RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Philippe Lebreton, né en 1933, est un historique de l’écologie. Ingénieur chimiste à l’origine, il mène une carrière d’enseignant-chercheur à l’université et parallèlement découvre l’ornithologie. Passionné et organisateur, il crée le Groupe Ornithologique Lyonnais en 1958. En 1965, son premier livre décrit les oiseaux de la Réserve biologique de Dombes (Ain). Il fonde en 1971 la Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature (Frapna). Aujourd’hui son dernier livre, Le futur a-t-il un avenir ?, constitue une somme de ses connaissances multiples.

Son livre est dense, brillant, complet. Entre citations et statistiques, chaque page ajoute son lot de découvertes. L’écriture est précise et les faits incontestables. Après les Trente Glorieuses, les Trente insoucieuses et maintenant les Trente Calamiteuses. Puisque nous n’accordons aucune valeur au futur, nous courrons au désastre.  Sa conclusion est pessimiste : « Si l’espoir n’est pas interdit, l’échec est loin d’être exclu car l’intelligence n’a peut-être été donnée à l’Homme par l’évolution que pour rendre plus cruelle sa fin d’espèce civilisée. » En effet tout a été dit, rien n’a été compris, encore moins admis ! En vertu de quel sens de l’Histoire tout problème humain devrait-il avoir une solution indolore ?

N’attendez pas de cet ouvrage-bilan un manifeste d’écologie politique. Philippe Lebreton garde ses racines universitaires pour décrire de façon la plus scientifique possible les différents éléments qui forment notre rapport mouvementé avec la biosphère. Voici quelques extraits de ses propos que nous mélangeons avec des citations issues de ce livre. Ce procédé est d’ailleurs le même que celui utilisé par Philippe Lebreton :

1/10) L’homme et la nature

Si notre espèce est bien née dans l’Est africain, ce fut sous des latitudes où le photopériodisme ne favorisait pas une prise de conscience des rythmes annuels ; la migration vers le nord, mettant en relief cette pulsation saisonnière du temps, a sans doute favorisé le passage d’un temps immobile à un temps cyclique, en attendant le temps fléché.

Nous avons vécu avec l’idée des philosophes Descartes et Bacon qu’il fallait dominer la nature. Maintenant, il faut gérer les rapports nature et culture, et donc imposer des limites à l’économie. Ces limites ne sont pas sociales, elles sont vitales. (Alain Touraine)

L’Homme actuel a-t-il enfin compris qu’il n’est pas le centre du Monde, voire de l’Univers ? A-t-il vraiment admis que son espace est désormais fini ? A-t-il compris que son temps est désormais compté ? Le dogme socio-économique se refuse obstinément à la révolution néo-copernicienne nécessaire.

En vérité, l’expansion n’est une nécessité qu’idéologique. Sous couvert de besoins physiques, nous poursuivons des fins métaphysiques. Nous voulons nous prouver que le monde serait bien meilleur si nous l’avions fait. Notre civilisation est une croisade contre la nature. (Robert Hainard)

Il suffit de constater la faveur croissante des « sports de nature » pour comprendre que ses praticiens ne la considèrent trop souvent que comme un « terrain de jeu », et non pas comme une partie de biosphère respectable en elle-même.

Vouloir « corriger la nature » est une arrogante prétention, née des insuffisances d’une biologie et d’une philosophie qui en sont encore à l’âge de Neandertal, où l’on pouvait croire la nature destinée à satisfaire le bon plaisir de l’homme. (Rachel Carson)

Aldo Leopold a tout dit au milieu du siècle dernier : « Une contrée au-dessus de laquelle ondule une forêt primaire n’est pas seulement capable de produire du maïs et des pommes de terre, mais des poètes et des philosophes », c’est-à-dire, au total, ce dont l’homme a besoin pour être homme.

Nous croyons en une croissance illimitée ; l’écologie nous dit que toute croissance est limitée ; l’écologie nous dit que notre bien-être est tributaire de systèmes dans lesquels la nature applique ses propres règles ; l’écologie nous dit de prêter attention à la complexité de notre environnement. (William Bowen)

2/10) L’homme, un animal parmi d’autres

Chaque être vivant en général, et vous et moi en particulier, possède en son corps un nombre non négligeable d’atomes de carbone ayant déjà appartenu à un autre vivant, à votre choix Landru ou Mozart, escherichia coli ou Sequoiadendron giganteum.

Compte tenu de sa complexité, il y a plus d’information dans l’ADN d’une sauterelle qu’il n’y en avait dans les plans du Concorde.

Qui est le plus « civilisé », du loup ou de l’homme ? On peut déclencher le feu nucléaire en appuyant aveuglément sur un bouton, alors qu’au sein d’une meute le loup dominant est désarmé par l’attitude de soumission de son congénère subordonné. Il y a cohérence socio-biologique dans le second cas, incohérence techno-éthique dans le premier.

L’action de l’homme moderne sur la biosphère se traduit par un génocide sans précédent des espèces vivantes qui la peuplent, dont le résultat ultime est de remplacer la variété par l’uniformité, la richesse spécifique par la rareté. (François Ramade)

Aujourd’hui, à l’égard de nos « frères » qui peuplent le milieu naturel, une décolonisation reste à faire dans nos esprits.

Le respect de l’homme par l’homme ne peut pas trouver son fondement dans certaines dignités particulières que l’homme s’attribuerait en propre, car, alors, une fraction de l’humanité pourrait toujours décider qu’elle incarne ces dignités de manière plus éminentes que d’autres. L’homme, commençant par respecter toutes les formes de la vie en dehors de la sienne, se mettrait à l’abri du risque de ne pas respecter toutes les formes de l’humanité au sein de l’humanité même. (Claude Lévi-Strauss)

La véritable conquête reste donc à faire : celle de cesser de dominer les autres pour dominer enfin son propre instinct de domination, sur les êtres comme sur les choses. Connaître et savoir se donner des limites, c’est cela la civilisation collective qui commence par la civilité individuelle.

3/10) Démographie et accroissement naturel

La vérité doit être affirmée et constamment rappelée : la France moderne pourrait compter 100 millions d’habitants a dit le général de Gaulle dans son message à la nation du 1er janvier 1963. L’affirmation n’est pas exagérée. (Michel Debré)

Nul individu conscient de ce que l’homme peut réaliser à l’aide de la technologie et de la science ne peut vouloir limiter le nombre d’êtres humains qui peuvent vivre sur Terre. (Fidel Castro)

L’importance de l’effondrement du communisme ? Elle est ridicule à côté du problème numéro un qui nous tourmente : la démographie. Depuis que l’homme est sur cette terre, nous n’avons jamais atteint ce degré de folie. (Claude Lévi-Strauss)

Il est étrange que les pronatalistes puissent considérer les enfants comme un élément de relance économique, et les personnes âgées comme un fardeau social, alors que les deux classes d’âge sont également consommatrices/non productrices.

Encore aujourd’hui, la loi du silence entache au niveau planétaire les conséquences de la pullulation démographique, ou popullulation : politiquement incorrecte, « la question ne sera pas posée… »

Si l’on admet que l’empreinte écologique est à la fois d’origine énergétique et démographique, la popullulation mondiale est un problème de même gravité que la débauche énergétique occidentale.

« Un vrai croyant n’utilise pas les moyens de contraception ? » Condamner le préservatif en Afrique noire devrait moralement impliquer la prise en charge matérielle des enfants à venir, dans un contexte de corruption, de guerres tribales, de crise climatique, de famines et de maladies.

Il vaut mieux employer des moyens anticonceptionnels et élever deux enfants qu’en avoir dix et en perdre huit. Mais pour le bonheur de l’humanité, il vaut mieux en perdre huit qu’en élever dix. (Robert Hainard)

4/10) Démographie et migrations

Pourquoi faudrait-il se réjouir d’un monde où tout se ressemblerait ? Face au risque d’un nivellement anthropique, pourquoi ne pas rester tout bonnement en Lozère, tout en donnant au Botswana les moyens de se développer ?

Avoir été opposé à la colonisation du Maghreb au nom du droit des peuples à l’autodétermination et du droit à la différence ne donne-t-il pas aujourd’hui quelque droit à s’interroger sur les effets pervers d’une immigration massive et rapide ?

On considère comme banal de franchir des milliers de km en avion pour bronzer au bord d’une piscine, sans voir les bouleversements induits chez les populations « indigènes » (quitte à tomber des nues lorsque se produisent des attentats…)

Délicate sera la conversion de l’aménagement du territoire, qui a vu les travailleurs, soumis à « déplacements pendulaires » domicile/travail dus au coût de l’immobilier, devenir les victimes et les otages des systèmes financiers ; mais la gauche a-t-elle jamais eu la lucidité et le courage de traiter devant l’électeur de ces problèmes éminemment « politiques » ?

L’afflux de citadins viendra grossir des communautés urbaine qui n’auront pas d’activités économiques à lui fournir. Cela comporte un risque important de déstabilisation : risques d’émeutes, de crises alimentaires… à Kampala, Niamey, etc. (Henri Léridon)

5/10) Dégradation anthropique du milieu naturel

Depuis la sortie de cavernes, l’homme a déclenché une exponentielle ; et une exponentielle, ça va très vite…, surtout vers la fin. (Prof. Mollo-Mollo)

Si des rats considéraient notre espèce comme nous observons la leur dans les cages de nos laboratoires, ils comprendraient immédiatement nos problèmes actuels et à venir : entassement démographique, épuisement des ressources, accumulation des déchets, agressivité et lutte pour la survie ; le tout au détriment de l’espèce et du milieu ambiant. (Henri Laborit)

Si l’affirmation très prudente du GIEC d’une probabilité à 90 % d’une corrélation gaz carbonique vs réchauffement peut paraître osée au nom d’un principe de précaution pris à l’envers, quel parieur s’obstinerait de miser gros s’il était assuré d’une telle sécurité statistique devant une table de jeu ?

Remarque complémentaire : si le gaz carbonique et le méthane se révélaient dans 30 ans n’être pas la cause du réchauffement climatique, quelle heureuse surprise et quel bonheur cela serait-il pour nos enfants, qui disposeraient ainsi des réserves d’hydrocarbures que nous aurions épargnées à tort, sans le savoir, pour leur bien-être…

Pris dans son confort domestique et véhiculaire, le Français moyen se refuse à la fois de prendre au sérieux un réchauffement climatique dont il a « bénéficié » depuis plus de vingt ans, mais s’offusque d’avoir à subir des épisodes aléatoires de moyenne ampleur dont il a perdu la mémoire de manière quelque peu freudienne !

Avec votre agriculture intensive, vous enlevez à la terre son phosphore. Plus d’un demi pour cent par an. Il disparaît complètement de la circulation. Et c’est cela que vous appelez le progrès ! Vous vous imaginez que nous sommes en progrès  parce que nous mangeons notre capital. Les phosphates, le charbon, le pétrole… Vous êtes en trains de détruire l’équilibre. Et, en fin de compte, la nature le rétablira. (Aldous Huxley, 1926)

Le comportement borné de l’homme en face de la nature conditionne leur comportement borné entre eux. (Karl Marx)

6/10) Techniques douces ?

Si l’on avait appliqué le principe de précaution du temps de la marine à voile, Christophe Colomb n’aurait pas découvert l’Amérique en 1492. Oui…, et alors ? (Prof. Mollo-Mollo)

Francis Bacon considère que les trois découvertes fondamentales du monde moderne sont la boussole (navigation), l’imprimerie (circulation des idées) et la poudre (pour la guerre). Or ces trois inventions sont chinoises. Alors pourquoi le dynamisme chinois s’est-il brisé ? L’empereur avait décidé que les voyages outre-mer étaient coûteux et inutile. La recherche de la stabilité intérieure devenait à ses yeux prioritaires, et l’exploration du monde seconde. (Daniel Cohen)

Chaque fois que l’Homme a inventé une machine ou un procédé, il l’a utilisé non pas pour soulager la peine et diminuer le travail mais pour augmenter la production (y compris par le pillage des ressources et la pollution), au-delà des « besoins » que la société considérait comme légitime.

Sous l’emprise de « polytechnarques » noyautant les cabinets ministériels et les conseils d’administration, moins soucieux de l’intérêt général que de technoprojets mégalomanes, on inflige à l’homme et à la nature le joug de raisonnements simplistes issus de cerveaux cubiques.

Ceux qui veulent voir dans l’amplification technologique – au premier chef l’électronique – le moyen de préserver les acquis de la société occidentale n’amplifient-ils pas le mal sous prétexte de le traiter, ne risquent-ils pas de mener à un onanisme électronique, coupant de plus en plus l’homme du réel, voire de lui-même ? (Gabriel Wackermann)

L’idée que c’est d’un surcroît de technologie que nous viendra le salut est un credo propre à l’économie néoclassique. Il n’existe en effet pas de produits de substitution à toutes les ressources naturelles ni aux services écosystémiques que nous pourrions détruire. (Dominique Bourg)

Même s’il s’avérait possible de produire une énergie non polluante et de la produire en quantité, son usage massif aurait toujours le même effet sur le corps social que l’intoxication par une drogue physiquement inoffensive mais psychiquement asservissante. (Ivan Illich)

Face aux performances techniques de la physique et de la biologie, ne devrait-on pas envisager que l’homme puisse s’interroger sur l’éventualité de ne pas mettre en application tout ce que la science permet d’envisager ?

La meilleure contribution individuelle possible au progrès humain est le perfectionnement de la personnalité. (Rabindranath Tagore)

7/10) Consommation et énergies

L’hypocrisie consiste à ne s’intéresser qu’au taux de croissance de la consommation sans jamais regarder la manière dont celui-ci se décompose entre les différentes catégories de la population, entre les différentes sortes de besoins. (Dominique Méda)

Si le monde entier vivait comme un Français, il nous faudrait deux planètes supplémentaires. (Jacques Chirac à Johannesburg)

L’homme primitif, pratiquant une économie de chasse et de cueillette, consommait en moyenne 3000 kilocalories/jour (essentiellement alimentaires) ; le chiffre quadruple au stade agropastoral et monte à quelque 100 000 kilocalories/jour au stade industriel avancé. Si l’on divise cette valeur par la consommation de base, on peut donc dire que chacun de nous dispose d’un peu plus de 30 « esclaves énergétiques » (voitures, tracteur, ascenseur…), esclaves dont l’activité multiplie notre empreinte écologique.

En France, 30 % seulement de l’énergie finale consommée est de nature indigène, correspondant à moins de 20 millions d’habitants sur 62 millions : les autres 42 millions sont donc des « parasites énergétiques ». Encore avons-nous généreusement attribué le qualificatif d’indigène à l’électricité nucléaire, alors que nous importons tout notre uranium depuis 2001.

Des forêts sont mortes en quantités énormes, il y a quelques millions d’années. L’Homme a déterré leurs cadavres et il s’offre le luxe d’un bon gueuleton tant que dure la charogne. Quand l’approvisionnement sera épuisé, il reviendra à la portion congrue, comme font les hyènes dans les intervalles qui séparent les guerres et les épidémies. (Aldous Huxley en 1926)

La question n’est pas de savoir si le prix du carburant à la pompe franchira ou non la barre des deux euros, mais quand…  (Christophe de Margerie, P-DG de Total – le 12 avril 2011)

Les énergies fossiles sont non seulement épuisables, mais entropisantes parce que terrestres ; inversement, les énergies renouvelables sont néguentropisantes parce que solaires, donc extérieures à l’écosphère.

Il y eut quelques prophètes de malheur, comme le chimiste russe Alexis Tchichibabine (19870-1945) qui qualifiait de gaspillage insensé le fait de brûler (d’entropiser) du carbone « organisé », ressource épuisable constituant un édifice précieux pour la synthèse de molécules organiques plus élaborées.

8/10) Agriculture et rendements décroissants

Dès 1973, David Pimentel a fourni des bilans comparant trois pratiques culturales de maïs (pauvre, économe et intensif). Ces bilans permettent de constater l’applicabilité de la loi des rendements décroissants que l’on peut énoncer comme suit : au-delà d’un certain seuil, le gain de productivité d’un système devint de plus en plus faible par rapport aux dépenses nécessaires à le générer, ou bien encore : le supplément d’intrants nécessaires est supérieur au gain d’extrants résultant.

maïs

« pauvre » vers 1940

« économe » vers 1960

« intensif » vers 1980

production

16 quintaux/ha

50 quintaux/ha

90 quintaux/ha

Total dépenses en Mcal/ha/an

662

4718

15304

Recettes (récolte en Mcal/ha/an)

5600

17500

31500

Recettes/dépenses

8,5

3,7

2,1

Coût (Mcal/tonne)

414

944

1700

L’intensification de l’agriculture, si elle a incontestablement augmenté ses possibilités quantitatives, n’a probablement pas amélioré la qualité des produits (résidus de pesticides, qualités gustatives), encore moins celle des paysages ruraux (bocages, cours d’eau). La biodiversité de la faune et de la flore en a souffert et la population des agriculteurs a été décimée (de 7 millions à 700 000 actifs entre 1946 et 2010). Toutes les conséquences négatives ont été externalisées, par exemple l’envahissement urbain avec son cortège de dommages humains collatéraux.

S’il est statistiquement exact que l’agriculteur français actuel nourrit 20 personnes alors que son ancêtre n’en nourrissait que 2.5, il convient de souligner que l’écosystème agricole fonctionnait autrefois en circuit relativement clos ; l’agriculteur produisait sa propre force de travail (bœufs et chevaux), transformait et commercialisait une forte partie de sa production. Actuellement il faut ajouter à la population agricole ceux qui fabriquent les tracteurs, les pétroliers, les chercheurs en chimie et en génétique, les fonctionnaires de l’INRA et du Crédit Agricole, les transporteurs, les industries de transformation, les commerçants de gros et de détail…

Reste à savoir s’il vaut mieux être ouvrier à Boulogne-Billancourt que paysan en Lozère ! Et quelle distance entre le bocage de jadis et les hectares de maïs hybride, dépourvus de tout chant d’oiseau.

L’agriculture, qui dépendait depuis son apparition au Néolithique du flux constant d’énergie solaire captée par la photosynthèse chlorophyllienne, est devenue captive du stock d’énergie rare dont l’espérance de vie ne se compte pas en millénaires, ni même en siècles, mais en années. Qui plus est, en ayant troqué l’énergie solaire, certes diffuse mais durable, contre l’énergie fossile concentrée mais sans avenir, l’agriculture a certes vu croître spectaculairement sa productivité, mais au prix d’une baisse non moins spectaculaire de son rendement thermodynamique, ce qui signifie une réduction proportionnellement accrue de la quantité de vie future. (Nicholas Georgescu-Roegen)

L’agriculture européenne est entrée dans la zone des rendements décroissants. La crise de l’emploi et celle de l’énergie doivent intervenir comme facteurs d’adaptation. Il s’agit d’approfondir l’idée d’une économie énergétique villageoise autocentrée, approvisionnée, pour partie au moins, par combustion ou fermentation de produits agricoles locaux.

 

On ne doit pas revoir les émeutes de la faim de 2007-2008. Il faut donc que le paysan éthiopien puisse manger du teff, le paysan andin du quinoa, de l’amarante et du lupin, le paysan sénégalais du mil et du sorgho, que tous ces paysans ne soient pas obligés de rejoindre les bidonvilles. (Vincent Rémy, entretien avec Marc Dufumier)

9/10) Economie et écologie

On est en droit de relever le caractère antinomique que revêtent aujourd’hui le substantif « économie » et l’adjectif « économe » car, dans une société consumériste où le gaspillage et l’obsolescence des produits sont la règle, l’économie moderne est tout, sauf économe.

Comment expliquer à un économiste qu’acheter un climatiseur pour lutter contre la canicule engendre un cercle vicieux thermodynamique ? Mais comment faire comprendre à un physicien qu’acheter un climatiseur est un bienfait pour l’emploi ? Enfin, comment faire admettre à un politicien ou à un syndicaliste qu’ils doivent mettre d’accord l’économiste et le physicien ?

L’Etat soutient des méga-industries protégées, telle que le nucléaire ou l’aviation, mais le personnel dirigeant des grandes entreprises recommande à l’Etat un comportement farouchement libéral à l’égard des individus et en matière de prélèvements fiscaux. (Jean-Paul Malrieu)

Alors que les placements boursiers ne concernent même pas un Français sur 25, pourquoi les cours du CAC 40 sont-ils annoncés plusieurs fois par jour et dans tous les médias, même les plus populaires ?

Il est temps que les économistes apprennent puis admettent que les lois de la thermodynamique s’imposent à tous les systèmes, y compris le système économique.

Le problème de la compatibilité de l’économie et de l’écologie ne pourra se résoudre que lorsque l’on entreprendra d’intégrer la démarche économique dans les sciences des cycles biogéochimiques, dont dépend tout le vivant, et donc la dimension économique de l’existence humaine.

Il faut adopter des points de vue « holistes », relevant de la systémique, où tous les éléments et les acteurs sont à mettre en relations causales mutuelles, pour une véritable intelligence (étymologiquement : une interrelation) des hommes et de la nature, de l’Homme et de la Nature.

10/10) L’avenir du futur

A voir ce qui est désormais intégré dans le « droit au bien-être » (la piscine individuelle, les voyages exotiques, le quad, etc.), il n’est pas exclu que, suite aux renchérissements ou restrictions qu’engendrera forcément la raréfaction du pétrole, les mécanismes de la survie en milieu hostile provoquent quelques oscillations entre la solidarité de proximité et la haine envers ceux qui sembleront mieux protégés. (Yves Cochet)

Aujourd’hui l’école jette sur le marché du travail une masse dépourvue de basses intellectuelles élémentaires : on ne sait plus écrire (on téléphone), on ne lit plus (la BD, la télévision et la radio sont moins fatigantes), on ne compte plus (la calculatrice de poche s’en charge). (Jacques de la Vaissière)

Les Juniors subiront un choc matériel auquel ils ne sont pas préparés par leur éducation, bien au contraire (le superflu considéré comme le nécessaire, l’artificiel comme le naturel, le virtuel comme le réel). Dans toute l’histoire de l’humanité, jamais sans doute la classe des Juniors n’a-t-elle été persuadée d’être indépendante alors qu’elle est soumise de fait à une classe d’adultes manipulateurs se servant d’elle comme d’un troupeau consommateur !

A la question des lendemains promis à la jeunesse, la même réponse politicienne est apportée par la gauche comme par la droite : la croissance. Une croissance fondée sur une industrie exsangue, sur une agriculture coûteuse, sur une consommation déprimée. Une croissance qui hypothèque davantage encore l’avenir de ces enfants.

Pour reprendre la formulation d’Amory Lovins (1989), les négawatts représentent toutes les économies d’énergie susceptibles d’être réalisées, avec le double intérêt d’optimiser les ressources et de diminuer les rejets.

Pour que nos successeurs n’aient pas sous peu à se passer du nécessaire, il faut que nous sachions dès aujourd’hui nous passer du superflu. (Prof. Mollo-Mollo)

Je tiens pour très probable l’effondrement de la civilisation industrielle dans un proche avenir. Les individus et, le cas échéant, les communautés ayant opté pour la frugalité et la décroissance auront vraisemblablement moins à souffrir des événements qui viennent. (Ivo Rens)

La droite privilégie le niveau de l’individu, la gauche celui de la société ; les dépassant tous deux, l’écologisme s’intéresse au destin de l’espèce humaine (et de la biosphère) dont dépendent solidairement société et individus.

Question : « Si la droite se convertissait réellement à l’écologie, voteriez-vous pour elle ? » Réponse : « Oui, car ce ne serait plus la droite. » « Et si la gauche faisait de même ? » « Oui, car ce serait enfin la gauche » (Philippe Lebreton, l’excroissance, 1978)

Il est temps de répartir dans la sobriété, ce qui n’a certes rien de bien enthousiasmant et pose la difficile question d’un véritable « socialisme écologique ».

Ce n’est plus « en douceur », mais par crises successives, concomitantes ou corrélées (sociologiques, économiques, géopolitiques, et pas seulement environnementales) que le système technofinancier va évoluer de manière incontrôlée, avant de disparaître dans le désordre et la souffrance. Pessimisme ? Certes, mais après tout, au nom de quelle naïveté scientiste ou de quelle prédestination religieuse tout problème devrait-il avoir une solution ?

On dirait que l’homme est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu la planète inhabitable. (Lamarck, 1820)

Notre nombre, notre polymorphisme génétique, notre polyvalence et notre adaptabilité sont tels qu’il restera bien quelque part des poches de résistance pour « réensemencer » l’anthroposphère. Car l’homme, néoplasme de l’évolution, est bien le « cancer de la planète », dont les métastases peuvent d’ores et déjà être observées dans tous les recoins de la biosphère.

L’éventuelle renaissance sera cruelle parce que ce n’est pas des forêts médiévales qu’il faudra ressortir, mais des ruines de nos cités pour réhabiliter les terres polluées des campagnes, les glaciers dénudés de nos montagnes.