4/6) Mitterrand, un cancre de l’écologie à l’Elysée

Son affiche de campagne en 1974 présente Mitterrand sur un fond de cheminée d’usine et de ligne à haute tension.  Durant cette campagne présidentielle, le terme environnement n’est utilisé qu’une seule fois. Si le terme remplit plusieurs pages de ses livres, cela reste du domaine littéraire. Les neuf pages de sa campagne de 1981 consacrées à l’environnement résultent en fait des succès électoraux des écologistes en 1977. La crise écologique reste une notion assez floue pour Mitterrand, sous-tendue par l’intime conviction que la science lui portera remède. « J’adore les chemins de fer, les avions et tous les transports rapides, jusqu’aux fusées qui nous entraîneront ailleurs quand la terre sera devenue trop exiguë », écrit-il en 1978 dans L’Abeille et l’Architecte.

Le mouvement écologiste – associations de défense de l’environnement et comités anti-nucléaires – est comme anesthésié par la franche victoire de la gauche en 1981. Les militants croient naïvement que  tout va devenir rose. Le début du septennat leur donne raison. Au Larzac comme à Plogoff, Mitterrand tient ses promesses de campagne. Mais strictement celles-là. On ne connaît même pas le nom du conseiller chargé de l’environnement durant les deux premières années du septennat. D’ailleurs, y en a-t-il seulement un ? Très vite il n’est plus question d’un moratoire nucléaire ou de stopper la modernisation de la force de frappe. On dénombre 80 tirs plus ou moins discrets de 1981 à 1994.  Au cours des deux septennats, on va inaugurer 38 réacteurs sur les 58 en fonctionnement aujourd’hui. Au fond de lui-même, Mitterrand assimile la technologie nucléaire au progrès. Celui-ci ne se refuse pas ; il se maîtrise. Il autorise la fabrication du mox, un mélange d’uranium et de plutonium de récupération. En 1989, il s’exprime ainsi : « Il faut préparer l’avenir, mettre au point les centrales du XXIe siècle. »

Sur cinq Premiers ministres, aucun ne pousse le président à sortir de son indifférence écologique. Pour les ministres eux-mêmes, ce n’est guère mieux. Haroun Tazieff, secrétaire d’Etat chargé de la prévention des risques technologiques et naturels majeurs, ne voit en 1984 aucun danger pour les alentours à Mururoa. Dans un pamphlet de 1989, il conteste à la fois l’effet de serre et la disparition de la couche d’ozone. Comme gouverner droit avec de tels conseillers ? Dans le gouvernement Cresson, le ministre de l’environnement Lalonde figurait à la 19e place, dans le gouvernement Rocard à la 35e. Mitterrand exprime en revanche sa mégalomanie en lançant de nombreux « grands chantiers » qui témoigneront de sa gloire pour des siècles : le Grand Louvre, la Très Grande Bibliothèque, la « pataphar » de l’Opéra Bastille, le nouvel arc de triomphe de la Défense. Au regard de l’écologie urbaine, les monuments mitterrandiens sont autant de piètres exemples. Lorsqu’en 1983 Mauroy présente son plan de rigueur, Mitterrand intervient sur le fait que les difficultés budgétaires ne doivent pas retarder ses grands projets. Le chef de l’Etat négligera par contre l’aménagement du territoire.

La loi littoral est votée en janvier 1986, mais il faudra une condamnation du Conseil d’Etat pour que le décret d’application soit enfin publié en 2000. Au premier tour des élections municipales de mars 1989, on enregistre une poussée des Verts. Mitterrand est furieux : « La montée des écologistes n’est qu’un épiphénomène. Ces gens-là n’ont aucune idée, aucun projet. Ils sont d’une ignorance crasse, ce sont des ennemis du progrès. Le nucléaire ? Mais rien n’est plus sûr ! » Des cinq présidents qui se sont succédés à l’Elysée de 1959 à 2007, Mitterrand est celui qui a le moins légiféré sur l’environnement.  Il ne s’est jamais intéressé aux dommages créés sur l’environnement par les marées noires, les pollutions automobiles, l’envahissement des déchets. Le bilan législatif est donc modeste.

En définitive Mitterrand a une conception anthropomorphique de la nature. Il rapproche cette création humaine qu’est le paysage des innovations dues aux découvertes techniques. Dans les deux cas, c’est l’homme qui est central : cultivateur, forestier, inventeur, technicien. Il a reçu une éducation catholique et reste dans la tradition des hommes politiques français, tous nourris de concepts judéo-chrétiens. Comme pour De Gaulle, Pompidou et Giscard, le rapport de l’homme avec la nature est conditionné par le texte de la Genèse : « Croissez et multipliez et remplissez la terre et soumettez-là, dominez les poissons et la mer, les oiseaux du ciel et tout ce qui est sur terre. » Conçu à l’image de Dieu, l’homme a été placé dans l’univers pour le gouverner. Voilà pourquoi, comme ses devanciers, Mitterrand a du mal à passer du sentiment de la nature – phénomène culturel – à la science des équilibres écologiques ou à la gouvernance durable.

Marc Ambroise-Rendu dans son livre Des cancres à l’Elysée (5 Présidents de la république face à la crise écologique)

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