3/7. En route vers l’effondrement programmé

L’une des principales leçons à retirer de l’effondrement des mayas, des Anasazis, des habitants de l’Ile de Pâques et des autres sociétés est que le déclin peut commencer dix ou vingt ans seulement après qu’une civilisation ait atteint son apogée en nombre, en richesse et en puissance. La raison en est simple : l’apogée de la consommation de ressources et de la production de déchets implique l’apogée de l’impact sur l’environnement, au risque de dépassement des ressources. Il n’est donc pas étonnant que le déclin des sociétés ait tendance à suivre de près leur apogée. Aujourd’hui notre planète tout entière se retrouve face à une situation similaire aux Mayas, le réchauffement climatique, la surpopulation, les guerres intestines, les conflits sociaux, la déforestation….

Dans son livre de 2006, « Effondrement » (comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie), Jared Diamond remarque ne connaître aucun cas dans lequel l’effondrement d’une société ne serait attribuable qu’aux seuls dommages écologiques. Il cible les facteurs principaux : dommages environnementaux, changement climatique, voisins hostiles et partenaires commerciaux. L’ensemble de ces quatre éléments restent très significatifs de la période contemporaine.

L’échec de la civilisation maya, prémonitoire de ce qui va arriver à la civilisation thermo-industrielle, est une application de ce mode d’analyse. Couvrant un territoire allant de l’actuel Yucatan (Mexique) jusqu’au Honduras, cette nation comptait à son apogée quelque quinze millions d’habitants. En quelques générations la société s’est effondrée, laissant derrière elles des villes désertées, des routes commerciales abandonnées et des pyramides en ruines. L’hypothèse climatologique de ce déclin semble aujourd’hui confirmée : c’est une période de sécheresse excessive qui serait à l’origine de cet effondrement entre 750 et 950 de notre ère. Une longue période de climat très sec aurait réussi à mettre fin à ce monde, ponctuée par trois sécheresses catastrophiques vers 810, 860 et 910, chacune durant quelques années. Bien sûr la thèse climatologique n’exclut pas d’autres hypothèses antérieurement émises comme la surpopulation, les guerres intestines, les conflits sociaux, la déforestation… mais ces évènements ne peuvent qu’accompagner le changement climatique.

La prospérité dont jouit le Premier Monde actuel (les pays développés) est fondée sur la dépense du capital environnemental qu’il a en banque (ses sources d’énergie non renouvelable, ses stocks de poissons, ses sols arables, ses forêts, etc.). Il serait déraisonnable de nous réjouir de notre confort présent, alors qu’il est clair que nous nous trouvons actuellement dans une situation non renouvelable. « La crise démographique se résout déjà d’elle-même, parce que le taux de croissance de la population mondiale diminue, de sorte que la population se stabilisera. » Cette prédiction semble réaliste. Cependant elle n’est nullement réconfortante, et ce pour deux raisons : la population mondiale actuelle vit déjà à un niveau qui n’est pas durable ; et par ailleurs le plus grand danger auquel nous sommes confrontés est une augmentation encore plus grande de l’impact humain si la population du Tiers-Monde parvient à atteindre le niveau de vie de celle du Premier.

Aujourd’hui notre planète tout entière se retrouve face à une situation similaire aux Mayas, le réchauffement climatique, la surpopulation, les guerres intestines, les conflits sociaux, la déforestation. Le chapitre 9 fait le point sur deux méthodes d’action, la gestion des problèmes par le bas (bottom-up) et la gestion des problèmes par le haut (top-down). Des sociétés peu nombreuses et occupant un petit territoire peuvent pratique une gestion par le bas de problèmes environnementaux. C’est-à-dire que tous les habitants oeuvrent ensemble à la résolution des problèmes qui leur sont spécifiques : chacun sait qu’il sera affecté par les événements qui se produisent et partage une identité et des intérêts communs avec les autres habitants. Tous ont conscience qu’ils tireront avantage des mesures environnementales intelligentes qu’ils prendront. La gestion par le haut conviendra à une société nombreuse et dotée d’une organisation politique centralisée.

Le chapitre 14, « Pourquoi certaines sociétés prennent-elles des décisions catastrophiques », montre que la sortie de crise n’est pas donnée à toutes les sociétés : « Il faut qu’un dirigeant se fasse parfois visionnaire, ce qui implique du courage politique. Les premiers shoguns tokugawas ont réduit la déforestation du Japon longtemps avant que celle-ci n’atteigne le stade de l’Ile de Pâques ; Joaquin Balaguer, le dictateur a soutenu fortement les défenseurs de l’environnement dans la partie dominicaine d’Hispaniola alors que ses homologues du côté haïtien ne firent rien de tel ; les dirigeants de la Chine communiste ont promulgué un planning familial longtemps avant que la surpopulation de leur pays atteigne le niveau du Rwanda. »

Mais croire que la technologie résoudra nos problèmes est infondé. Toutes les technologies nouvelles, qu’elles réussissent ou non à résoudre les problèmes qu’elles sont censées résoudre, génèrent en général de nouveaux problèmes qui n’ont pas été anticipés. Les solutions technologiques aux problèmes environnementaux sont bien plus coûteuses que les mesures de prévention. Trop souvent, la focalisation des hommes politiques et des industriels sur les promesses que représentent pour un avenir lointain les voitures à hydrogène et l’énergie éolienne détourne l’attention de toutes les mesures évidentes dont nous avons besoin dès maintenant pour réduire la circulation, donc la consommation de carburant.

Deux types de choix semblent cruciaux pour faire pencher le plateau de la balance vers le succès ou vers l’échec : des plans à long terme et la volonté de reconsidérer les valeurs fondamentales. Il faut un certain courage pour pratiquer la pensée à long terme. Cela va à l’encontre de la prise de décision réactive à court  terme qui caractérise trop souvent les élus politiques. J’ai étudié les révisons douloureuses de valeurs communes tout au long de cette enquête. Les Norvégiens du Groenland refusèrent de sacrifier une partie de leur identité d’européenne, de chrétiens et d’éleveurs ; ils en sont morts. Au contraire les habitants de Tikopia ont eu le courage d’éliminer le porc, leur seul gros animal domestique, symbole pourtant de l’importance du statut dans les sociétés mélanésiennes, parce qu’il détruisait l’environnement. Le gouvernement de Chine a retreint la liberté du choix individuel reproducteur, au lieu de laisser les problèmes démographiques échapper à tout contrôle. Toutes ces révisons de valeurs passées sont autant de raisons d’espérer – notamment que les citoyens du Premier Monde trouvent le courage d’effectuer la réévaluation de leurs valeurs traditionnelles de consommation et de niveau de vie.

La dernière raison d’espérer est l’interconnexion même du monde contemporain globalisé. Aujourd’hui, le flux d’information nous apprend en temps réel ce qui advient partout dans le reste du monde. Par ailleurs nous accumulons des connaissances sur l’effondrement des sociétés d’autrefois afin de tirer un bénéfice concret de ce savoir. Cette intelligence du temps et de l’espace est notre chance. J’ai écrit ce livre avec l’espoir de contribuer à ce qu’un nombre suffisant de mes contemporains saisissent cette chance et fassent la différence.

(Gallimard)

12 réflexions sur “3/7. En route vers l’effondrement programmé”

  1. – « L’une des principales leçons à retirer de l’effondrement des Mayas, des Anasazis, des habitants de l’Ile de Pâques et des autres sociétés est que le déclin peut commencer dix ou vingt ans seulement après qu’une civilisation ait atteint son apogée en nombre, en richesse et en puissance. »

    Comme je disais hier (À 11:54), dater le début d’un déclin (décadence) n’est pas évident.
    Quoi qu’il en soit, tout a un début et une fin. Et entre les deux, ce qu’ON appelle donc l’apogée. Sauf que pour moi… une société qui n’a jamais compté autant d’individus (que ce soit un, deux, quatre ou huit milliards peu importe), de richesses (PIB, nombre de milliardaires), qui n’a jamais été aussi puissante (nombre de militaires, d’ogives nucléaires), et bien sûr qui n’a jamais autant consommé et produit de déchets… cette société là n’est pas à son apogée, mais déjà en phase de décadence avancée. (à suivre)

    1. (suite) Cette phase, dite d’apogée, peut donc être déjà marquée par la décadence. Nietzsche, au 19ème siècle, la voyait déjà quasiment partout, jusque dans la musique de Wagner. Que dirait-il aujourd’hui ?
      La Taille, le Poids, le Nombre… ne sont que des indicateurs. La baisse (chute) du PIB, si ce n’est du Pouvoir d’Achat, comme celui du Nombre… et certainement pas du nombre de flics, de militaires, d’ogives nucléaires et autres merdes… ne sont pas forcément les signes du déclin (décadence).
      Pour moi, c’est plutôt dans les façons de penser (les idées) qu’il faut chercher.
      Pour moi le début de la décadence, c’est quand ON commence à penser comme des porcs. (Vivre et penser comme des porcs – Gilles Châtelet)
      (à suivre)

      1. (et fin) Ce qu’ON appelle « apogée » n’est donc qu’une certaine idée.
        Qui découle de celles qu’ON se fait de la « grandeur », de la « puissance », de la « richesse », de la « réussite », de la « gloire » et j’en passe !
        Alors si ON veut raviver la Flamme… ne serait-ce que celle de l’intelligence collective, dont tout découle… c’est tout ça qu’il faut Démolir. Et reconstruire. Et bien mieux cette fois !

        -« Toutes ces révisons de valeurs passées sont autant de raisons d’espérer – notamment que les citoyens du Premier Monde trouvent le courage d’effectuer la réévaluation de leurs valeurs traditionnelles de consommation et de niveau de vie. » (Jared Diamond)

      2. Plus = mieux … nouveau = mieux … ON n’arrête pas le Progrès … il en a toujours été ainsi … c’est dans la nature humaine … oh mon dieu non pas ça, partout où ON a essayé ça s’est mal passé… et j’en passe !
        Ce ne sont là que quelques unes de ces façons de penser comme des porcs.

  2. – « La dernière raison d’espérer est l’interconnexion même du monde contemporain globalisé. Aujourd’hui, le flux d’information nous apprend en temps réel ce qui advient partout dans le reste du monde. [etc] » (Jared Diamond)

    Sauf qu’il s’agit là d’un flux (toujours plus grand, plus gros, plus indigeste etc.) d’informations, et de… désinformations. Et qu’en même temps les gens n’ont pas (ou n’ont plus) le temps… ni l’envie, le courage… disons alors les moyens, de faire le tri et d’analyser tout ça.
    N’allons surtout pas croire que ce qu’ON appelle les « nouvelles technologies », notamment dans les domaines de la Communication (Radio, Télévision, Internet etc.) sont pour nous un avantage.
    Autrement dit un plus. Et donc un mieux.
    Toutefois… comme je disais hier (À 21:15) … ON peut toujours rêver. Et même espérer. 😉

  3. La grande différence entre les effondrements passés et celui qui nous menace est que ce dernier sera global ce qui change la nature des choses. Quand l’empire Romain s’est effondré, les civilisations Américaines (ou leur ancêtres) n’en ont pas été trop affectées). Là, les choses seront très différentes.

    1. C’est vrai. Toutefois je pense que ceux qui devraient s’en sortir le mieux seront les peuples indigènes (ou autochtones). Du moins ce qu’il en reste.
      – Peuple autochtone (Wikipédia)

    2. Monsieur Barthès, peut-être vous souvenez-vous de ce vieil échange :

      – « Bonjour Didier et Michel,
      Les sociétés thermo-numériques pourraient mieux se maintenir du fait des avantages issus de l’accumulation d’information et d’algorithmes. Ces avantages peuvent notamment être militaires (système d’armes sophistiquées, drones de combats, information, …) ou de ‘soft power’ [blabla], ce qui leur permet d’accaparer les ressources (matières premières, alimentation, …) pour elles. Ça a toujours été été comme ça dans l’histoire de l’humanité, je ne vois pas pourquoi ça changerait … [etc.] » (Thierry C 27 juin 2017 à 22:09 “l’Effondrement global avant 2030, une prévision de Cochet” – Biosphère)
      (à suivre)

      1. (suite à 16:18) Ce jour là vous et moi étions donc d’accord, du moins sur ce point.
        Avantages… mieux se maintenir (s’en sortir)… qu’il disait, Thierry C.
        Monsieur Carminel… qui ne voyait pas pourquoi ça changerait…
        J’ai encore un petit commentaire (petit bonus) coincé dans les tuyaux… il fait suite à ce que je raconte à 11:34… et il ne devrait pas tarder à sortir.
        Si vous avez le temps… dites-nous ce que vous en pensez.
        De mon côté je pense avoir fait largement le tour, et le con tour, du Problème.
        Oh bien sûr je peux toujours en rajouter… mais à quoi bon !? 🙂

        1. Que les sociétés thermo-industrielles aient construit plus de moyens pour exploiter plus vite les ressources de la Terre, c’est vrai, que cela leur ait donné un avantage provisoire face aux autres civilisations c’est vrai aussi, elles les ont « mangés » d’une certaine façon, à la fois dominées et conquises à leurs valeurs.
          Mais quand il n’y aura plus de ressources ça ne marchera plus. Ni nos machines, ni nos ordinateurs (tous deux gourmands en matière et en énergies) ne serviront plus à rien.
          Des sociétés plus petites, moins nombreuses (beaucoup moins) moins gourmandes seront plus résistantes (si du moins elles peuvent se mettre en place) .C’est la leçon finale d’un fameux livre de Barjavel : Ravage
          Je suis très pessimiste sur l’avenir, nous prenons partout les mauvais chemins, et l’IA ne nous servira à rien.

        2. Merci Monsieur Barthès pour cette réponse. Aujourd’hui également nous sommes donc d’accord. Du moins sur ce point.
          Reste à voir si l’épisode 4/7 nous permettra d’avancer un peu plus loin… 😉

  4. – « Les critiques s’accordent pour la plupart à trouver l’œuvre importante, tout en relevant certains points de désaccord. [etc. etc.] »
    (Wikipédia : Effondrement (essai) ; chapitre Critiques et commentaires)

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