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des ECOLOGISTES

Titulaire d'un doctorat en écologie des populations de l'Université de Toronto, William Rees enseigne à partir de 1969-1970 à la School of Community and Regional planning (SCARP) de l'Université de la Colombie-Britannique. Son enseignement et sa recherche sont axés sur les conséquences des tendances environnementales mondiales dans les politiques et la planification publiques, ainsi que sur les conditions écologiques indispensables à un développement socio-économique durable. Actuellement, il participe aussi au « projet de l'intégrité mondiale », qui vise à définir les exigences écologiques et politiques pour la préservation de la biodiversité. Voici un résumé de sa pensée :

« Depuis deux siècles, la science et la pensée occidentales se fondent en général sur le dualisme cartésien. Ce dualisme, qui considère l'homme comme un élément distinct et séparé de son environnement, influe de façon importante sur notre comportement envers le reste de la « réalité » physique. Par exemple, la plupart de disciplines académiques, notamment l'économie et l'écologie, traitent en général l'activité humaine et l'« environnement » comme des domaines distincts – la plupart des économistes s'intéressent presque exclusivement aux êtres humains, ignorant pratiquement l'économie de la nature; la plupart des écologistes académiques étudient les organismes non humains, ignorant pratiquement l'« homme ». Même en économie environnementale, l'environnement ne sert que de source de ressources pour l'économie et de puits de déchets découlant de celle-ci. Il est important de souligner que notre concept d'« environnement » est, dans une large mesure, une création sociale, un produit de l'esprit plus qu'un produit de la nature. Bien qu'ils ne puissent, par définition, faire partie de l'environnement, les êtres humains font étroitement partie de chacun des écosystèmes qu'ils exploitent.

« La perception dualiste est exacerbée par l'arrogance technologique, qui envahit le domaine de l'économie environnementale depuis son arrivée. Par exemple, le prix Nobel de l'économie, Robert Solow, est cité pour son travail sur la notion suivante : « Si d'autres facteurs peuvent remplacer les ressources naturelles, le monde peut se passer des ressources naturelles ». Ce qui est maintenant connu comme le principe de la « substitution presque parfaite » libérerait l'économie des contraintes biophysiques pour lui permettre de croître indéfiniment. La confiance absolue en l'ingéniosité et en la technologie humaine est l'un des facteurs qui contribuent au fait que l'on privilégie presque exclusivement, partout dans le monde, la croissance économique comme voie menant à la durabilité socio-économique et écologique. En résumé, le paradigme prédominant sur le développement mondial fait correspondre le bien-être humain à la croissance des revenus – les facteurs écologiques et sociaux indépendants sont presque totalement exclus de l'équation.

« Il semble que nous ayons oublié qu'il s'agit là de mauvais principes économiques. Une théorie économique saine nous inciterait à maximiser le bien-être, tout en reconnaissant que la croissance de la production/consommation ne représente que l'un des nombreux facteurs à prendre en compte. Des qualités de la vie comme un environnement sain, la beauté naturelle, des collectivités stables, des quartiers sûrs, la sécurité économique, la justice sociale, un sentiment d'appartenance, ainsi que d'autres, contribuent au bien-être humain. Une personne rationnelle renoncerait certainement à sa prochaine augmentation de revenus (c'est-à-dire renoncer à une petite augmentation de sa consommation matérielle) si elle était assurée d'obtenir plus de valeur en termes de ces « biens collectifs », sous forme, par exemple, de services publics améliorés. L'augmentation du bien-être social qui en résulterait serait le reflet d'une approche économique saine.

« Autrement dit, la forme extrême de l'économie des marchés qui prédomine aujourd'hui est en fait une déformation d'une théorie économique saine. En fondant le développement international sur un modèle économique qui fait équivaloir le bien-être humain à la croissance des revenus, la communauté internationale abandonne les considérations morales et éthiques, ignore l'iniquité de la distribution, affaiblit la protection de l'« intérêt » commun et contribue à miner les valeurs intangibles comme la loyauté envers les personnes et les lieux, la communauté, l'autonomie et les mœurs culturelles locales. Le nouvel « économisme » a entre autres fait passer de 30:1 l'écart de revenu entre les 20 % de plus riches et de plus pauvres à environ 80:1 au niveau mondial depuis 1960. En outre, l'économisme en tant que paradigme de développement détruit les écosystèmes, appauvrit la planète et l'esprit humain, et commence à engendrer la violence dans les communautés pauvres.

 

 

« Le holisme écologique présente une solution de rechange au dualisme. Dans cette optique, l'économie est perçue comme un sous-système ouvert, en croissance et complètement dépendant d'une écosphère matériellement fermée, finie et sans croissance. (La notion d'un « environnement » distinct disparaît). Les apports nets à l'écosphère se limitent à l'énergie solaire et les extrants, aux pertes thermiques. (L'écosphère est en effet matériellement fermée). La croissance du sous-système économique est donc, de façon ultime, freinée par les taux de production dans l'écosphère et par la capacité d'assimilation de celle-ci (la Terre est une planète finie). Ces contraintes peuvent être soulagées par la technologie (notamment la réutilisation, la remise à neuf et le recyclage) mais ne peuvent être éliminées.

« Du point de vue écologique, même les êtres humains qui ont précédé l'agriculture étaient des « macro-consommateurs » parce qu'ils dépendaient d'autres organismes, qu'ils consommaient, pour satisfaire leurs besoins métaboliques. En tant que grands mammifères sociaux, les humains sont également des « perturbateurs de territoire », c'est-à-dire des animaux qui perturbent de façon importante une zone centrale où ils habitent, par le « prélèvement de nourriture », et qui perturbent de façon plus modérée une superficie beaucoup plus grande, en périphérie. Ces deux caractéristiques des humains primitifs ont été, dans une large mesure, accentuées par l'agriculture et la technologie. Les êtres humains font certes encore partie de la nature, mais pour rendre compte de la présence écologique humaine sur la Terre, nous devons maintenant inclure les demandes matérielles et énergétiques de nos métabolismes à la fois biologiques et industriels, ainsi que le prélèvement élargi de ressources de toutes sortes, rendu possible par l'énergie fossile et le technologie de la machine.

« Pour comprendre l'écologie humaine et notre domination de la Terre, il faut saisir certaines caractéristiques uniques de l'espèce. L'entreprise humaine a cru inexorablement parce que :

1. les humaines occupent une niche alimentaire de plus en plus grande ;

2. l'adaptabilité des humains est unique, grâce aux techniques qui permettent d'exploiter pratiquement tous les habitats de la Terre ;

3. la complexité du langage permet de former des idées abstraites et de concevoir des plans;

4. les connaissances et les techniques sont cumulatives.

« Ces qualités ont permis à l'être humain d'exploiter avec un succès incroyable presque tous les écosystèmes de la planète. Toutefois, la croissance de l'entreprise humaine entraîne nécessairement le déplacement d'espèces de leurs niches d'alimentation et d'habitat, l'élimination d'autres espèces qui sont en compétition avec nous pour la nourriture et les ressources, ainsi que l'appauvrissement des stocks du « capital naturel », c’est-à-dire à la fois des ressources renouvelables et des ressources non renouvelables. En résumé, sur une planète finie, la deuxième loi de la thermodynamique pose une contradiction absolue entre la croissance continue de la population humaine/de l'infrastructure économique et la conservation de la nature (en particulier la biodiversité). L'énergie et les matières extraites des réserves totales mondiales pour répondre aux besoins des humains sont retirées, de façon irréversible, aux autres espèces.

« L'omission d'agir de façon responsable de la part des nations contrevenantes semblerait violer toute norme de prudence raisonnable. Il manque deux éléments au droit international : la reconnaissance de l'infraction et la volonté politique de créer et d'appliquer l'obligation juridique d'agir. En poursuivant dans la voie de la logique morale, posons la question suivante : si les changements climatiques induits par l'être humain causent la mort et la destruction, des pays comme le Canada et les États-Unis ne sont-ils pas coupables d'insouciance totale ou téméraire pour la vie ou la sécurité d'autres personnes parce que, par exemple, ils n'agissent pas efficacement pour réduire leur consommation excessive de carburants et leurs émissions de dioxyde de carbone ? La communauté internationale devra bientôt faire face au dilemme moral posé par l'iniquité économique et l'éco-apartheid croissant en utilisant d'autres moyens que la croissance économique ».