de 1980 à 1999

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

1/7) introduction

Pour définir le développement durable, la Commission Brundtland (1987) fait référence aux besoins comme " besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d'accorder la plus grande priorité ". Mais le monde des affaires est d'abord enthousiasmé par l'assimilation du développement durable à une " accélération de la croissance économique aussi bien dans les pays industrialisés qu'en développement ". Parce que la Commission reconnaît les pressions additionnelles que cette expansion exercera sur l'environnement, elle décrit le développement durable comme une utilisation plus efficace des ressources sur le plan de la matière et de l'énergie. On reste cependant dans le cadre de la conception habituelle de l'économie pour laquelle la Terre est plate : l'activité humaine peut donc s'étendre sans limites dans toutes les directions et il n'existe aucune restriction sérieuse à la croissance économique. Cette approche qui assimile développement et croissance est une menace dans la mesure où elle est récupéré par le courant dominant pour perpétuer les pires aspects du modèle expansionniste sous couleur de faire quelque chose de neuf.

C'est pourquoi, pour obtenir l'adhésion au critère de forte durabilité, il faut au contraire déterminer une unité de mesure des besoins en capital naturel de l'économie : l'empreinte écologique peut permettre de comprendre que la Terre est ronde, toutes les ressources en proviennent et y retournent sous forme dégradée. La capacité de régénération de l'écosphère ne peut manquer finalement de restreindre l'activité économique.

2/7) L'empreinte écologique :

La productivité de la nature suffit-elle à satisfaire indéfiniment les demandes actuelles et anticipées de l'économie humaine ? Si nous additionnons les besoins en sol de toutes les catégories de consommation d'énergie,de matière et d'élimination des déchets d'une population donnée, la superficie totale représente l'empreinte écologique de cette population sur la Terre, que cette superficie coïncide ou non avec la région où vit cette population. Bref, l'empreinte écologique mesure la superficie nécessaire par personne plutôt que la population par unité de superficie. Plus formellement, on peut définir l'empreinte écologique d'une population ou d'une économie spécifique comme étant la superficie de sol (et d'eau) écologiquement productif de différentes sortes (sol agraire, pâturage, forêts…) qui serait nécessaire avec la technologie courante

a) pour fournir toutes les ressources d'énergie et de matière consommée et

b) pour absorber tous les déchets déversés par cette population.

Par exemple une personne qui vit à cinq kilomètres de son travail aura besoin de 120 m2 de sol écologiquement productif s'il se déplace en bicyclette, de 420 m2 en l'autobus et de 2050 m2 si elle est seule en voiture. Le cycliste requiert du sol pour faire pousser les aliments supplémentaires dont il a besoin alors que la plus grande partie de sol que requiert le passager de l'autobus et le conducteur de l'automobile sert à l'absorption de CO2 émis par les véhicules. Plus globalement, la consommation de produits agricoles, de matière ligneuse et de combustible fossile a déjà une empreinte écologique qui excède la superficie de sol écologiquement productif de 20 % en 1993 et de 30 % aujourd'hui. Pour examiner cela de façon plus percutante, rappelons-nous que les statistiques des Nations Unies montrent que les 20 % de la population mondiale qui vit dans les pays riches consomment jusqu'à 80 % des ressources du monde. Cela signifie que le monde industrialisé à lui seul possède une empreinte écologique plus grande de 4 % que la capacité de charge (0,8 x 1,3 = 1,04).

3/7) L'urbanisation

La vie dans les grandes villes brise les cycles naturels et nous coupe de notre lien intime avec la nature. Nous vivons dans des cités où nous oublions facilement que la nature travaille en cercles fermés. Nous allons au magasin pour acheter des aliments que nous payons avec de l'argent tiré du guichet automatique d'une banque et, ensuite, nous nous débarrassons des détritus en les déposant dans une ruelle ou en les jetant à l'égout. … Imaginons ce qui arriverait à n'importe quelle ville si elle était enfermée sous une coupole de verre qui empêcherait les ressources matérielles nécessaires d'entrer et de sortir. Il est évident que cette ville cesserait de fonctionner en quelques jours et que ses habitants périraient… Ce modèle mental d'une coupole de verre nous rappelle assez brutalement la perpétuelle vulnérabilité écologique de l'espèce humaine.

Nous sommes bien conscients que les grandes régions urbaines industrielles posent un énorme problème en termes de durabilité, même fondée en partie sur l'autosuffisance régionale accrue.

4/7) La mondialisation

Les gens ont un impact quelque part même si le commerce et la technologie le leur cachent. L'expansion du commerce aide l'humanité à dépasser dangereusement la capacité de charge de longue durée de notre planète. Grâce à l'accès aux ressources mondiales, les populations urbaines paraissent en effet immunisées contre les conséquences de la pauvreté de leur sol et de leurs ressources ainsi que contre celles de leurs pratiques non durables de gestion des ressources. Les habitants du monde industriel souffrent d'un aveuglement écologique collectif qui étouffe leur sens collectif de la connexion avec les écosystèmes qui les soutiennent. L'urbanisation, la mondialisation et le commerce s'unissent pour empêcher toute rétroaction d'atteindre les populations locales. Par exemple, Hongkong est densément peuplée et fiévreusement prospère, et pourtant elle a fort peu de capacité de charge naturelle, alors que plusieurs pays africains, qui ont une capacité biophysique beaucoup plus grande, souffrent de la famine. En effet, alors que le commerce semble augmenter la capacité de charge locale, il la diminue ailleurs. Des morceaux de l'empreinte écologique d'une population peuvent être éparpillés partout dans le monde.

En tant que puissance dominante pendant la révolution industrielle, la GB a pu rechercher des ressources aux quatre coins de la planète. Ainsi, avec un rendement moyen de 12 t/ha, la composante banane de l'empreinte du Royaume-Uni (consommation annuelle importée de 10 kg de bananes par habitant) est d'environ 48 000 hectares. C'est l'équivalent de 2 % de la forêt et des régions boisées de la Grande-Bretagne. … Certains Etats parmi les plus prospères se vantent d'avoir une balance commerciale positive (en termes monétaires). Tout au contraire, nos analyses écologiques des approvisionnements physiques montrent que ces mêmes régions accumulent avec le reste de la planète d'énormes déficits écologiques non comptabilisés. Ainsi l'Allemagne a une empreinte écologique de 5,3 ha/hab et une biocapacité disponible de 1,9 ha/hab, son déficit écologique est donc de - 3,4 ha/hab.

C'est pourquoi les termes de l'échange international devraient être révisés pour garantir qu'ils soient confinés aux véritables surplus écologiques. Le commerce devrait être réglementé de manière à prévenir l'érosion du capital naturel renouvelable et à diriger les bénéfices d'une croissance écologiquement sûre vers ceux qui en ont le plus besoin. Aucun pouvoir sur Terre n'est capable de gérer la planète. Cependant, si différentes biorégions apprenaient à vivre de l'utilisation durable de leurs propres ressources complétées par un commerce écologiquement équilibré, l'effet net en serait la durabilité mondiale. Bref, il nous faut restaurer les valeurs et les incitations qui encouragent les populations locales à protéger la productivité de longue durée du capital naturel chez eux et à développer des relations commerciales écologiquement équilibrées avec les autres.

5/7) Le circuit économique :

L'analyse des économistes est fondée sur le cycle de la valeur d'échange (la monnaie) entre les ménages et les entreprises. Cet aller-retour est mis en évidence dans les mesures habituelles du PIB. Mais les mesures physiques du capital naturel et des transformations énergie/matière qui en découlent ne font tout simplement pas partie de cette analyse. En fait, les modèles de la croissance omettent toute représentation de l'infrastructure biophysique et des longs processus sur lesquels repose l'économie. Il n'y a aucune référence aux interprétations modernes de la deuxième loi de la thermodynamique (l'entropie) qui voit l'économie comme une structure de déjections incluse dans l'écosphère. Il semble que l'indifférence du courant dominant envers la capacité de charge ne découle pas d'un savoir supérieur, mais bien de faiblesses conceptuelles…

En résumé, les méthodes monétaires sont muettes quand il s'agit des exigences de la durabilité écologique parce qu'elles ne reflètent pas la rareté biophysique, la continuité écologique, la discontinuité temporelle et le comportement des systèmes complexes. Il n'y a pas de marchés pour plusieurs des stocks de capital naturel et des processus fondamentaux de soutien de la vie, par exemple la couche d'ozone, la fixation de l'azote, la distribution mondiale de la chaleur, la stabilité climatique, etc…

6/7) solutions ?

L'analyse de l'empreinte écologique renforce les résultats de nombreuses autres recherches qui montrent que dans les pays industrialisés, il faut réduire de 4 à 10 fois l'intensité d'énergie et de matière par unité de production économique pour permettre la durabilité mondiale. En imposant des taxes substantielles sur l'érosion des ressources et des quotas sur la vente des intrants de capital naturel, cela augmenterait l'attrait du travail par rapport au capital et aux ressources naturelles, ce qui augmenterait la demande de main d'œuvre. De plus, des prix plus élevés pour l'énergie et les ressources favorisent la réutilisation, la réparation et le recyclage, toutes activités à plus forte intensité de main d'œuvre que la fabrication du neuf. Ces activités de prolongation de la vie des produits tendent à substituer des entreprises à petite échelle et localement intégrées aux grandes industries à haute intensité d'énergie et de capital.

Une grenouille placée dans un chaudron d'eau qui chauffe lentement ne remarquera pas la tendance graduelle, mais finalement mortelle… Quand on dépasse le niveau d'équilibre des écosystèmes, aucune sonnette d'alarme ne nous avertit : la perte silencieuse du capital naturel est la seule indication que la charge humaine totale excède la capacité de charge. Souvent, il peut même être difficile de détecter cette dégradation parce que les différences entre les écosystèmes qui sont utilisées durablement et ceux qui sont dégradés sont subtiles. Les dépenses écologiques qui dépassent nos moyens sont plus pernicieuses qu'un déficit budgétaire parce qu'au-delà d'un certain point, les espèces disparues et les processus essentiels ne peuvent pas renaître et sont impossibles à remplacer. L'empreinte écologique nous offre une sonnette d'alarme. Dans un monde qui a dépassé les limites de la planète, les décideurs ont l'obligation de n'accepter que les technologies, les projets de développement et les stratégies de croissance qui réduisent l'empreinte écologique de la société.

Les optimistes parmi nous vont accueilli la crise qui s'annonce comme la dernière chance de l'humanité à devenir vraiment civilisée et " chez elle " sur la planète Terre. Il est certain que la reconnaissance du rôle supra-économique du capital naturel est en tout cas la première étape vers la sagesse écologique : pas d'écosphère, pas d'économie, pas de société (ou pour ceux qui ne pensent qu'aux affaires : pas de planète, pas de profits). L'autre possibilité, c'est que nous maintenions le cap actuel jusqu'à ce que le déclin accéléré empêche une réaction raisonnée, efficace et mondialement coordonnée.

7/7) Remarque :

Les concepteurs de l'empreinte écologique sont très proches de la philosophie de l'écologie profonde (deep ecology), ce qui apparaît dans les extraits suivants :

Aussi radicale que puisse paraître la notion de forte durabilité comme mesure de préservation, elle n'en demeure pas moins hautement anthropocentrique (centrée sur l'humain) et elle reste purement fonctionnelle. L'accent est mis sur les exigences biophysiques minimales pour la survie humaine sans égard aux autres espèces. Nous n'incluons pas non plus l'expérience du goût, du toucher et de l'odeur, de l'exubérance absolument sensuelle de la nature dans le capital naturel. Mais la préservation des avoirs biophysiques essentiels implique nécessairement la protection directe d'écosystèmes complets et de milliers d'espèces-clés, et plusieurs autres organismes en profiteraient aussi indirectement (…)

Bien sûr, si l'espèce humaine adhérait à des valeurs centrées sur l'écologie, sa propre survie s'en trouverait garantie plus efficacement. Le respect des autres espèces et des écosystèmes de même que leur préservation pour leur valeur intrinsèque et spirituelle assureraient automatiquement la sécurité écologique de l'humanité (…) Jusqu'ici notre recherche a été résolument anthropocentrique. Cependant l'empreinte écologique fait aussi prendre conscience de l'appropriation par l'humanité d'une part disproportionnée de l'approvisionnement en énergie, matériaux et habitats qui seraient autrement disponibles pour les autres espèces. Avons-nous le droit inhérent à une si grande part de la productivité de la nature aux dépens des millions d'autres espèces qui vivent sur la planète ? (…)

La durabilité requiert le profond sentiment que le sort de l'écosphère fonde le sort de l'espèce humaine : nous n'avons pas un corps, nous sommes un corps ; nous ne sommes pas entourés par un " environnement ", nous sommes une partie intime de l'écosphère. Encore une fois, la méthode de l'analyse de l'empreinte écologique peut nous aider à recouvrer la conscience que nous sommes inclus dans la nature ; contrairement à la majorité des analyses " environnementales " du courant dominant, elle ne montre par l'impact de l'humanité sur la nature, mais bien le rôle dominant de l'humanité dans la nature.

Au revoir, que vos pieds soient légers sur la planète !

(écosociété , 1999)