22/27. Tanzanie, le paradis devenu un enfer

Chaque jour nous publions un des 27 chapitres du livre de Michel SOURROUILLE

SURPOPULATION Afghanistan, France, Royaume Uni…

aucun pays n’est à l’abri

https://librairie.edilivre.com/essai/33438-surpopulation-9782414634231.html

Tanzanie, la réalité avait tout pour plaire. C’est un pays riche de sa biodiversité ; dans le Parc National de Gombe, Jane Goodall a passé 50 années pour observer les chimpanzés. L’indépendance a été accordée en 1962 par le Royaume-Uni sans aucune violence. Julius Nyerere, un socialiste, devient le premier président de la république du Tanganyika à la suite d’élections libres. En 1964 le Tanganyika et Zanzibar fusionnent pour former la république unie de Tanzanie. Soucieux d’accélérer l’émancipation des Africains par rapport au monde occidental, Julius Nyerere prononce la Déclaration d’Arusha en février 1967 :

« Il est stupide d’imaginer que la Tanzanie pourra enrayer sa pauvreté avec l’aide financière étrangère plutôt qu’avec ses propres ressources… Être indépendant veut dire compter sur soi… Qu’elles proviennent de l’impôt ou de l’extérieur, les ressources financières de l’Etat doivent être affectées en priorité aux paysans et non aux villes, il convient de viser l’autosuffisance alimentaire… »

Selon l’idéal de Nyerere, tout cela doit conduire à la création d’une société égalitaire, juste et solidaire.

L’autosuffisance alimentaire est aujourd’hui toujours une réalité en ce qui concerne la plupart des produits. Les cultures vivrières sont le maïs, la banane, le riz, le sorgho, la patate douce, le millet… 95 % de la pêche est faite par de petits pêcheurs indépendants, utilisant des techniques anciennes dans des embarcations traditionnelles. L’agriculture est le deuxième secteur économique porteur et contribue actuellement à hauteur de 30% du PIB derrière les services (37,5%) mais devant l’industrie (26,3%). Le secteur agricole emploie plus de 70 % de la population active et représente 35% du montant total des exportations nationales. La Tanzanie dispose de 44 millions d’hectares de terres arables qui couvrent 50% de la superficie totale (mais seulement 25% sont cultivés). La majeure partie de la production est assurée par des petits producteurs disposant d’exploitations de 0,2 à 2 hectares et s’inscrivant pour la moitié dans une agriculture de subsistance. 1

Mais la déclaration d’Arusha s’avéra très vite impopulaire. Toutes les terres appartiennent à l’État, et celui-ci réalise des concessions locatives allant jusqu’à 99 ans. L’économie est devenue de plus en plus centralisée. L’abolition des coopératives et des gouvernements locaux ainsi que la généralisation de la scolarisation au niveau primaire en deux années seulement reflètent l’impatience d’atteindre rapidement certains buts politiques au détriment du principe d’un développement décentralisé et équilibré. La Tanzanie en est ressorti endettée suite à la perte de confiance qu’elle a subi auprès des bailleurs de fonds internationaux. Pire, se soucier de l’agriculture sans penser à l’évolution démographique a été une faute majeure.

La Tanzanie, c’était 7,5 millions d’habitants en 1950, 45 millions en 2012, 65 millions aujourd’hui et 151 millions de prévu en 2050. Une multiplication par 20 en un siècle seulement. C’est ingérable, cela devient invivable. L’accès à la médecine moderne a permis de diminuer la mortalité infantile sans la contrepartie d’un recours à la contraception. Selon l’Indice de développement humain (IDH) des Nations unies, la Tanzanie fait maintenant partie des pays les plus pauvres du monde. En 2024, près de 44 % de la population vit avec moins de 2,15 US$ par jour. Les données statistiques reflètent parfaitement l’absence complète de rationalité malthusienne en Tanzanie. Ils continuent d’enfanter, ils font comme tout le monde ici ou ailleurs, peu importe les ressources. Rappelons la loi de Malthus définie ainsi en 1798 :

« Lorsque la population n’est arrêtée par aucun obstacle, elle va doubler tous les vingt-cinq ans, et croît de période en période. »

L’Ouganda n’est pas le seul pays à aimer les exponentielles. Un doublement de la population tous les 25 ans est la conséquence d’un taux d’accroissement annuel moyen de 2,8 %. En 2020 selon la banque mondiale, l’hypothèse de Malthus est encore validée dans un certain nombre de pays. Burkina-Faso et Guinée (2,8 %) Mozambique, Somalie, Tanzanie et Zambie (2,9 %) ; Tchad et Mali (3 %) ; Congo (3,1 %); Angola et Tanzanie (3,2 %) ; Ouganda (3,3 %) ; Guinée équatoriale (3,4 % ) ; Niger (3,8 %).2

Le sujet du planning familial reste un tabou même si les choses évoluent un peu, trop peu, trop tard. On laisse faire « la nature », ou plutôt on impose aux femmes des grossesses multiples dès le plus jeune âge. En juin 2017, le président John Magufuli avait déclaré que les jeunes filles ayant accouché ne devraient pas être autorisées à retourner à l’école. Le 9 septembre 2018, Magufuli a publiquement mis en garde les Tanzaniens contre l’utilisation de moyens de contraception, affirmant que ceux qui choisissent les options du planning familial sont des « paresseux » et les accusant de ne pas vouloir travailler dur pour assumer la responsabilité de nourrir leurs enfants. Par suite d’une telle conception, le gouvernement tanzanien a suspendu la diffusion à la télévision et à la radio de spots publicitaires sur le planning familial.3

En octobre 2022 cependant, la présidente actuelle Samia Suluhu a au contraire exhorté les femmes à avoir moins d’enfants et à envisager le recours à la contraception pour atténuer la pression démographique sur les ressources nationales. La population de la Tanzanie connaît en effet une augmentation annuelle moyenne de 3,2 % selon les chiffres du dernier recensement dévoilés par la cheffe de l’État depuis la capitale Dodoma (770 000 habitants). La présidente Samia Suluhu commente :

« Une telle population n’est peut-être pas un gros problème pour un grand pays comme le nôtre, mais c’est un fardeau quand il s’agit d’allouer des ressources et de fournir des services sociaux… Nous avons besoin de stratégies de développement pour offrir des services à tout le monde... »4

Elle a souligné que la population du pays devrait atteindre 151,2 millions en 2050. Mais son discours plaide surtout pour accroître les aides, pas pour limiter la fécondité. De plus la corruption reste élevée, elle se situe à 62 sur 100 pour le secteur public en 2022 selon l’indice de corruption de l’ONG Transparency International ; ce qui place le pays à la 98ème place mondiale. La police est omniprésente, l’armée est choyée avec près de 1 % du PIB qui lui est consacré. Les priorités budgétaires ne vont pas au planning familial…

Selon un rapport de la Banque mondiale publié en 2019, la capitale économique Dar es Salaam (7 776 000 habitants) est « l’une des villes qui connaît la croissance la plus rapide en Afrique et, avec un taux de croissance de 6,5 %, elle devrait atteindre 10 millions d’habitants d’ici 2030. En raison de cette croissance rapide, la ville est confrontée à de graves problèmes de mobilité, qui sont aggravés par un réseau routier insuffisant. »  Dans une ville tentaculaire, l’absence d’infrastructures de tous ordres, y compris l’assainissement, est un problème auquel ne peut faire face un gouvernement débordé. Il faut y ajouter bien d’autres difficultés, ainsi la fragilité du tourisme. Celui-ci contribue à plus de 16 % du PIB du pays, c’est un signe d’une trop forte dépendance aux apports extérieurs. Or nous commençons à savoir que le tourisme au long cours est une activité nuisible pour la planète. De toute façon les restrictions de déplacement entraînés par la déplétion des ressources fossiles vont tôt ou tard mettre à mal la mode des voyages.

Comme la voie de la sagesse l’indique, quand on ne peut élever qu’un seul enfant, on n’en fait pas cinq comme en Tanzanie.

1 https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2019/02/05/agriculture-la-tanzanie-terre-d-opportunites

2 https://donnees.banquemondiale.org/indicator/SP.POP.GROW

3 https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2018/09/tanzania-decision-to-pull-family-planning-ads-an-attack-on-sexual-and-reproductive-rights/

4 https://www.leparisien.fr/international/tanzanie-une-hausse-de-pres-de-40-de-la-population-en-10-ans-un-fardeau-pour-la-presidente-31-10-2022-GRD66QDGBRAR5DQ647VR5T62K4.php

2 réflexions sur “22/27. Tanzanie, le paradis devenu un enfer”

  1. Dans les archives du MONDE, absolument rien sur la surpopulation en Tanzanie… sauf cet article du 20 mars 2015, à moitié réjouissant :
    « Vétérinaires sans frontières nous entraîne en Tanzanie examiner la moindre crotte produite par les grands animaux de la savane auxquels David Waltner-Toews préfère l’humble mais herculéen bousier… On sent le Canadien tenté par une forme de fatalisme malthusien : « Pouvons-nous reculer du bord du précipice vers lequel la surpopulation de la planète nous a poussés ? », se demande-t-il, ajoutant « qu’à long terme la santé pour tous signifie l’affliction pour beaucoup ». Le dernier chapitre de son livre, où des solutions sont avancées (manger moins de viande, puiser l’énergie des excréments…), suggère cependant qu’il a encore l’espoir de laisser aux générations futures la planète, sinon aussi propre qu’il l’avait trouvée, du moins encore vivable. »
    De 2015 à 2025, LE MONDE n’en dira pas plus !

    1. Parti d’en rire

      Heureusement que Rapporterre est là pour nous rappeler chaque jour que Le MONDE a du caca dans les yeux. De la merde quoi. Et ce depuis au moins 2015 !
      Mais aussi pour nous donner matière à réfléchir. Décoloniser nos imaginaires quoi.
      Comme là, avec cette idée de puiser l’énergie des excréments …
      Ah qu’elle est bonne, cette idée !
      C’est sûr, au moins avec ça ON n’est pas prêt d’en manquer, d’énergie.

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