« L’être humain se caractérise par sa capacité de faire des détours pour mieux atteindre ses fins. Il sait faire un détour pour aller plus vite, se retenir temporairement de consommer et investir pour accroître sa consommation globale, etc. Dès lors que le travail est divisé, il constitue le détour de production par excellence. L’esprit du détour de production a été si bien perverti par la division du travail extrêmement poussée qui caractérise la société industrielle que le détour, l’énergie dépensée à le parcourir, deviennent des objectifs recherchés pour eux-mêmes. Des productions jugées superflues ou même nuisibles sont légitimées par le travail qu’elles fournissent à la population. Aux gaspillages destructeurs de ressources naturelles non renouvelables, personne n’ose remédier car ils garantissent l’emploi. Un syndicat ouvrier, en France, exigeait à l’époque que le programme Concorde fût poursuivi ; doit-on penser qu’il cherchait ainsi à hâter l’avènement de la société sans classes dans laquelle tous les ex-prolétaires voleraient en supersonique ? Non, bien sur, c’est le travail qu’il défendait. Pour quel résultat ?

Si on divise le nombre de kilomètres parcourus par une voiture par le temps de déplacement, le temps de travail afin d’obtenir les ressources nécessaires à son acquisition, à son usage et à son entretien, on obtient une vitesse « généralisée » d’environ sept kilomètres à l’heure, un peu plus grande que la vélocité d’un homme au pas, mais sensiblement inférieure à celle d’un vélocipédiste. Le résultat obtenu, arithmétiquement, signifie ceci : le Français moyen, privé de sa voiture, donc libéré de la nécessité de travailler de longues heures pour se la payer, consacrerait moins de temps généralisé au transport s’il faisait tous ses déplacements à bicyclette. Ce scénario alternatif serait jugé par tous absurde, intolérable. Et cependant il économiserait du temps, de l’énergie et des ressources rares, il serait doux à ce que nous nommons l’environnement.

Fidèle à la logique du détour de production pour mieux en révéler le caractère idéologique, le calcul que nous avons fait montre que le temps passé à concevoir et fabriquer des engins capables de faire « gagner du temps » fait beaucoup plus qu’annuler le temps qu’ils économisent effectivement. L’économie, ce serait économiser la peine et les efforts de l’homme ? Quelle naïveté ! Qui ne voit que tout se passe comme si l’objectif était, au contraire, de les occuper sans relâche, quitte à la faire piétiner, de plus en plus vite, sur place ?

(Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé)