais alors, en tant qu’individu, vous accédez à une demande sans vous poser de questions ? Si toutes les nations consommaient autant d’électricité par personne que la Norvège, ce serait certainement une catastrophe. Notre consommation par tête est même plus élevée que celle des Etats-Unis. Quelle est la justification éthique ? Ne serait-il pas nécessaire de diminuer la consommation d’énergie en Norvège ? »

D’après mon expérience, ce serviteur zélé du peuple, qui avait dit oui à une centrale électrique, admettra à peu près tout ce que tu lui diras en tant que philosophe. Mais il ajoutera « C’est trop tôt, ce n’est pas encore possible politiquement. Vous voulez que je quitte la politique ? » Ce à quoi tu répondras : « Je comprends ce que vous voulez dire. Oui, je comprends. Mais notre objectif à long terme est construit sur la base de prémisses beaucoup plus profondes que celles sur lesquelles repose votre argumentation. Tout ce que nous pouvons vous demander, c’est que vous reconnaissiez au moins une fois par an que vous êtes d’accord avec nous. Adoptez la perspective du long terme ! »

Si cet homme politique soutient désormais de temps à autre quelques-uns des objectifs fondamentaux de l’écologie profonde, son schéma d’argumentation ne sera plus aussi superficiel. Il sera sauvé, si l’on peut dire. Mais l’énergie hydroélectrique n’est pas mauvaise en soi. Ce qui est sujet à caution, c’est le fait que, plus la centrale hydroélectrique sera grande, plus elle fera de dégâts.

2/7) Le sens de la vie

- David Rothenberg : Te souviens-tu d’une de ces pièces d’Ibsen dont tu cherchais à transcender les mots ?

Arne Naess : J’avais la même sensation que Brand, que la vie devait être employée à quelque chose. Pour Brand, il s’agissait d’honorer Dieu. Ce n’était pas ça pour moi, mais, si elle n’était pas employée à quelque chose, la vie ne valait pas la peine d’être vécue.

- La vie n’a pas de valeur en elle-même ?

Non.

- N’importe quelle forme de vie, ou seulement la vie humaine ?

La vie humaine. Ce sont les humains qui font la distinction entre vivre pour quelque chose et vivre tout simplement… Il ne me viendrait pas à l’idée d’étendre ça aux animaux.

- Seul un certain type de vie vaudrait la peine d’être vécue ?

Dans certaines circonstances, on ne devrait pas décourager le suicide. Je veux parler des cas de personnes qui ont souffert très longtemps et dont il parait clair qu’elles préféreraient arrêter de vivre. Quand on est vraiment anéanti, on se suicide ; mais, si l’on n’est pas sûr de devoir le faire, alors il faut reprendre le  cours de sa vie. Nous cesserons tous de vivre tôt ou tard, notre temps est limité, et cela ne doit pas être une fin en soi que de prolonger sa vie aussi longtemps que possible. Des gens raisonnables, après avoir considéré les choses froidement, préfèrent s’arrêter, avoir une fin rapide.

J’ai donné une conférence à des étudiants de l’université d’Oslo sur le sens de la vie. Je leur ai dit : « Eh bien ! c’est facile, asseyez-vous auprès de quelqu’un qui éprouve une douleur extrême. » C’est extraordinairement simple, si l’on sait faire preuve d’empathie. Je peux juger des actes, mais jamais des êtres humains. Pour moi, les humains ont en quelque sorte une valeur infinie.

3/7) Le sens de la vérité

- David Rothenberg : Des collègues étaient fâchés avec toi à cause du travail que tu menais sur la « vérité non professionnelle ». Certains professeurs n’avaient-ils pas menacé de démissionner si tu soumettais ton Truth as Conceived by Those Who are not Professional Philosophers ?

Arne Naess : mon directeur de recherche m’a dit de façon confidentielle: « J’ai lu votre livre…, et je dois vous dire que, si vous envoyez ça avec vos autres publications, je ne pourrais pas vous soutenir pour la première place. » Ce fut bien sûr l’une des raisons qui m’ont poussé à l’envoyer.

- Quelles étaient ses objections ?

J’avais recours à des questionnaires. A cette époque, 1937-1938, c’était considéré comme le degré zéro de la recherche. Cela suggérait que j’avais une vision réellement atroce de l’un des problèmes majeurs de l’humanité – c’est-à-dire le problème de la vérité. Prendre au sérieux ce qu’avaient à dire des écoliers et des femmes au foyer semblait une caricature de la philosophie.

- Comment as-tu défendu ton travail contre de telles critiques ?

Pour moi, c’était facile à défendre. L’une des dimensions de ce qu’on entend par « vérité » est empirique et tient à l’usage que l’on fait de ce terme dans la vie de tous les jours. Les hypothèses de ceux qui ne sont pas philosophes professionnels devraient être comparables aux hypothèses des philosophes.

4/7) La philosophie de l’écologie

- David Rothenberg : Qu’est-ce qui t’a conduit à porter un regard philosophique sur les problèmes environnementaux?

Arne Naess : Dans mon jardin de 8 mètres carrés, j’ai essayé de dénombrer les milliers de formes de vie qui s’y épanouissent. Il y a une sorte d’égalité de statut entre les organismes à des niveaux de développement extrêmement divers ; on prend ainsi conscience de l’extraordinaire importance des bactéries, ou des animaux invertébrés. On comprend alors les écosystèmes et l’on se représente soi-même comme faisant partie de ces écosystèmes. J’ai découvert qu’il y avait quelque chose de fondamentalement rationnel dans ce sentiment d’appartenir au monde incroyablement riche des animaux, des plantes et des roches. Les hommes dépendent de la nature, ils ne la contrôlent pas ; il serait préférable d’admettre que c’est elle qui les contrôle. On comprend que la dépendance est un plus, parce qu’elle implique une interrelation qui nous fait passer du macrocosme au microcosme, et vice versa. Le fait de se sentir extrêmement petit au regard des dimensions du cosmos permet de s’ouvrir et de s’approfondir soi-même, et l’on accepte avec enthousiasme ce que d’autres prennent pour une corvée : prendre soin de la planète. Ce qui est utile pour les gens est une chose, mais ce qui est utile pour la nature est plus important.

- Mais la nature ne doit pas être opposée à l’humanité. Le souci de la nature n’exclut pas le souci des gens.

C’est une erreur de vouloir établir une hiérarchie entre les deux, parce que les humains ne sont pas simplement des ego entourés pas un monde qui serait infiniment éloigné de l’esprit humain. Il faut dépasser ce dualisme ! Le terme « environnement » est dénué de sens, parce qu’il suggère un clivage très artificiel entre les êtres humains et tout le reste. Notre moi individuel constitue un point de vue à partir duquel nous pouvons contempler le Moi du monde.

- N’as-tu pas l’impression que tu fais toujours et uniquement ce que tu veux faire.

Je me consacre tout particulièrement aux choses qui sont éloignées de moi. C’est comme si je voulais disparaître. C’est le fondement de mon attitude anticartésienne : dépasser complètement cet axiome de la philosophie moderne qu’est le clivage sujet/objet. Je me laisse prendre moi-même à ce que je fais au point que le rapport à mon ego disparaisse et que le Soi se projette dans le monde. Comme disait Gandhi quand on lui demandait : « Comment faites-vous toutes ces choses altruistes tout au long de l’année ? » Il répondait : « Je ne fais rien d’altruiste. J’essaie de progresser dans la réalisation de Soi. »

5/7) ce que profond veut dire

- David Rothenberg : Passons maintenant à l’écologie profonde. Comment en est-on venu à te désigner comme le fondateur de ce mouvement ?

Arne Naess : J’ai sans doute introduit l’expression, ainsi que la distinction entre une écologie profonde et une écologie superficielle, mais la véritable fondatrice est évidemment Rachel Carson. Bien qu’ayant vécu dans la nature toute ma vie, je n’ai entendu parler d’elle qu’en 1967. J’étais aux Etats-Unis, dans le désert, quand l’un de mes étudiants m’a dit : « Il se passe quelque chose d’important. Un auteur, Rachel Carson, a fait beaucoup de bruit autour de la question des pesticides. » J’ai consulté quelques ouvrages sur le sujet, et je me suis écrié : « Eurêka ! J’ai trouvé ! » Il existait enfin un moyen de sauver la faune, la flore et l’ensemble de la planète.

- La presse a considéré que tu étais, toi, le professeur Naess, la principale figure du mouvement « Réseau de coopération écopolitique ».

C’est malheureux, parce ceux qui travaillaient jour et nuit pour mettre en place les actions directes étaient beaucoup moins connus – je le déplore -, et surtout ils ne croyaient pas à une organisation hiérarchique, avec un leader unique. Mais les médias voulaient des meneurs clairement identifiés, et ils avaient décidé que j’étais l’un des principaux.

- En tant que philosophe, quel fut ton rôle dans le mouvement environnementaliste ?

Il a consisté dans la formulation des règles fondamentales au sein du mouvement écologique et dans le fait de savoir m’exprimer de façon bureaucratique, grâce à ma formation analytique. La contribution philosophique consiste à dépasser la terminologie fonctionnelle de la politique pour faire émerger des enjeux très au-dessus des acteurs politiques contemporains. Il faut aussi dépasser le point de vue écologique des scientifiques. Scientifiquement, les pluies acides sont très intéressantes et tout à fait merveilleuses. Moi, je parle d’écosophie : l’écologie mélangée à la philosophie, la sagesse en lien avec l’action concernant les personnes sur Terre. La sagesse transcende n’importe quelle science aujourd’hui et dans le futur. Avec l’écosophie, les politiciens et les preneurs de décision en appelleront moins à « plus de science » qu’à « plus de sagesse ».

- Comment les philosophes peuvent-ils nous donner à voir les conséquences des usages de la science ?

Les philosophes n’ont pas de réponse au sujet du millier de produits chimiques qui se promènent aujourd’hui dans l’atmosphère, mais ils demanderont, de manière socratique : « Que restera-t-il des buts de l’existence ? » Ils découvriront, je crois, que les buts bien compris des gens sont le plaisir, le bonheur et l’accomplissement. Il n’est pas nécessaire d’avoir une population extraordinaire, des édifices extraordinaires ou un consumérisme extraordinaire pour avoir un maximum de plaisir, de bonheur ou d’accomplissement.

- Tout réside dans la capacité à poser les bonnes questions ?

Tout réside dans l’approfondissement. Et, en approfondissant, il me semble que pourra surgir une simplicité extraordinaire. Tu vois, sagesse et simplicité vont de pair.

- Au bout du compte, qu’est-ce qu’une philosophie écologique profonde ?

Les réponses à la crise écologique seront extraordinairement différentes d’une personne à l’autre. Mais elles auront certains traits communs, et c’est là qu’interviennent mes huit points, auxquels je suis très attaché, même si je les révise chaque année.

- Mais ces points sont destinés au mouvement et non à la philosophie. C’est une plate-forme pour le mouvement de l’écologie profonde, c’est très différent de la philosophie.

Eh bien, ceux qui travaillent ensemble à n’importe quel objectif de dimension globale ont certains principes généraux en commun. Mais de tels principes ne devraient pas remettre en question les profondes différences entre eux sur le plan des opinions métaphysiques ou religieuses ultimes. Les gens sont frustrés que je puisse bâtir tout un livre sur des intuitions qui ne sont expliquées et définies nulle part. mais, quand on entend une phrase comme « Toute vie est fondamentalement une », il faut s’accorder le temps de la goûter, avant de se demander : « qu’est-ce que cela veut dire ? » Il y a une sorte de oui profond à la nature au cœur de ma philosophie.

- Beaucoup de personnes utilisent ton expression « écologie profonde » pour opposer le souci de la nature au souci des êtres humains.

Je le déplore. On ne devrait jamais faire une telle opposition. Mais les Américains et les Norvégiens sont en train de détruire ce qu’il reste de notre nature libre, et ça, c’est un crime.

6/7) éloge de la simplicité volontaire

Arne Naess : Ce qui est bon, c’est que durant les dix années ou plus que j’ai passées dans un chalet  de montagne, je me suis contenté d’un niveau de vie extrêmement bas. Je suis vraiment sûr que si nous autres, dans les pays riches, parvenions à réduire notre niveau de vie et que je ne devais plus quitter le pays qu’une fois tous les dix ans, et dans un but bien précis, je dirais sans hésiter : « Ok, ça me va tout à fait. » Et cela vaut pour les autres théoriciens de l’écologie profonde, je suppose. Ils n’hésiteraient pas à se passer de presque tout le confort de vie.

 

- David Rothenberg : Il y a ces règles que tu as établies pour faire face à la frugalité excessive de la vie, ici en montagne, comme, par exemple, le fait de ne jamais laver la vaisselle, de ne pas trop chauffer la maison pour ne pas s’engluer dans le confort…

C’est exact. Le biologiste Michael Soulé, qui a vécu de très nombreuses années avec des moines bouddhistes, m’a appris que, pour nettoyer leur assiette, ceux-ci commencent par manger la totalité de ce qu’elle contient. Puis ils prennent un peu d’eau et après en avoir rincé l’assiette, ils la boivent, afin de ne rien gâcher. Cela peut paraître amusant, mais c’est la preuve d’une attention particulière portée aux questions écologiques. Il ne faut évidemment pas en faire une question moralisatrice, et tant pis pour ceux qui lavent encore et encore ! C’est à eux de comprendre par eux-mêmes.

- Ne jamais manger plus d’un carré de chocolat à la fois, toujours économiser un peu plus que nécessaire, se retreindre…

Oui, se restreindre, c’est exact. J’ai beaucoup de plaisir à voir qu’il reste encore du chocolat après que j’en ai mangé ! Je me suis inventé une existence riche avec des moyens simples. La notion de richesse est souvent associée à l’argent et à la propriété, mais nous pouvons jouir de bien des choses sans les posséder ou les acheter.

- Y a-t-il des choses que tu trouves plus agréables, maintenant que tu es plus âgé ?

Eh bien, je m’autorise dans mon chalet à utiliser un peu plus d’énergie afin d’obtenir une température intérieure qui ne m’oblige pas à sauter sur place soixante pour cent du temps pour avoir chaud. Ma deuxième femme a décrété que la température minimale ne devait pas être inférieure à 14 °C.

7/7) Définition de la démocratie

Arne Naess avait rejoint le mouvement de résistance contre l’occupation allemande. Il a tenté de sauver des étudiants d’une déportation et choisi de mener des entretiens avec les tortionnaires au lendemain de la victoire alliée. C’était lié à sa conviction selon laquelle une résistance non violente d’inspiration gandhienne peut se révéler extrêmement efficace pour résoudre les conflits. Il n’est donc pas surprenant que l’UNESCO se soit tourné vers Arne Naess à la veille de la guerre froide pour recueillir son avis sur la définition de la démocratie. Voici les propos d’Arne lors d’un entretien avec David Rothenberg.

« A l’école, on apprend que la Norvège est une démocratie. Imaginons que cela veuille dire que le peuple détient le pouvoir ; qu’en est-il alors des dictatures qui prétendent être, elles aussi, des démocraties ? A ce niveau, c’est une terminologie très superficielle. Des formulations aussi vagues et ambiguës ne visent qu’à endormir les gens – « liberté », « démocratie », et tous ces termes respectables. Ce sont des slogans rassurants. Ils favorisent les discussions oiseuses, et personne ne s’aperçoit de l’extraordinaire imprécision de ces propos. Les gens se contentent de certitudes faciles. Ils considèrent que la Norvège et les Etats-Unis sont des pays « libres », mais cela ne signifie pas grand chose. La plupart des gens répondront « Evidemment que la Norvège est une démocratie », sans même se donner la peine d’y réfléchir. C’est tellement pénible de réfléchir, tellement pénible d’accorder de l’attention aux choses, d’approfondir. Par réfléchir, j’entends aller plus loin qu’on n’est allé jusque-là. Les étudiants devraient apprendre que nous nous contentons le plus souvent d’employer des mots creux. (p.195)

« En 1948, j’ai été invité par l’UNESCO à diriger un projet scientifique sur la controverse entre l’Est et l’Ouest à propos de la définition de la démocratie. C’était au début de la guerre froide. Les Soviétiques disaient « Nous sommes démocrates » parce que, en vertu de l’usage établi par la Révolution française, la démocratie signifiait la prise du pouvoir par les défavorisés et les opprimés. Et l’Ouest disait : « Non, cela n’a rien à voir avec la démocratie. La démocratie, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, dans lequel tous sont équitablement représentés. » Je suis donc allé à Paris, accompagné de l’un de mes étudiants les plus doués, Stein Rokkan. (p.207)

« Les patrons de l’administration de l’UNESCO n’étaient pas prêts pour quelque chose du niveau de la philosophie politique. Ils préféraient un questionnaire ; nous leur avons donc préparé un formidable questionnaire auprès de 400 personnes, en leur demandant ce que la démocratie signifiait pour eux. Mon nom n’a jamais été mentionné pour le livre qui en a résulté parce que j’étais membre à part entière du siège de l’UNESCO à Paris. Le livre indiquait que l’usage du mot « démocratie » par les Russes était bien antérieur à la Révolution française. Il révèle toute l’imprécision et l’ambiguïté de l’un des termes centraux de notre temps. En définitive, je ne pense pas qu’il soit possible de définir clairement le mot « démocratie ».  Un slogan comme « Démocratie » est en réalité un soporifique. Certains mots comme celui-là sont prononcés à tout-va, mais la « profondeur de l’intention » derrière ces mots n’est souvent pas bien grande. (p.208-209)

postface du livre: L’idée écologique selon Baptiste Lanaspeze

Pour avoir insulté l’idée de nature, nous nous sommes rendus incapables de nous penser nous-mêmes en son sein ; et nous finissons par nous infliger à nous-mêmes cette indifférence schizoïde que nous croyons devoir infliger au monde et que nous avons l’audace d’appeler « liberté ». Nous avons si bien arraché la nature à toute forme de valeur qu’elle est devenue un no man’s land ontologique et éthique – et il est devenu de fait un cauchemar que de nous représenter comme membre à part entière d’une telle nature.

Si l’on considère que la philosophie authentique est l’un des laboratoires de la culture, l’un des lieux où les aspirations d’un peuple peuvent se donner une forme objective pour renouveler et reconstruire nos projets communs, alors la philosophie de l’écologie est un laboratoire historique de première importance. Car loin d’être, comme d’autres mouvements de pensée du XXe siècle, confinée au monde académique, elle se développe en écho à de profondes aspirations populaires, qui se manifestent dans le monde entier. La philosophie de l’écologie a bien été en prise avec ce qui se passait dans la société. En 1970, deux ans avant la première action de Greenpeace en Alaska, Arne Naess ne s’est-il pas enchaîné, avec un groupe de militants, à la falaise de Mardalsfossen pour empêcher la construction d’un barrage ? Loin de se couper des expressions scientifiques, militantes et politiques de l’écologie, la philosophie de l’écologie est donc née en continuité avec elles. Arne Naess s’est toujours réclamé de la biologiste marine Rachel Carson, qui incarne précisément le point de bascule entre l’écologie scientifique et l’écologie militante. Naess est l’héritier et le continuateur d’une « idée » qui était en train de creuser son sillon, sous des formes variées.

Qu’entendons-nous par « l’idée écologique » ? Simplement l’idée que nous faisons pleinement et irréductiblement partie de ce monde. En se réappropriant la nature comme un objet philosophique, la pensée écologiste a mis un terme au monopole de la science sur la nature, et a permis de neutraliser ces deux hypothèses indissociables, également tronquées et également intenables, d’une humanité transcendante et d’une humanité mécanique. Ce type d’« idée » ne donne pas seulement un sens à la vie de nombreux individus : elle offre une direction et une cohérence à une séquence historique. Ce qu’il est convenu d’appeler « la crise environnementale », loin d’être la raison d’être ou le point de départ de la philosophie de l’environnement, est d’une certaine façon très secondaire. Elle constitue simplement la confirmation que notre vision ultra-humaniste du monde est erronée. « La crise environnementale », dit Baird Callicott, est « la réfutation par la nature elle-même des habitudes de notre culture occidentale moderne ».

Le rejet de l’écologie profonde par les institutions intellectuelles rappelle que la « Culture » est parfois moins innovante que la société elle-même ; il corrobore aussi la validité de la distinction fondatrice d’Arne Naess, qui définit l’écologie véritable par opposition à cette fausse écologie - superficielle - qui n’a d’autre but que de favoriser le développement des pays occidentaux.

Si la philosophie a trouvé dans l’écologie une nouvelle raison d’être, l’écologie doit  en retour à la philosophie sa formulation la plus complète et la plus achevée.

 

(wildproject, 2009)