RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Un livre qui fait les bonnes analyses. Voici quelques extraits :

1/14) Lynn White Jr. :  les racines historiques de notre crise écologique (écrits de 1967-1968)

Le credo de Francis Bacon selon lequel la connaissance scientifique signifie pouvoir technique sur la nature peut rarement être daté avant 1850 environ, sauf dans les industries chimiques où elle est anticipée au XVIIIe siècle. Son acceptation comme une forme normale d’activité pourrait bien marquer le plus important événement depuis l’invention de l’agriculture dans l’histoire humaine, et peut-être même non humaine de la Terre. L’impact de notre espèce sur l’environnement a tellement augmenté qu’il a changé dans son essence même. Notre consommation actuelle de combustibles fossiles menace de transformer la chimie de l’atmosphère du globe tout entier, avec des conséquences que l’on commence à peine à évaluer. Avec l’explosion démographique, le carcinome de l’urbanisme désordonné, les eaux d’égout et les déchets formant désormais de véritables couches géologiques, il est certain qu’aucun créature autre que l’homme n’a jamais réussi à souiller son nid en un temps aussi court.

Que devrions-nous faire ? La fusion soudaine de la science spéculative et de la technique pratique, vers le milieu du XIXe siècle, est certainement liée aux révolutions démocratiques contemporaines qui, en réduisant les barrières sociales, ont conduit à affirmer une unité fonctionnelle du cerveau et de la main. Notre crise écologique est le produit d’une culture démocratique entièrement nouvelle. La question est de savoir si un monde démocratisé peut survivre à ses propres implications. Tant que nous ne réfléchissons pas aux fondements, nos mesures  spécifiques peuvent produire de nouvelles répercussions encore plus graves que celles auxquelles elles sont censées remédier.

Ce que les gens font de leur écologie dépend de ce qu’ils pensent d’eux-mêmes en relation aux choses qui les entourent. L’écologie humaine est profondément conditionnée par les croyances concernant notre nature et notre destinée – c’est-à-dire par la religion. La foi dans le progrès perpétuel qui était inconnue aussi bien de l’Antiquité gréco-romaine que de l’Orient, puise ses racines dans la téléologie judéo-chrétienne. Que disait aux gens le christianisme sur leurs relations avec l’environnement ? Le christianisme hérita du judaïsme non seulement une conception de temps linéaire et irréversible (au contraire d’une notion cyclique du temps) mais encore d’un impressionnant récit de la création. Un dieu tout-puissant avait créé Adam et, après réflexion, Eve. L’homme donna un nom à tous les animaux, établissant ainsi sa souveraineté sur eux. Dieu ordonna tout cela explicitement pour le profit et le règne de l’homme. Et, bien que le corps de l’homme soit fait de terre glaise, il n’est pas simplement une partie de la nature : il est fait à l’image de Dieu. L’homme partage, dans une large mesure, la transcendance de dieu vis-à-vis de la nature. Spécialement dans sa forme occidentale, le christianisme est la religion la plus anthropocentrique que le monde ait connue. Non seulement le christianisme établit un dualisme entre l’homme et la nature, mais encore il soutient que c’est dieu qui veut que l’homme exploite la nature pour ses propres fins. En détruisant l’animisme païen, il a permis cette exploitation dans un climat d’indifférence à l’égard de la sensibilité des objets naturels. Davantage de science et davantage de technique ne viendront pas à bout de l’actuelle crise écologique tant que nous n’aurons pas trouvé une nouvelle religion, ou repensé l’ancienne.

La constance avec laquelle pendant des siècles les savants déclarèrent que leur récompense consistait à penser aux pensées de Dieu nous mène à croire que telle était bien leur motivation effective. Ce ne fut pas avant la fin du XVIIIe siècle que l’hypothèse de Dieu devient inutile pour la plupart des scientifiques. Malgré Copernic, tout le cosmos tourne autour de notre petit globe. Malgré Darwin, nous ne sommes pas, dans nos cœurs, partie intégrante du processus de la nature. Depuis près de deux millénaires des missionnaires chrétiens ont massacré des bosquets sacrés qui sont idolâtres parce qu’ils impliquent un esprit dans la nature. Les beatniks et les hippies, qui sont les vrais révolutionnaires de notre temps, montrent une saine disposition pour le bouddhisme zen et l’hindouisme, qui conçoivent les relations homme-nature d’une manière presque inverse à celle de la conception chrétienne. Nous pourrions peut-être méditer sur le plus grand révolutionnaire de l’histoire chrétienne depuis le Christ : saint François d’Assise. La clé pour comprendre saint François, c’est sa foi dans la vertu d’humilité, non seulement pour l’individu, mais encore pour l’homme en tant qu’espèce vivante. Nous continuerions à voir s’aggraver la crise écologique jusqu’au moment où nous aurons abandonné le postulat chrétien selon lequel la nature n’a pas d’autres raisons d’exister que d’être au service de l’homme. Je propose saint François d’Assise comme saint patron pour les écologistes.

(Extraits du livre Crise écologique, crise des valeurs - Labor et Fides, 2010)

2/14 Jacques Grinevald : sur la thèse de Lynn White Jr.  de 1966

L’histoire des techniques doit au professeur Lynn White sa reconnaissance académique, qui est encore bien faible compte-tenu de l’importance de la technique dans les transformations accélérées de la Biosphère de l’Anthropocène. Le tollé qui accueillit sa thèse évoquant les racines médiévales, et donc religieuses, du dynamisme extraordinaire de la science et de la technologie moderne, « spécifiquement occidentales », déclencha un véritable tsunami émotionnel et intellectuel.

A ma connaissance, le débat « environnement et spiritualité » avait commencé plutôt discrètement en France, du côté des protestants proches de Jacques Ellul (1912-1994), dont la petite revue Foi et Vie consacra en 1974 un numéro au thème « Ecologie et Théologie ». Mais dans l’ensemble, il faut bien reconnaître que c’est surtout dans la culture anglo-saxonne que la mobilisation œcuménique des chrétiens pour la « sauvegarde de la Création » commença, vers la fin des années 1980, et encore bien timidement. En 1992, dans Le nouvel ordre écologique, Luc Ferry ne mentionne pas du tout la thèse de Lynn White, pourtant l’une de sources explicites de l’écologie profonde. La « Conférence sur la biosphère » de l’Unesco, en septembre 1968 à Paris, passa presque inaperçue. La politique internationale ignorait encore l’écologie globale, malgré le nouvel âge nucléaire et son impact sur toute la Biosphère. Pourtant l’Amérique des sixties, c’était le triomphe de la techno-science, mais c’était aussi l’effervescence des minorités actives de la « contre-culture » et du grand refus des hippies. Cette nouvelle Réforme radicale initiée par les hippies n’était évidemment pas du goût de l’establishment américain, qui développa une virulente Contre-Réforme. Le triomphe planétaire du capitalisme néo-libéral se solde à présent par une dramatique accélération de la dégradation de la Biosphère de l’Anthropocène. Avec la crise écologique planétaire qui s’annonce, l’idée biblique selon laquelle l’Homme, créé à l’image de Dieu, ne serait pas de même nature que la nature terrestre, rencontre un flagrant démenti scientifique. Lynn White nous avait prévenus !

Lynn White faisait partie des gentils. Il savait que la seule postérité juge les œuvres qui dérangent l’ordre établi de leur époque. Il supporta des attaques personnelles assez semblables à celles qui accablèrent Rachel Carson pour qui « Vouloir corriger la nature est une arrogante prétention, née des insuffisances d’une biologie et d’une philosophie qui sont encore à l’âge de Neandertal ». Lynn White continua à réfléchir sur l’élaboration d’une « théologie de l’écologie » qui n’existait pas encore. Le Vatican ne resta pas insensible devant les critiques que subissait la religion chrétienne depuis la conférence de Lynn White. Le pape Jean Paul II a proclamé en 1979 François d’Assise saint patron de ceux qui se préoccupent de l’écologie. Mais la Terre reste pour la papauté ce « merveilleux don de Dieu à l’humanité ».

On peut lire Lynn White à la lumière du livre noir du colonialisme aussi bien que du livre noir de l’environnement. Partout l’erreur et l’horreur : génocides, ethnocides, biocides, écocides… n’est-il pas grand temps de changer de mode de vie, comme l’avait fit, en son temps François d’Assise ?

(Extraits du livre Crise écologique, crise des valeurs - Labor et Fides, 2010)

3/14) Dominique Bourg : la crise écologique

La crise écologique dans laquelle nous nous abîmons est d’essence spirituelle. Elle tire ses origines des fondements mêmes de notre civilisation.

Le rythme d’érosion de la biodiversité est cent à mille fois plus rapide que lors des grands épisodes d’extinction du passé. Nous éprouverons prochainement le pic pétrolier vers 2015, c’est-à-dire le moment à partir duquel nos capacités d’extraction pétrolière – plus tard  gazière, puis encore plus tard charbonnière -, chuteront inexorablement. Nous sommes déjà et serons de plus en plus confrontés à la finitude des ressources sur bien d’autres plans, notamment pour certains métaux qui peuvent constituer des goulots d’étranglement technologiques. A consommation constante, les réserves d’or sont évaluées à 7 ans, d’argent à 13 ans, de palladium à 15 ans, de zinc à 17 ans, de plomb à 22 ans et de cuivre à 31 ans. La finitude en question vaut particulièrement pour l’eau douce ; une dizaine parmi les plus grands fleuves du monde ne rejoignent plus régulièrement la mer. L’équipe Meadows a repris sur des bases de données réactualisées les travaux sur les limites de la croissance qui l’ont rendue célèbre en 1972 (the Limits to Growth,  the 30-Year Update, 2004). Les conclusions n’ont pas changé : la croissance exponentielle ne peut que conduire à un sommet de pollutions, de dégradations et à un effondrement de la population. Enfin, il sera très difficile d’éviter d’ici à la fin du siècle une augmentation de la température moyenne de plus de 3 °C,  avec une montée générale des mers qui pourrait aller jusqu’à deux mètres.

(Extraits du chapitre technologie, environnement et spiritualité in Crise écologique, crise des valeurs - Labor et Fides, 2010)

4/14) Dominique Bourg : les sources de la démesure

La crise écologique dans laquelle nous nous abîmons est d’essence spirituelle. Elle tire ses origines des fondements mêmes de notre civilisation.

Notre spiritualité moderne comporte deux composantes principales. La première concerne la place que nous accordons aux techniques. L’Occident moderne attend des techniques ce qu’aucune civilisation antérieure n’a attendu : en premier lieu dominer la nature, et à cette fin accumuler de la puissance pour la transformer. En vue de quoi convient-il de « vaincre et contraindre la nature » ? Ici l’ancrage religieux de la modernité est décisif ; la finalité est eschatologique, il s’agit de transformer la condition humaine en surmontant toutes les sources d’insatisfaction qui la grèvent, atteindre même l’immortalité si c’était possible. Nombre d’économistes imaginent que l’association de la technique et du marché résoudra la crise qui s’annonce : nous découvrirons en temps voulu de nouvelles sources d’énergies aussi abondantes et bon marché que le furent les énergies fossiles. Ce credo est si fort qu’il finit même par convaincre les économistes les mieux informés de l’état de la planète comme J.-P.Fitoussi. Cette spiritualité anime un courant de pensée contemporain inséparable de l’essor des nanotechnologies, des biotechnologies, des sciences de l’information et des sciences cognitives, à savoir le transhumanisme. Ce dernier reprend notamment au premier degré l’espérance baconienne de dépassement de la mort. Avant d’aborder le second volet de la spiritualité moderne, je crois pouvoir affirmer que la quête de la puissance débouche nécessairement sur l’hubris, la démesure. La démesure inhérente à la quête de puissance tient à une raison structurelle. Cette quête finit par supprimer toute extériorité, tout référent, et donc par interdire toute limite, et même toute finalité. Nous en sommes déjà là, nous qui ne pouvons plus être confrontés à quelque wilderness, à quelque nature sauvage, nous qui ne pouvons plus rencontrer qu’une nature anthropisée.

Le second trait majeur de la spiritualité occidentale moderne est l’importance que nous accordons à l’individu. L’individu au sens moral (et non physique) est, dans les sociétés traditionnelles, pour le moins cantonné, pour ne pas dire réprimé. On ne saurait changer de caste, la place de l’individu est pour une grande part prédéterminée par l’appartenance au groupe social au sein duquel il est né. C’est précisément ce que la modernité, celle des droits subjectifs et du contrat social, remettra en cause. Or il y a un lien entre progrès technique et individualisme. Un encadrement collectif trop fort ralentirait tant l’invention que la diffusion de techniques nouvelles. Cela explique le succès de l’occident. Contrairement à la Chine, il n’y avait en Europe aucune autorité politique suffisante pour y maintenir une quelconque stabilité sociale ; et qui plus est, cette Europe a précocement institué un marché ouvert, donnant libre cours à l’expression des choix individuels. De façon plus fondamentale encore, l’ouverture d’un espace illimité à l’innovation exige des activités économiques qu’elles ne cherchent plus à satisfaire les « besoins absolus » (éprouvés quelle que soit la situation de nos semblables) des individus, mais leurs « besoins relatifs » (éprouvé si leur satisfaction nous procure une sensation de supériorité vis-à-vis de nos semblables). Nous retrouvons ici le même phénomène qu’avec la puissance, les besoins relatifs excluent en effet toute espèce de limite externe. Les sociétés modernes se sont organisées pour la satisfaction des besoins relatifs, à défaut desquels la croissance économique aurait fait long feu. Et nous retrouvons l’hubris, la démesure.

(Extraits du chapitre technologie, environnement et spiritualité in Crise écologique, crise des valeurs - Labor et Fides, 2010)

5/14) Dominique Bourg : limites de la technique

La crise écologique dans laquelle nous nous abîmons est d’essence spirituelle. Elle tire ses origines des fondements mêmes de notre civilisation.

L’homme peut être une force destructrice car il ne fait pas partie de la nature, c’est l’extériorité des hommes au monde, à l’image de Dieu, qui rend possible la domination humaine, et partant la crise écologique que nous connaissons. Notre spiritualité est dangereuse. Elle l’est en premier car elle nous conduit à accorder une confiance irraisonnée en nos technologies. La technologie nous sauvera ! Or il est une classe de problèmes qui ne souffrent pas de solutions technologiques, affirme Garett Hardin dans son texte sur la tragédie des communaux, à savoir les problèmes de populations et de ressources.

Une seconde limite à la puissance de nos techniques est ce qu’on appelle l’effet rebond, ce que l’on gagne grâce au progrès technologique à l’unité est perdu, en termes de consommation de ressources, par la multiplication de ces mêmes unités. Un ordinateur aujourd’hui consomme moins d’énergie, mais la puissance requise, les types d’usage et le nombre d’utilisateurs n’ont cessé d’augmenter, si bien que la consommation globale d’énergie due à l’informatique s’accroît..

Une troisième limite est le fait que la technologie puisse provoquer des effets dommageables aussi bien qu’imprévisibles. Tous les grands problèmes environnementaux de la seconde moitié du XXe siècle ont constitué des surprises : les effets de la pollution nucléaire, ceux de l’usage massif de pesticides, la déplétion de la couche d’ozone, le changement climatique, etc. Enfin nos techniques ne nous permettent que des interventions localisées et ponctuelles, face à des mécanismes au long cours pouvant concerner des espaces gigantesques.

Les défis environnementaux ne constituent plus tant des problèmes de pollution que des problèmes de flux. Ni le dioxyde de carbone ni le méthane ne sont des polluants. La raréfaction des ressources découle directement ou indirectement de la croissance exponentielle de la population et des activités humaines depuis les années 1950. Or, si les pollutions sont susceptibles de connaître des solutions technologiques, tel n’est en revanche pas le cas pour l’augmentation des flux. La liberté de produire et de consommer des uns peut désormais gravement altérer les conditions biosphèriques d’existence de tous.

(Extraits du chapitre technologie, environnement et spiritualité in Crise écologique, crise des valeurs - Labor et Fides, 2010)

6/14) Dominique Bourg : Que faire face à la cris écologique ?

La crise écologique dans laquelle nous nous abîmons est d’essence spirituelle. Elle tire ses origines des fondements mêmes de notre civilisation.

La biosphère n’est pas simplement un bien commun ou public, elle conditionne l’existence de tous, maintenant et à l’avenir. Il n’est pas question ici d’une opposition de la liberté des uns à celle des autres, mais de détruire ou non tout exercice possible de la liberté. Nous avons affaire à un niveau de réalité supérieur, qui appelle des règles transcendantes, même si nous devons les discuter au sein d’un espace démocratique.

Nous ne disposons par principe d’aucun levier d’action permettant d’agir directement sur notre spiritualité, sur le socle de nos comportements. A quoi s’ajoute le délai, souvent trop long, qui sépare l’avènement de valeurs nouvelles, des effets qu’elles peuvent produire. Or nous sommes aujourd’hui confrontés à une urgence environnementale sans proportion avec ce temps long, du moins pour l’action. En revanche, appelons de nos vœux des changements économiques, politiques et institutionnels puissants, affectant volontairement et profondément nos modes de vie. Ils en tarderaient pas à éroder l’ancien socle spirituel et à susciter l’émergence de valeurs nouvelles, participant d’une spiritualité de la finitude et de la modération.

(Extraits du chapitre technologie, environnement et spiritualité in Crise écologique, crise des valeurs - Labor et Fides, 2010)

7/14) Jean-Louis Schlegel : le pape, un objet de polémique

Joseph Ratzinger rappelait que le droit démocratique est certes discuté et élaboré démocratiquement contre la force, mais il est aussi à la merci de majorités qui peuvent être aveugles ou injustes. Pour lui, la question des fondements du droit demeure : «  Il existe quelque chose qui ne pourra jamais devenir du droit, qui reste toujours en soi du non-droit, ou un droit qui précède indéfectiblement toute décision de la majorité et un droit qu’elle doit respecter. » En fin de compte, la bombe atomique est aussi un produit de la raison ; et finalement la culture en éprouvette et la sélection des hommes ont été aussi inventées par la raison. Conclusion : « La raison ne devrait-elle pas être placée sous surveillance ?

La loi naturelle, dit maintenant J.Ratzinger devenu le pape Benoît XVI, a pour « principe premier » de faire le bien et d’éviter le mal. Comme sociologue, je dois dire que ce qui est au moins aussi immédiat que l’évidence du bien et du mal, c’est la difficulté sur l’interprétation du bien et du mal, avec même une difficulté spéciale à identifier le mal. Le reproche souvent fait au droit naturel est celui du raisonnement circulaire, ou du cercle vicieux : pour définir la nature humaine, on postule ce qu’on veut y trouver, et c’est un risque d’autant plus fort qu’on relie, comme le fait Benoît XVI, la loi naturelle à l’idée de création. On identifie alors nature de l’homme et fins de l’homme. C’est-à-dire qu’on met dans la nature de l’homme ce qui est en fait souhaitable pour lui. Une question qu’on doit maintenant se poser est celle des liens entre ces positions morales fondées sur une conception métaphysique de la nature humaine, et d’autre part la nature dite extérieure, ou le souci écologique de cette nature.

On constate qu’à partir de Jean-Paul II, les déclarations écologiques sont devenues bien plus fréquentes dans l’Eglise catholique, sans qu’il y ait à ce jour un grand texte officiel de Rome sur ce sujet.

(Extraits du livre Crise écologique, crise des valeurs - Labor et Fides, 2010)

8/14) Alain Papaux : de l’illimité à l’indisponible

L’homme peut tout vouloir, les indisponibilités auxquelles il est confronté n’étant dues qu’à une limite passagère, à une connaissance-maîtrise momentanément insuffisante de la science. Le transhumanisme qui porte ce projet est bien un humanisme, un héritier de la vision moderne de l’homme et de la science. La nature humaine est devenue indistincte puisque commensurable aux artefacts, rendue disponible par la convergence NBIC (sciences dites nano-bio-informativo-cognitives). Même l’intériorité s’est technicisée. Toutefois la liberté des modernes, libérée par disparition des limites, loin de nous accomplir, se prépare à nous engloutir.

Si la nature semblait autrefois à l’abri du mode de vie des humains, la nature aujourd’hui s’en trouve fatiguée, épuisée. L’environnement s’est soudain rapproché, et dangereusement rapproché, jusqu’à la symbiose, sa pollution devenant notre propre pollution, jusqu’à nous menacer. La nature nous est devenue indisponible. Nos artefacts dont l’une au moins des dimensions atteint l’échelle du globe, provoque la disparition de toute extériorité dans un monde d’hybrides.

Le droit doit être repensé afin d’assumer l’indisponibilité d’une grande part de la nature, corrélativement la finitude, retrouvée, de l’homme. En ce sens le « catastrophisme éclairé » d’un Dupuy s’avère infiniment plus réaliste que les analyses coûts/bénéfices auxquels on assimile trop souvent encore le principe de précaution.

(Extraits du livre Crise écologique, crise des valeurs - Labor et Fides, 2010)

9/14) Heather Eaton : quel rôle pour les religions dans une ère écologique?

Thomas Berry pensait que les religions, dans leurs formes contemporaines, ne sont pas en mesure de répondre à l’ampleur de la crise écologique actuelle. Mais nous ne pouvons néanmoins pas nous passer d’elles pour relever ces défis. La matière et l’esprit sont séparées dans l’imaginaire religieux au lieu d’être intimement entrelacés. Il est impératif de remettre en question les notions de suprématie humaine et de transcendance spirituelle à l’égard du monde naturel telles qu’elles existent dans le judaïsme, le christianisme et l’islam. Dès lors, il appert que les religions et la signification même de la religion sont en transition.

Les aspects profonds de la conscience humaine symbolique (religieuse) renferment un large pouvoir de transformation. J’estime qu’il est temps de renégocier nos imaginaires sociaux avec une conscience écologique et une présence à la Terre qui dépassent ce qui a auparavant été mobilisé dans les processus culturels de l’Occident. Il faut considérer qu’il y a eu d’innombrables religions et que la plupart d’entre elles ont disparu ; les traditions actuelles ne vont pas durer éternellement. Leur contenu change au fil des années.

La symbolisation de la Terre est considérée comme la plus ancienne représentation systématique du monde. Les activités terrestres impressionnent toujours la conscience humaine, suscitant d’intenses émotions – la crainte, la joie, la fascination, l’inspiration, la tristesse, le calme ou l’amour – sollicitant médiation et représentation. L’expression « l’immensité de la forêt » traduit une expérience largement partagée. Il est clair que l’humanité a besoin d’une spiritualité qui nous apprenne à être présents à la Terre et à vivre selon ses rythmes. Les religions elles-mêmes doivent revenir aux sources de leur réveil spirituel et s’émanciper des notions triomphalistes de vérité, de l’inerrance des textes et de la fidélité aux traditions.

(Extraits du livre Crise écologique, crise des valeurs - Labor et Fides, 2010)

10/14) Christopher Key Chapple : Jaïnisme, non-violence et écologie

L’éthique de non-violence du jaïnisme invite chaque pratiquant jaïn, au nom de son progrès spirituel personnel, à vivre entièrement dans l’effort d’atténuer la souffrance, non seulement des êtres humains, mais également des animaux, végétaux, microbes, voire éléments naturels. Comme le dit l’Acaranga Sutra (IVe siècle avant Jésus-Christ), « il y a des êtres vivants dans la terre, dans l’herbe, dans le bois, dans le tas de fumier, dans le tas de poussière ».

Il s’agit de veiller à la manière dont on se déplace, dont on parle, dont on accepte les autres, dont on reçoit ou rejette les objets. Dans la tradition jaïn, il y a le végétarisme, le jeûne périodique, les vœux de stabilité (limitant l’étendue des déplacements de chacun) et pour les perfectionnistes, l’utilisation devant soi d’un balai pour éviter de marcher sur un être vivant. Des échelons sur une échelle invitent à un perfectionnement croissant avec adhésion aux cinq grands commandements du jaïnisme : non-violence, respect de la vérité, non-convoitise, tempérance sexuelle et non-possessivité. Au 12e échelon, on a surpassé tous les karmas destructeurs ; aucune passion ne subsiste plus, bien que quelques illusions s’attardent encore. Mais celles-ci disparaissent au moment où l’on atteint le 13e et avant-dernier étage. Enfin, au moment de mourir, on atteint le 14e échelon, un état de liberté totale.

Le jeûne est une pratique jaïn qui pourrait être interprété dans un sens écologique. En s’abstenant périodiquement de nourriture, l’individu acquiert une force intérieure, une capacité de faire plus avec moins. Et cela peut s’exprimer dans d’autres domaines que la nourriture : jeûner par rapport à la voiture (réduire sa consommation d’essence), ou par rapport aux médias (période pendant laquelle on proscrit la télévision, Internet et le téléphone portable). Cette cure volontaire de simplicité peut favoriser un nouveau lien avec la nature et faire apprécier les choses essentielles de la vie.

(Extraits du livre Crise écologique, crise des valeurs - Labor et Fides, 2010)

11/14) Nicolas Hulot : la spiritualité à l’heure des choix

Je pense que la spiritualité est le chemin que l’on cherche pour nous relier, parce que l’homme n’est pas le Tout, il est la fraction d’un Tout. Je me sens lié avec le vivant. Je ne me sens pas étranger ou dissocié. Je sens intimement que je fais partie d’un tout ; je n’arrive pas à le démontrer, mais je le ressens. Quand je fais eau commune avec des baleines, je n’ai pas une étrangère en face de moi. Nous sommes issus d’une même histoire, d’une même matrice. Et d’ailleurs la science nous l’a confirmé : il y a beaucoup de nous dans la baleine et il y a beaucoup de la baleine en nous. La fragmentation, les divisions qui sont les produits de la pensée, pour nous cataloguer dans des espèces, des races, dans des nationalités, pour moi tout ceci est abstrait. Notre civilisation s’emploie à nous désolidariser et à couper tous les liens avec le reste du vivant et à le  détruire. Les cultures se brassent, il y a des pertes d’identité. La notion de village, la notion de territoire, de pays, tout cela va devenir une abstraction. Et fatalement aussi la famille. Mine de rien, nous vivons les uns sur les autres, mais nous n’avons jamais été aussi éloignés de nos proches. Il y a une perte de sens, culturelle et spirituelle, il y a une perte de repères. Je suis intéressé à comprendre à quel moment il y a eu un découplage.

Pour moi l’homme est la partie consciente de la nature, c’est un privilège. Cela amène à beaucoup d’interrogations, et même peut-être beaucoup d’obligations. Nous sommes à un carrefour de crises, crise économique que certains découvrent financières, crise énergétique, avec la fin du pétrole entre autres, crise alimentaire, parce que nos sols agonisent sous l’effet de la désertification, crise de la biodiversité, parce que nous dilapidons ce capital naturel que nous avons reçu en héritage, et maintenant pour compliquer le tout, il y a la crise climatique qui vient accélérer toutes ces crises et qui nous fait changer d’échelle. Nous arrivons aux limites de la résistance physique de notre planète et de sa résilience. Il y a eu trop de profusion, trop de tout, abus de tout. D’ailleurs, quand on essaie de trouver le plus petit dénominateur commun à toues ces crises, c’est notre incapacité chronique à nous fixer des limites.

Il y a deux options. Soit il va y avoir un repli sur soi, ce que j’appelle la tentation de la ruine : repli sur les nationalismes, sur l’égoïsme, où chacun va essayer dans cette période trouble de se protéger d’abord. Gardons à l’esprit que nous ne sommes pas civilisés en profondeur, et qu’un  certain nombre de circonstances peut nous faire replonger dans la barbare. Lorsque des difficultés graves arriveront, chacun considérant que d’autres en sont responsables, nous pourrions reprendre le chemin des heures les plus noires de l’humanité. Ce sont des vices communs à Bush et ben Laden : le mal, c’est l’autre. Soit profitons de cette période de doute pour reposer les questions du sens de la vie, du projet humain, des valeurs. Nous vivons un moment délicat, pour ne pas dire dangereux, où tout peut basculer, et qui est aussi une incroyable opportunité. Nous pouvons reconstruire une nouvelle logique. Est-ce que nous serions moins heureux à procéder à certains renoncements, à hiérarchiser nos désirs et nos besoins ? Cela n’est pas possible si nous n’avons qu’une vision purement matérialiste des choses.

Nous avons un devoir de nous humaniser, de devenir humain au sens profond de ce terme. Nous formons une communauté d’origine et de destin. C’est le moment de créer un fantastique lobby des consciences. On peut tous quelque chose, chacun à son niveau, non en se culpabilisant, mais en se responsabilisant. Personnellement, j’oscille entre cet optimisme et cette inquiétude, parce que je sais que tout peut se passer.

(Extraits du livre Crise écologique, crise des valeurs - Labor et Fides, 2010)

12 /14) Philippe Roch : la nature, source d’inspiration spirituelle

Les philosophies dualistes admettent une réalité divine transcendante, c’est à dire une séparation entre le corps et l’esprit. Cette tendance peut aller jusqu’à considérer la réalité sensible comme une illusion, la seule réalité étant du domaine de l’esprit comme l’a fait Platon (428-348 av. J.-C.) avec son allégorie de la caverne. Cette philosophie conduit à une suprématie de la raison et au dénigrement de la nature. Le dualisme a été repris par Descartes et Kant. Les philosophies monistes admettent au contraire une unité entre esprit et matière. Considérant l’Esprit en toutes choses, elles favorisent par essence le respect de la nature. Nous trouvons dans ce groupe Héraclite et les stoïciens, les chrétiens de culture celtique, JJ Rousseau, les transcendantalistes HD.Thoreau, RW.Emerson ou Robert Hainard.

Avec le dualisme, il y a une contradiction fondamentale entre l’idéologie de notre civilisation et les mécanismes de la nature, garants de durabilité. Il y a eu rupture. En favorisant la concentration du pouvoir, de l’argent et de la culture, les villes ont permis le développement progressif d’un monde spécifiquement humain, qui a pu se croire détaché de la nature. L’un des défauts majeurs de notre système économique est aussi de mentir sur sa productivité. La croissance du produit intérieur brut se fait au détriment du capital de la nature, dont nous dépendons totalement pour nos vies et nos activités. Or des études internationales démontrent que les  écosystèmes sont surexploités ou détruits (Millenium Ecosystem Assessment), que la biodiversité est en chute libre (index planète vivante), que nos émissions de gaz à effet de serre ont déjà commencé à modifier le climat de la planète (Rapports du GIEC) et que l’exploitation de la nature par l’humanité a dépassé sa capacité de régénération (Empreinte écologique). Nous sommes entrés en période de décroissance.

Il faut savoir que chaque élément de la nature est relié à tous les autres. Par exemple le cycle de l’eau si indispensable à la vie dépend de l’énergie du soleil, de l’atmosphère, de la biosphère, des sols qui absorbent, filtrent, et restituent l’eau. La science confirme l’unité fondamentale de l’univers minéral et vivant par la découverte des particules élémentaires communes à tous les éléments de l’univers. La biologie a montré que toutes les formes de vie sont construites à partir d’un alphabet unique et universel de 5 lettres. L’étude des écosystèmes montre l’interdépendance de tous leurs constituants et celle des écosystèmes entre eux. Le respect de tout ce qui nous entoure découle de l’unité de la nature. Cette unité n’interdit pas les conflits, les tensions, ni l’utilisation des ressources, l’abattage d’un arbre ou la mise à mort d’un animal. Mais la pensée de l’arbre coupé pour me chauffer ne me quitte jamais, en attendant que mes restes aillent nourrir les racines de ses frères ou de ses descendants. Chaque vie humaine est finalement recyclée. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

L’observation de la nature nous invite à prendre la responsabilité de ne pas perturber, encore moins empoisonner ses cycles naturels, afin que toute la population humaine, les générations futures et l’ensemble des êtres vivants puissent bénéficier des bienfaits de la nature. Le respect n’est pas abstinence, mais attention et reconnaissance. La biomasse produite chaque année par la croissance des végétaux sur la terre ferme est de 400 milliards de tonnes (120 milliards de matière sèche), ce qui équivaut à 71 milliards de tonnes d’équivalent pétrole. J’appelle une nouvelle alliance entre l’humanité et la nature par une convergence de la science et de la spiritualité. Utilisons nos découvertes scientifiques et techniques pour alléger notre pression sur la nature.

(Extraits du livre Crise écologique, crise des valeurs - Labor et Fides, 2010)

13/14) Alain Grandjean : L’apocalypse n’aura pas lieu

L’ego arrache son autonomie à la nature aux prix d’une envie intérieure : celle de transgresser toute limite, de transgresser tout lien, car tout lien est une limite. Le fait de ne pas croire que l’apocalypse va arriver la rend inévitable. Mais y croire absolument c’est aussi la rendre inévitable. La stratégie de l’aveuglement (« on s’en est toujours sorti », « je crois en l’homme, « la technique va nous sauver ») est criminelle : elle nous interdit de nous préparer au pire.

Pour Jean-Pierre Dupuy, nous sommes en sursis, la seule option c’est de croire à l’apocalypse finale pour pouvoir en retarder l’échéance. Pour d’autres, c’est inévitable car l’espèce humaine ne réagit fortement qu’au moment où la catastrophe est sensible et il sera alors trop tard. Pour d’autres encore, il est trop tard parce qu’il est impossible que les citoyens des pays développés réduisent fortement et rapidement leur consommation d’énergie, et il est impossible que les Indiens, les Chinois acceptent de ne pas accéder à notre standard de vie rapidement. Pour d’autres enfin, les mécanismes internationaux et les mécanismes démocratiques sont tout à fait inadaptés pour régler les problèmes actuels.

Mais, comme l’avait dit Karl Popper, l’avenir n’est pas écrit, il est « irrésolu ». Si les comportements humains se sont montrés non coopératifs pendant des siècles, on ne peut en déduire logiquement qu’ils le seront toujours… L’intelligence collective est facilitée pas la finitude du monde qui fait comprendre à chacun d’entre nous que sa propre action a un sens positif ou négatif sur l’espèce dans son ensemble. Pour être concret, c’est en ce moment que s’envisagent des « quotas individuels de CO2 » à l’échelle de la planète, ce qui crée un lien immédiat entre chacun de nous et la planète. Nous pouvons dire que le sens de l’histoire humaine se révèle à nous et se ressent quand et au moment précis où nous l’incarnons.

(Extraits du livre Crise écologique, crise des valeurs - Labor et Fides, 2010)

14/14) citations extraites du livre Crise écologique, crise des valeurs

- Montaigne continuait de parler de « nos confrères les animaux ». Calvin incluait explicitement « les bêtes brutes, les arbres, les pierres » dans la résurrection finale. Mais dans le tournant cartésien du XVIIe siècle, une dénaturation inquiétante des chrétiens s’est produite. Quand les chrétiens se décideront-ils à ressaisir en masse leur propre tradition et à se porter à l’avant-garde de la lutte écologique ? (Jean Bastaire)

- La crise écologique est la crise d’une culture qui a perdu le sens de la sacralité du cosmos. En ce sens, la crise écologique n’est pas seulement une crise de la nature, mais de l’être humain. Elle n’est pas seulement à l’extérieur de nous, mais au-dedans de nous. (Michel Maxime Egger)

- L’étude d’autres civilisations a un mérite : elle nous permet de mettre en évidence que le présent au sein duquel nous vivons n’est pas inéluctable. C’est-à-dire que d’autres peuples ayant trouvé des solutions très différentes de celle que nous avons nous-mêmes élaborées pour répondre aux défis de la condition humaine, il est possible que nous-mêmes puissions le faire. Je serais plutôt du côté des philosophies biocentristes ou écocentristes et qu’il est donc de la responsabilité de l’espèce humaine de tout faire pour que les perturbations (qu’elle induit) ne provoquent pas un déséquilibre irréversible du système. (Philippe Descola)

- Dans l’expérience esthétique de la nature, les choses se retirent pour ainsi dire dans une autonomie inabordable ; elles manifestent alors si clairement leur intégrité qu’elles nous apparaissent en elles-mêmes, et non en tant que constituants désirés. (Jürgen Habermas)

- Finalement, l’identification phénoménologique à l’expérience esthétique de la nature permet d’affirmer : « Je suis la nature » ; se respecter soi-même, c’est respecter la nature. (Gérald Hess)

- La perspicacité ouverte est celle d’un humain inséré dans son milieu, constitutivement assigné à du déterminant parce que déterminé; c’est là une condition irréductible au seul contrat, libre, des modernes. Un humain inséré dans; non assimilé à. Il ne convient pas de substituer à l’anthropocentrisme récusé un biocentrisme. (Pierre Gisel)

(Labor et fides)