avec Michel Sourrouille, faisons connaissance
On ne naît pas écolo, on le devient. Comment ? Pourquoi ? Longue histoire. Je suis un enfant d’après-guerre, je suis animal parmi les animaux, androgyne comme tout le monde, athée et écolo, mais aussi cosmopolite et localiste, philosophe et militant, politique et associatif… Je suis fragments de vie, je serai fragment de Terre, assemblage temporaire de molécules qui se dissoudront en atomes ; conscience partielle et fugitive de la vie de l’univers.
mon arbre généalogique
Racontez-moi vos ancêtres, je vous dirai qui vous êtes. Je suis né le 4 novembre 1947, et même bien avant. Certains croient faire de gros progrès en reconstituant leur généalogie familiale grâce à quelques archives usées : attitude purement anthropocentrique qui balbutie sur un siècle ou deux. Ce n’est pas là un exercice très captivant, mieux vaut le long souvenir de notre histoire commune. Remonte dans le temps, bien avant l’automobile, le téléphone et l’électricité… tu arriveras il y a 400 générations, quand tes ancêtres commençaient à cultiver la terre et à se croire séparés de l’univers. En remontant encore, il y a 10 000 générations environ, tu trouveras ton premier ancêtre homo sapiens. Mais ton origine est encore antérieure ; il y a 100 000 générations, ceux par qui tu es arrivé étaient des hominidés. Si tu continues à remonter la chaîne du vivant qui mène jusqu’à toi, tu arrives aux unicellulaires, à la formation de la Terre, à la naissance de l’univers. Cet exercice mental bien documenté par la science te permet alors d’agir selon ton âge véritable de quinze milliards d’années. Avec une conscience ainsi élargie, tu pourras prendre part au changement de cap vers une société qui soutient la vie, qui respecte tous les êtres vivants. Au contraire, valoriser la conscience subjective d’une existence rattachée seulement à tes derniers ancêtres t’empêche de percevoir que toutes les autres espèces vivantes forme ta parentèle, que la biodiversité est aussi une composante de ta famille. Les humains appartiennent à l’ordre de la vie ; nous ne sommes que fragment de Terre, lié à son destin universel.
Je suis un passeur
Les fragments de mon enfance expliquent ce que je suis devenu. J’ai de la chance. Je deviens bientôt un octogénaire, je n’ai jamais connu de guerre sur mon territoire, ni famine, ni crise économique aiguë. La France où j’habite est la cinquième puissance mondiale. Mon niveau de vie, qui doit correspondre à la moyenne nationale, a atteint le plus haut sommet qu’il pouvait atteindre dans l’histoire humaine depuis son origine. Dans mon cocon familial, j’ai toujours été heureux. Ma mère était au foyer, nous avons toujours eu une atmosphère de sérénité. Mon père n’avait qu’un idéal, fonder une famille heureuse. Il a réussi. Mon idéal à moi ? Fonder une société heureuse. C’est pourquoi je suis un passeur.
J’ai été heureux de naître et de ressentir, je ne suis pas malheureux de ma mort prochaine qui offrira mon corps au recyclage de la matière. L’essentiel n’est pas là pour moi. Je suis un passeur ; je ne fais que transmettre les connaissances que j’ai acquises. Je suis ou j’ai été moniteur de colonies de vacances et instructeur CEMEA1, éducateur puis professeur de SES2, animateur pour jeu d’échecs et formateur d’animateurs, arbitre national FFE3 et formateur d’arbitres, animateur du pôle écologique du PS et formateur EELV4, très actif sur Internet pour diffuser mes analyses, journaliste-écrivain pour la Nature et l’Écologie, toujours prêt à aller plus loin en discutant avec mes proches et mon prochain. Chacun de nous apprend aux autres, consciemment ou inconsciemment, de façon maladroite ou pertinente. Car chacun de nos actes ou presque est jugé par d’autres, servant de modèle ou de repoussoir.
Un passeur de choses tristes
Mais la société française en particulier, et la biosphère en général, sont au bord de l’abîme. Notre abondance matérielle, notre mobilité exacerbée, notre espérance de vie qui s’allonge, tout cela découle de l’énergie facile, de l’énergie fossile. L’effondrement est inéluctable, nous avons dépassé la capacité de charge de la planète. La croissance dans un monde fini est impossible, tous les indicateurs sont au rouge, écologiques (perte de biodiversité, stress hydrique, stérilisation des sols, épuisement des ressources non renouvelables, non recyclage des ressources renouvelables, réchauffement climatique…), économiques (crise de surendettement des ménages et des États, chômage de masse, inflation qui ne peut que reprendre…) ou sociaux (militarisation de la société, exacerbation des individualismes, éclatement des structures institutionnelles, dérapages de la société du spectacle, radicalisations identitaires…).
D’ici à 2050, la synergie des crises alimentaires, énergétiques, climatiques et démographiques va entraîner une dégradation rapide et brutale du niveau de vie à l’occidentale. Face à la catastrophe annoncée, les humains vont réagir à leur manière, selon deux modalités contradictoires. Pour une part, les violences se multiplieront, qu’elles s’exercent entre les humains ou pour piller les dernières ressources accessibles. Nous ferons aussi appel à la raison, à la coopération, au sentiment d’interdépendance. Nous ne pouvons pas déterminer à l’avance ce qui l’emportera entre la face sombre de l’individu ou l’intelligence des situations.
Évitons le pire
Je fais mon possible pour éviter le pire. Personnellement, mon idéal de former une société heureuse ne disparaît pas avec la montée des difficultés, au contraire. Toute mon existence a été vouée à (in)former après m’être (in)formé, et peu importe de ne pas obtenir immédiatement un résultat probant. Aucun individu ne peut à lui seul changer la société, c’est notre comportement commun qui fait le sens de l’évolution. Il me suffit d’avoir fait ce que j’estimais devoir faire, la part du colibri5.
J’arrive à la fin de ma vie, la retraite professionnelle ne m’empêche pas d’agir. Je passe plus d’heures au service de l’espèce humaine et de notre biosphère que si je travaillais à plein temps. Ce livre est l’aboutissement de mes pensées, de ma vocation d’éduquer. Je veux essayer de montrer que nous sommes déterminés par notre milieu social, mais que nous pouvons choisir notre propre chemin. Il n’y a de liberté véritable que dans la mesure où nous savons mesurer les contraintes. Je suis arrivé peu après mai 1968 aux années de mon éclosion, à ma renaissance. Élevé dans une société autoritaire, imbibée de religiosité et d’économisme, il me fallait penser autrement. Dans mon carnet de notules que je tenais depuis 1969, j’attribuais à Tchekhov cette phrase que je fais mienne :
« Tout homme a en lui-même un esclave qu’il tente de libérer. »
Je me suis libéré. Pour mieux réfléchir… Pour aider à améliorer le monde… J’ai soutenu et propagé tout ce qui à mon avis allait dans ce sens, la non-violence, l’objection de conscience, le féminisme, le naturisme, le biocentrisme, le sens de l’écologie, le sens des limites de la planète, l’objection de croissance, le malthusianisme, la simplicité volontaire…
Voici donc un compte-rendu des fragments de mon existence au service des générations futures et des non-humains : les mémoires d’un militant écolo. Ma première révolte, base de ma libération, fut ma lutte contre l’esprit de religion. En espérant que cela pourra vous aider à cheminer de votre côté…
Pour m’écrire, biosphere@ouvaton.org
annexe
1. CEMEA, Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active
2. SES, sciences économiques et sociales
3. FFE, Fédération Française des Echecs
4. EELV, Europe Ecologie – Les Verts
5. Dans « La part du colibri, l’espèce humaine face à son devenir », Pierre Rabhi rappelle l’enseignement de la légende amérindienne du colibri : « Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés et atterrés observaient, impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu.
Au bout d’un moment, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces quelques gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? » « Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part. »

Trois petits commentaires sur trois passages. Rien de bien méchant, je vous rassure :
1) « Chacun de nous apprend aux autres, consciemment ou inconsciemment, de façon maladroite ou pertinente. »
Tout à fait d’accord. Mais n’oublions pas l’inverse : chacun apprend DES autres, etc.
2) « Les fragments de mon enfance expliquent ce que je suis devenu. »
Là encore c’est vrai. Mais cette fois n’oublions pas le … hasard.
Déjà le hasard de la rencontre de nos parents, celui qui nous a fait naître ici et pas ailleurs, à telle époque et pas une autre, en bonne santé ou alors mal foutu, etc.
Et puis le hasard de nos rencontres. Celle d’un bon prof, ou alors celle d’un bon curé… ne parlons pas des gentils, ni des mauvais, qui ont toutes les chances de nous dégoûter à jamais… la rencontre d’un auteur, fusse t-il de romans, d’un penseur, etc. etc. etc.
(à suivre)
3) « J’ai de la chance. [etc.] »
Michel Sourrouille est donc conscient de tout ça, et c’est très bien. Moi aussi je remercie souvent le hasard. Et pourtant, ça non plus… je ne sais pas le définir.
Mis à part ces 3 petits points de détail, je dis à bravo à Monsieur Sourrouille.
Bravo pour son courage, sa détermination, sa réflexion etc.
Mais là aussi, le hasard n’y est probablement pas pour rien. Ce qui fera alors dire à certains qu’il n’y a pas là de quoi être fier. Et je ne parle pas de ceux qui rigolent de ses échecs.
Je veux dire, de ses résultats à vouloir changer le monde. Non, je veux juste dire qu’il n’a pas à avoir honte. Et je lui souhaite de continuer encore 100 ans comme ça… à nous en apprendre, quitte à rabâcher. Et à emmerder tous ces braves gens qui n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux. 😉
Juillet-août 2023 Biosphère (Michel Sourrouille) nous offrait gracieusement (gratuitement) une longue série intitulée « Fragments de vie, fragment de Terre (Mémoires d’un écolo) ». Un texte qui date de 2012. Tous les jours un nouvel épisode, de quoi alors passer l’été sans s’ennuyer.
L’occasion déjà, pour ceux qui ne le connaissaient pas, de voir un peu qui est ce Monsieur Sourrouille. D’où il vient, ses ancêtres, son enfance, ses idées etc. Mais aussi l’occasion, pour les moins fainéants, de se faire violence, de décoloniser leur imaginaire. Juste ce qu’il faut pour pouvoir imaginer cette UTOPIE pour 2050 (sic). Tout un programme !
Qu’il nous ressert donc aujourd’hui, avec cette nouvelle série. Qui à première vue, de ce premier épisode, ne diffère guère de la précédente. (à suivre)
(suite) Pour commencer, là encore il s’agit de faire connaissance. Autrement dit de se présenter. Ce qui est en effet la moindre des choses entre gens civilisés. 😉
Mais surtout indispensable, pour pouvoir publier :
– « Mais les maisons d’édition n’éditent que ceux dont on a déjà entendu parler. »
(2012 Mémoires d’un écolo)
Personnellement je n’ai jamais eu besoin d’un éditeur. Ni de faire parler de moi, encore moins de me faire un nom… mais bon.
Bref, là encore nous retrouvons l’idée directrice, si ce n’est le postulat « On ne naît pas écolo, on le devient ». C’est là le titre de son livre édité en 2017. Et bien sûr un petit coucou à Simone. Ce qui déjà peut se discuter. Vu que moi, par exemple, après avoir cru longtemps l’être devenu… eh ben aujourd’hui je refuse absolument d’en être qualifié !
(à suivre)
(et fin) Quant aux changements de sexe, et autres revirements de genre, avec tout ce qu’ON voit aujourd’hui… eh ben là je me dis que Simone aurait pu devenir Simon.
Et même qu’un Michel peut finir Michèle. Et/ou vice versa. Ben oui c’est possible, de toute façon ON ne sait jamais, et je vous laisse donc imaginer …
Sous titre, du bouquin : « Se réinventer de A à Z ».
Autrement dit se faire violence, décoloniser son imaginaire, etc. etc. Bref, moi aussi je ne fais que rabâcher. Mais bon, même si ça ne sert à rien, en attendant… ça fait toujours passer le temps.