année 2011

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Ce livre aborde plusieurs points comme la bataille du trou d’ozone, la lutte contre le tabagisme passif ou l’attaque révisionniste contre Rachel Carson. Nous centrons notre résumé sur le déni du réchauffement climatique. Ce livre permet de contrer les climatosceptiques qui sont rétribués en considération médiatique et/ou argent pour déformer, diffamer et mentir. Quelques extraits :

1/4) épilogue du livre en guise d’introduction

« Depuis cent cinquante ans, la civilisation industrielle s’est repue de l’énergie emmagasinée dans les combustibles  fossiles et aujourd’hui on nous présente l’addition. Pourtant, nous prétendons que cette note n’est pas la nôtre. Il n’est pas surprenant que beaucoup d’entre nous soient dans le déni, il n’est pas étonnant que les marchands de doute aient du succès : ils nous ont fourni le prétexte pour ignorer la facture. Il est vrai que faire quelque chose implique des coûts, et si l’on n’est pas sûr que ces coûts soient compensés par des bénéfices futurs, la meilleure option est de ne rien faire ; tel est le résultat d’une analyse rationnelle. Il est vrai aussi que ceux qui ont le plus à gagner à laisser les choses en l’état mettent en avant la nécessité de douter. Toute preuve peut être contestée car on ne peut jamais prouver quelque chose à propos du futur. Cela relève cependant d’une vision erronée de la science.

La science ne produit pas des certitudes, elle ne fournit qu’un consensus d’experts, fondé sur l’examen minutieux des faits. La plupart des gens ne comprennent pas cela. Si nous lisons un article de journal préservant deux points de vue opposés, nous pensons qu’ils ont chacun une certaine validité, et qu’il serait injuste de taire l’un des deux. Or souvent, l’un des points de vue est ultra-minoritaire. Cela nous conduit à dire que la science moderne est une entreprise collective. Dès les premiers jours, la science a été associée à des institutions – l’Accademia dei Lincei fondée en 1609, la Royal Society en Grande-Bretagne en 1660, l’Académie des sciences en France en 1666. On avait compris que pour créer des connaissances nouvelles, il fallait un moyen de confronter les apports des uns et des autres. Tant qu’une opinion n’est pas passée au filtre du jury composé par les pairs d’une discipline, ce n’est pas plus qu’une opinion. En science, on n’est pas censé s’accrocher à un sujet jusqu’à épuisement des opposants. Le schéma journalistique « il ou elle dit » ignore cette réalité. Exposer son opinion auprès du grand public plutôt que dans les cercles scientifiques s’écarte des protocoles institutionnels qui, pendant 400 ans, ont garanti la véracité des énoncés scientifiques.

Habituellement, nous nous efforçons de prendre des décisions à partir de la meilleure information que nous pouvons réunir. Nous devons faire confiance aux experts scientifiques sur les sujets de science parce qu’il n’y a pas d’autre alternative crédible. Si la communauté scientifique a été mandatée pour examiner le dossier de l’évolution du climat comme le GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), alors nous pouvons effectivement prendre au sérieux le résultat de ses investigations. Notons que tout travail expérimental est susceptible d’être contredit ou modifié par l’avancement des connaissances. Cela ne doit pas pour autant inciter à ignorer ce que nous savons déjà, et à remettre à plus tard une action à laquelle nos connaissances nous incitent à un moment donné. Le fondement d’une prise de décision, c’est tout simplement ce qui paraît raisonnable dans les circonstances du moment.

Il est trop facile pour les climatosceptiques de réduire la science au doute systématique et d'oublier qu'en science le doute doit être raisonnable au regard des faits. En matière de climat, les faits sont sans appel : ça chauffe. Et matière d'explication, le doute raisonnable conduit à une cause majeure  mais pas unique : l'activité industrielle humaine. En matière de conséquence, même s’il y a doute, de toute façon il faut savoir prendre les mesures qui s’imposent. »

2/4) Une étude de cas : comment attaquer un scientifique irréprochable

La plus haute autorité mondiale sur les questions climatique est le GIEC. Il fut créé en 1988 par l’OMM (Organisation météorologique mondiale) et le Programme des Nations-Unies pour l’environnement, en réponse aux mises en garde concernant le réchauffement global. En 1989, l’Institut Marshall de Washington publia son premier rapport attaquant la science du climat. La stratégie ne consistait pas à nier le réchauffement, mais à en rendre le Soleil responsable. Quelques années plus tard, l’institut attaquera les scientifiques eux-mêmes.

Dans le 2ème rapport du GIEC, Changement climatique 1995, Ben Santer fut chargé de coordonner le chapitre 8, « Détection du changement climatique et détermination des causes ». Santer, un des scientifiques les plus récompensés au monde, prouvait que le réchauffement était bien dû aux gaz à effet de serre et que l’impact de l’homme était « décelable ». Lors de la session plénière le 27 novembre 1995, les délégués d’Arabie Saoudite et du Koweït protestèrent contre ce chapitre 8. Puis le président d’un groupe d’industries des énergies fossiles, la Global Climate Coalition, monopolisèrent l’attention. Face aux questions posées, Santer, avec un groupe ad hoc, trouva une formule acceptable : « L’ensemble des faits suggère qu’il y a une influence humaine discernable sur le climat global ». Un groupe de physiciens lié à un think tank de Washington, l’accusa alors d’avoir falsifié son rapport ! Ils écrivirent à des dirigeants du département de l’énergie pour que Santer soit exclu de son laboratoire. Plutôt que de mener des débats scientifiques à travers des publications à comité de lecture, ils se répandirent dans les médias. La charge la plus médiatisée fut une opération menée par le Wall Street Journal le 1er juin 1996. Or Santer avait bien porté des changements, non pour tromper quiconque, mais suite à des relectures de collèges scientifiques et aux pressions politiques ! La relecture par les pairs est un moyen de clarifier les arguments, et le GIEC dispose d’un dispositif de relecture exceptionnellement étendu et complet. Ce dispositif comprend à la fois des experts scientifiques et des représentants des nations. Santer envoya un droit de réponse au Wall Street Journal, cosignée par quarante auteurs principaux ; cette lettre fut d’abord ignorée, puis lourdement raccourcie et la liste des cosignataires supprimée. Santer avait fait ce que la science demandait de faire, il était attaqué parce qu’il avait bien fait son travail.

Ce fut une expérience amère pour Santer qui dépensa un temps et une énergie énorme à défendre son intégrité contre des accusateurs qui n’étaient pas intéressés par les faits, mais par leur déni. Quelques années plus tard, Santer tomba sur un article qui relatait la façon dont des scientifiques avaient participé à une opération organisée par l’industrie du tabac dans le but de discréditer tout élément scientifique reliant le tabac au cancer. L’idée, expliquait l’article, était de « maintenir la controverse active ». Tant qu’il y aurait des doutes sur le lien causal, l’industrie du tabac pourrait échapper à toute régulation. Non seulement la tactique était la même, mais les gens aussi étaient les mêmes : principalement Frédérick Seitz et Fred Singer. Ces deux physiciens étaient des faucons extrémistes qui participaient au think tank conservateur de Washington, l’Institut George Marshall, tous deux avaient naguère travaillé pour l’industrie du tabac, tous deux nièrent la réalité du réchauffement climatique, tous deux avaient l’oreille de la Maison blanche et des médias.

En 2001, le troisième rapport du GIEC affirma que les indications montrant que les activités humaines affectant le climat de la Terre étaient nettes. En juillet 2003, le sénateur James Inhofe parla cependant du réchauffement climatique comme « le canular le plus énorme monté contre le peuple américain ». En 2005, des journalistes ont montré qu’en quelques années, Exxon Mobil a versé plus de 8 millions de dollars à quarante organisations différentes qui remettaient en question les preuves scientifiques du réchauffement climatique. En 2007 le quatrième rapport indique que le réchauffement climatique était « sans équivoque ». Pourtant le vice-président Richard Cheney déclara : « Il ne semble pas y avoir de consensus sur la question de savoir s’il s’agit d’un cycle normal ou si l’humanité en est la cause… » Il est vrai que Fred Seitz, Fred Singer et bien d’autres ont continué à entretenir la controverse.

3/4) La nécessité d’agir contre les fabricants de doute

La divergence entre l’état de la science, représentée par le GIEC, et la façon dont il était présenté dans les principaux médias aida nos gouvernements à ne rien entreprendre contre le réchauffement climatique. En juillet 1997, trois mois avant que le protocole de Kyoto ne soit finalisé, les sénateurs américains Byrd et Hagel firent passer une résolution qui bloquait son adoption par 97 voix contre 0. Scientifiquement le réchauffement climatique était un fait établi, politiquement il était mort.

Les pères fondateurs avaient inscrit la liberté de la presse dans le premier amendement de la Constitution américaine parce que la démocratie l’exigeait. Mais certaines versions représentent une désinformation délibérée répandue par des intérêts particuliers bien organisés et bien financés. Avec l’apparition de la radio, de la télévision, et maintenant d’Internet, chacun peut faire entendre son opinion, qui peut ainsi être citée et répétée, qu’elle soit vraie ou fausse, honnête ou malveillante. Les gens honnêtes sont alors induits en erreur. Le résultat crève les yeux. Un tiers des Américains pensent que Saddam Hussein était derrière les attaques du 11-Septembe. Près d’un quart croient encore qu’il n’y a pas de preuve solide que fumer tue. Et en 2007, 40 % des Américains croyaient que les experts scientifiques discutaient toujours de la réalité du réchauffement climatique. En principe les médias devraient jouer le rôle de gardien, ignorant les charlatans. Ce n’est pas le cas. La croyance américaine en la nécessité d’écouter « les deux versions » fut utilisée ad nauseam par des gens qui refusaient d’admettre la vérité à propos des impacts du capitalisme industriel.

Lorsque vous leur expliquez, à Washington, que le CO2 va doubler dans cinquante ans et que cela aura des effets majeurs sur la planète, que disent-ils ? « Revenez dans quarante-neuf ans. » Mais il sera alors trop tard pour agir. Plus nous attendons, plus les problèmes s’aggravent, augmentant ainsi le risque que les gouvernements aient à prendre les mesures draconiennes que les conservateurs craignent par-dessus tout : pour contrôler les ressources, les gouvernements devront contrôler les gens. Les marchands de doute obtiendront l’effet même qu’ils redoutaient.

Les économistes supposent que les changements sérieux sont si lointains qu’on pouvait les ignorer. Certains misent sur la capacité d’adaptation des gens : une nette augmentation du niveau des mers se réglerait par des migrations. La vérité, c’est que les migrations de masse se sont accompagnées historiquement de souffrances de masse. Enfin il y a la croyance que la technologie peut résoudre tous les problèmes. L’histoire de la technologie ne confirme pas la perspective cornucopienne qui lie innovation technologique et marché.

Pour résoudre le problème du réchauffement climatique, nous devons cesser de prêter l’oreille à la désinformation.

(édition essais le Pommier)

4/4) Naomi Oreskes* accorde un entretien au Monde (30 mars 2012).

Existe-t-il un vrai débat scientifique sur la réalité du changement climatique ?

Non. Il n'y a pas de débat scientifique sur le fait que le réchauffement a bien lieu et qu'il est principalement le fait des gaz à effet de serre anthropiques et de la déforestation. D'ailleurs, les bouleversements actuels sont en accord avec ce qui a été prévu de longue date par les spécialistes. Avoir un débat scientifique sur telle ou telle question obéit à des règles précises : il se tient entre experts du domaine qui publient leurs résultats dans des publications soumises à la revue par les pairs, c'est-à-dire à l'expertise du reste de leur communauté. Rien de cela ne caractérise ceux qui s'opposent à la science climatique.

Aux Etats-Unis, qui sont les « experts » qui contestent la science climatique ?

La plupart de ceux qui mettent en cause la science climatique, ou qui assurent qu'il y a un débat sur ses principaux constats, ont auparavant contesté la réalité des pluies acides, du trou dans la couche d'ozone, ou encore de la nocivité du tabac... C'est le premier indice qu'il ne s'agit pas réellement de science, car vous ne trouverez jamais un vrai chercheur naviguant entre des sujets aussi variés et exigeant des compétences aussi différentes.

Le fait que ces scientifiques aient défendu l'industrie du tabac jusque dans les années 1990 - alors que les dégâts de la cigarette étaient déjà massifs - est le plus frappant. Nous avons découvert que plusieurs d'entre eux avaient été rémunérés par l'industrie du tabac via des organisations écrans comme le TASSC ("Coalition pour la promotion d'une science solide"). En réalité, cette organisation, qui pourtant se revendique de la science, a été créée par le groupe Philip Morris pour attaquer l'Envrironmental Agency (EPA), et ce afin d'éviter qu'une législation contre le tabagisme passif ne soit adoptée.

Quelles sont leurs motivations ?

C'est une grande interrogation : pourquoi des scientifiques parfois connus ont-ils engagé leur réputation pour défendre l'industrie du tabac qui tue les gens ? On aurait pu imaginer que leur seul moteur était l'argent. Mais c'est largement insuffisant. Nous montrons qu'au moins pour les scientifiques au cœur de ce feuilleton, les motivations étaient plus politiques et idéologiques que financières. Ils étaient des tenants de ce qu'on peut appeler le "fondamentalisme du libre marché", fondé sur le refus de toute réglementation.

Beaucoup étaient animés par la peur que les réglementations environnementales contre les pluies acides, le trou d'ozone ou le tabac n'ouvrent la voie à un Etat de plus en plus intrusif et oppressif. Il n'en reste pas moins que certains chercheurs, en activité aujourd'hui, touchent beaucoup d'argent pour attaquer la science.

Lorsque vous avez publié votre livre, imaginiez-vous que le déni de la science climatique serait une thèse défendue aujourd'hui, aux Etats-Unis, par les républicains ?

Non, pas dans nos pires cauchemars ! Après l'ouragan Katrina en 2005, nous pensions vraiment que les gens réaliseraient que le changement climatique est une réalité. Nous pensions que notre livre serait surtout intéressant d'un point de vue historique... Les années qui ont suivi ont montré qu'il était ancré pour longtemps dans l'actualité.

En Europe, on voit apparaître dans le débat public les arguments contre les sciences de l'environnement forgés des années auparavant aux Etats-Unis. Comment expliquer ce succès ?

Notre travail a consisté à analyser l'offre, pas la demande ! Mais il y a plusieurs pistes pour répondre. Cette campagne a été à la fois systématique et très bien financée, elle a eu recours à des cabinets de relations publiques qui ont travaillé à bien "enrober" les messages à faire passer, afin de les rendre les plus efficaces possibles, etc.

D'un côté, les scientifiques décryptent un dossier compliqué - le climat- et anticipent la survenue d'événements extrêmes (cyclones, sécheresses...) ; de l'autre, certains disent qu'il ne faut pas s'inquiéter, car le capitalisme et les lois du marché s'occuperont de tout... Quel est le message que vous préférez entendre ?

En France, les climatosceptiques se recrutent à droite comme à gauche...

L'histoire du climato-scepticisme est avant tout une histoire américaine qui prend sa source dans l'angoisse face au communisme... C'est le produit, à l'origine, d'un petit groupe de scientifiques qui ont fait leur carrière pendant la guerre froide et qui, après l'effondrement de l'URSS, ont vu dans les préoccupations environnementales un avatar du socialisme. Cette histoire résonne avec la culture américaine, qui repose sur l'individualisme et la tendance à considérer que le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins.

En Europe, socialisme et environnementalisme ont une connotation différente. Mais je vois cette campagne contre la science climatique comme une sorte de maladie qui s'est propagée. Et il y a toujours des raisons différentes de tomber malade !

* Historienne des sciences de la Terre, professeure à l'université de Californie à San Diego (Etats-Unis)