RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Bi-mensuel 1er au 15 mars 2013

Nous sommes reliés objectivement à la nature, sans écosystème pas de vie possible, mais nous avons appris récemment à préférer le bitume et le ciment. L’évolution sociale que nous souhaitons est de retrouver la bioéconomie étouffée par les « sciences » économiques, de retrouver nos racines physiques. Voici d’abord un historique de l’émergence de ce concept, suivi par quelques programmes qui correspondent à ce que devrait être l’écologie politique, incarnation possible de la bioéconomie.

 

1/2) Naissance, définition et perspectives de la bioéconomie

En 1968, Bertrand de Jouvenel écrivait : « Les progrès matériels que nous avons faits tiennent à la mise en œuvre de forces naturelles : car il est bien vrai que nos moyens physiques sont très faibles et, relativement à notre taille, bien plus faibles que ceux des fourmis. Aussi J.B. Say avait-il raison de noter qu’Adam Smith s’égare lorsqu’il attribue une influence gigantesque à la division du travail, ou plutôt à la séparation des occupations ; non que cette influence soit nulle, ni même médiocre, mais les plus grandes merveilles en ce genre ne sont pas dues à la nature du travail : on les doit à l’usage qu’on fait des forces de la nature1. » Le mot bioéconomie n’était pas utilisé, mais l’intention y était.

C’est en 1971 que Nicholas Georgescu-Roegen précise les intuitions de Bertrand de Jouvenel dans The Entropy law and the Economic Process : « La théorie économique dominante considère les activités humaines uniquement comme un circuit économique d’échange entre la production et la consommation. Pourtant il y a une continuelle interaction entre ce processus et l’environnement matériel. Selon le premier principe de la thermodynamique, les humains ne peuvent ni créer ni détruire de la matière ou de l’énergie, ils ne peuvent que les transformer ; selon l’entropie, deuxième principe de la thermodynamique, les ressources naturelles qui rentrent dans le circuit avec une valeur d’utilité pour les humains en ressort sous forme de déchets sans valeur.2 » Méprisée ou ignorée par les économistes, cette économie centré sur l’idée de limites physiques attendait encore son heure de gloire. Le livre n’est traduit en français qu’en 1979.

C’est en 2004, trente-trois ans plus tard, que le terme de bioéconomie se retrouve pour la première fois dans les colonnes du MONDE : « Les principales avancées en conservation résultent de la reconnaissance des besoins spatiaux des espèces et des écosystèmes, qu'il s'agit à présent de concilier avec l'omniprésence de l'homme…  En élargissant sa cible à l'ensemble de la biodiversité terrestre, l'écologie de la conservation entre dans l'ère de la bioéconomie. La réconciliation des habitats doit intégrer des variables écologiques, économiques et sociales.3 » Mais l’article d’Anne Teyssèdre s’intéresse surtout à la protection de la biodiversité, le terme n’a pas encore d’acception générale. On y retrouve les travaux de Rosenzweig (2003) et Barbault : « Puisqu’il ne peut être question de demander aux humains de se sacrifier pour le bien être d’autres espèces, l’unique solution consiste à associer la biodiversité au développement économique et social des populations humaines... L’avenir des sociétés humaines est lié à celui des écosystèmes qu’elles exploitent, et donc de la diversité des espèces qui constituent ces écosystèmes… Le principe conducteur général est d’utiliser une approche bioéconomique pour exploiter les écosystèmes sans les dégrader.4 »

C’est seulement en 2007 que Matthieu Auzanneau tente une définition plus générale de la bioéconomie : « Depuis deux siècles, la science économique interprète les activités humaines à partir de deux paramètres : le travail et le capital. Une approche plus ouverte mais encore précaire mûrit depuis une génération. Dénommée par certains « bioéconomie », elle propose de dépasser la vision de l'économie comme pur mécanisme de production. La science économique découvre l'écologie.5 »

En 2009, le politique le plus au fait des tendances d’avenir, Yves Cochet, parle d’économie biophysique, une autre façon d’appeler la bioéconomie : « L’économie que nous voulons esquisser – appelons-là l’économie biophysique – part de l’hypothèse que l’énergie et les matières requises pour fabriquer biens et services doivent être tout autant prises en compte que les interactions entre humains. Pourquoi, en effet, l’économie actuelle est-elle devenue une science sociale en excluant le monde biophysique ? Parce que, depuis deux siècles, l’abondance et le faible prix de l’énergie nous ont permis d’ignorer la nature. Cette profusion énergétique seule a été capable d’engendrer d’énormes richesses au XXe siècle pour une part dérisoire de nos salaires et de notre temps.6 »

Mais c’est en 2011 que René Passet réutilise le terme de bioéconomie de la façon la mieux aboutie : « Il n'est désormais d'économie viable qu'une bio-économie au sens propre, c'est-à-dire une économie ouverte aux lois de la biosphère. Le paradigme qui s'impose aux sociétés n'est plus celui de la mécanique, mais celui de la biologie et des systèmes complexes régissant la survie évolutive de l'humanité et de la biosphère. Dire que l'humanité consomme plus d'une planète est une façon d'affirmer qu'elle a franchi les limites de la capacité de charge de la biosphère. Il s'agit d'un tournant décisif. L'économie se trouve confrontée à sa vraie nature d'activité transformatrice de ressources et d'énergies réelles ; elle ne saurait se reproduire elle-même dans le temps que dans la mesure où ses règles d'optimisation restent subordonnées au respect des fonctions assurant la reproduction à très long terme de la nature ; elle est amenée à se penser dans la reproduction du monde.7 »

Dans un article du blog biosphere, nous pouvions trouver : Bioéconomie, l’économie comme sous-partie de l’écologie.

 

1. Arcadie, essai sur le mieux vivre de Bertrand de Jouvenel

2. La décroissance (entropie, écologie, économie) de Nicholas Georgescu-Roegen

3. Les réserves animales ne suffisent pas pour sauver les espèces (article paru dans LE MONDE du 10.04.2004)

4. In Barbault, R. et Chevassus-au-Louis, B. 2005. Biodiversité et changements globaux. Enjeux de société et défis pour la recherche, adpf-Ministère des Affaires Etrangères

5. La science économique découvre l'écologie (article paru dans LE MONDE du 30.05.07)

6. Antimanuel d’écologie d’Yves Cochet

7. La bioéconomie de la dernière chance (lemonde.fr | 28.06.2011)

2/2) Quelques programmes bioéconomiques… pour les prochaines élections !

 

1971 : programme bio-économique minimal tel que définit par Nicholas Georgescu-Roegen

- interdire totalement non seulement la guerre elle-même, mais la production de toutes les armes de guerre.

- aider les nations sous-développées à parvenir à une existence digne d’être vécue

- diminuer progressivement la population humaine

- réglementer strictement tout gaspillage d’énergie

- vous guérir de votre soif morbide de gadgets extravagants.

- ne plus se raser plus vite afin d’avoir plus de temps pour travailler à un appareil qui rase plus vite encore.

- mépriser la mode qui vous incite à jeter ce qui peut encore servir

- rendre les marchandises durables, donc réparables

 

1974 : programme de la campagne présidentielle de René Dumont

- Réduction fondamentale des injustices sociales à l’échelle mondiale, en vue de la réduction prioritaire du gaspillage et des consommations abusives des riches ; donc de leur nombre comme de leur revenu.

- limitation des naissances ; la liberté de la contraception et de l’avortement. Nous luttons pour le droit absolu de toutes les femmes de régler à leur seule convenance les problèmes de contraception et d’avortement.

- abolir le système de subventions agricoles qui revient à donner une Mercedes de plus à ceux qui en ont déjà une.

- agriculture écologique : façons culturales qui stimulent l’activité bactérienne dans l’humus, polyculture raisonnable, restauration des haies, ressources locales.

- ralentir la croissance en attendant de développer des formes d’énergie non polluantes et non dangereuses.

- société à basse consommation d’énergie. Cela veut dire lutter contre la voiture individuelle, arrêter la construction des autoroutes et arrêter de la fabrication des automobiles dépassant 4 CV.

- moratoire de l’énergie nucléaire. Nous refusons de continuer à faire des bombes atomiques et à gaspiller la majorité des chercheurs en recherche militaire.

- utilisation de techniques de production décentralisées, non polluantes et fondées sur des ressources renouvelables, comme l’énergie solaire par exemple (« techniques douces »).

- Elaboration d’une civilisation à basse consommation d’énergie, de viande et de métaux, économisant pour les générations futures les ressources rares de la planète, arrêtant le pillage du Tiers-Monde et la destruction de la nature, source de toute vie.

 

1976 : plate-forme de l’écologie profonde d’Arne Naess

- L’épanouissement de la vie humaine et non humaine sur Terre a une valeur intrinsèque. La valeur des formes de vie non humaines est indépendante de l’utilité qu’elles peuvent avoir pour des fins humaines limitées.

- La richesse et la diversité des formes de vie sont des valeurs en elles-mêmes et contribuent à l’épanouissement de la vie humaine et non humaine sur Terre.

- Les humains n’ont pas le droit de réduire cette richesse et cette diversité sauf pour satisfaire des besoins vitaux.

- Actuellement, les interventions humaines dans le monde non-humain sont excessives et détériorent rapidement la situation.

- L’épanouissement de la vie humaine et des cultures est compatible avec une baisse substantielle de la population humaine. L’épanouissement de la vie non-humaine nécessite une telle baisse.

- Une amélioration significative des conditions de vie requiert une réorientation de nos lignes de conduite. Cela concerne les structures économiques, technologiques et idéologiques fondamentales.

- Le changement idéologique consiste surtout à apprécier la qualité de vie (en restant dans un état de valeur intrinsèque) plutôt que de s’en tenir à un haut niveau de vie. Il faut se concentrer sérieusement sur la différence entre ce qui est abondant et ce qui est magnifique.

- Ceux qui adhèrent aux principes ci-dessus ont l’obligation morale de tenter d’essayer, directement ou non, de mettre en œuvre les changements nécessaires ».

 

2007 : programme du PPLD, Parti Pour La Décroissance

Le PPLD présentait une douzaine de candidats aux législative françaises de 2007 sur cette plate-forme :

– Démantèlement des agences de publicité, véritable organe de propagande de la société de consommation.

– Sortie de l’habitat pavillonnaire. Ce style d’habitat est un véritable fléau environnemental et social.

– Sortie progressive de l’automobile et de sa civilisation.

– Sortie progressive des énergies fossiles au profit de la sobriété énergétique.

– Relocalisation progressive de l’économie.

– Démantèlement progressif des multinationales, développement des petites entités économiques pour favoriser l’emploi local.

– Instauration progressive d’un Revenu maximum autorisé à hauteur de trois fois le SMIC.

– Interdiction de posséder plus de deux logements.

– Mise sous tutelle démocratique de la recherche pour la réorienter vers des objectifs écologiques.

– Sortie du sport professionnel au profit des sports amateurs et interdiction des sports et loisirs motorisés.