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Simplicité, Sobriété… Techniques douces

Les années 1970, c’était encore l’époque où nous n’avions pas besoin d’anglicismes comme low tech / high tech pour envisager ce qu’il faudrait pour assurer un avenir durable à nos générations futures. Dans le hors série « spécial écologie » du Nouvel Observateur (juin-juillet 1972), « La dernière chance de la Terre », on trouve explicitement une différenciation entre techniques dures et techniques douces dont voici un résumé : Petit apport d’énergie / Grand apport d’énergie exosomatique ; production artisanale / industrielle ; priorité au village / à la ville ; limites techniques imposées par la naturel / Limites techniques imposées par l’argent… Pour refroidir la Terre, nous n’avons pas besoin d’injection de soufre, nous avons besoin de négawatts, c’est à dire d’appuyer sur la pédale du vélo (techniques douces) et non sur l’accélérateur de la voiture thermique ou électrique(technique dure).

Aujourd’hui un article du MONDE, la conversion aux « low tech » de jeunes ingénieurs,  annonce un « basculement » que l’étudiante Florence Drouet décrit ainsi : « Je ne pouvais plus continuer mon travail, si contradictoire avec la réalité alarmante de la pénurie d’énergie et de ressources. On m’avait appris à rester dans un moule cadré. Quand j’ai pris conscience que, contrairement à ce qui est asséné, on ne pourra pas s’en sortir par la fuite en avant technologique, cela a été vertigineux. » Les bigots technophiles ne cachent pas leur joie devant ce qu’ils pensent être des délires technophobes :

Fbr : Bienvenue au moyen âge !

Gordon : Les ingénieurs high tech coréens rigolent…

le sceptique : En prenant un gros bloc de pierre, genre par exemple du silex, ben peut-être qu’on pourrait en dégager des sortes de lames et d’éclats, qu’on pourrait ensuite retravailler et dédier à des choses simples et universelles comme percer, trancher, racler…

D accord : Nul doute qu’en tirant au lance pierre on saura bien se défendre contre des pays qui rigoleront bien de nos délires. Curieux de voir ce que va donner un planeur lowtech dans un combat aérien contre un chasseur russe ou chinois de 6ème génération.

pierre marie : « ferme écologique du Bec Hellouin »ou mas Beaulieu de Rabhi, main d’œuvre gratuite appréciée. Le plus productif dans la permaculture : proposer des stages payants, toucher le fric et faire bosser gratuitement. Sympa, les topinambours et le quinoa sont proposés à tous les repas, à un prix solidaire.

Albireo : Courage, encore quelques recherches et on aura réinventé la technologie du Néolithique.

Philip69 : Alors que l’urgence climatique appelle une myriades de solutions techniques pour adapter notre monde tout en restant dans les limites du socialement et politiquement acceptable, on a besoin d’ingénieurs de high-tech, pas de bricolo du dimanche, pas plus que de permaculteurs de lopins.

Paolo Kanté : Il faut creuser de plus en plus profond pour déterrer un commentaire positif de nos jours.

Michel SOURROUILLE : Analysons les conséquences socio-économiques d’un appareil apparemment aussi anodin que le mixer électrique. Il extrait les jus de fruits en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Quelle merveille ! A première vue. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la prise et le fil pour s’apercevoir qu’on est en face du terminal domestique d’un système national et, en fait, mondialisé. L’électricité arrive par un réseau de lignes alimenté par les centrales… nucléaires. L’ensemble de la chaîne ne garantit un approvisionnement que si chacun des maillons est encadré par des bataillons d’ingénieurs, de gestionnaires, eux-mêmes reliés aux administrations(quand ce n’est pas à l’armée).  En mettant le mixer en marche, on se branche sur tout un réseau de systèmes interdépendants, complexes et fragiles. Le passage de techniques simples à l’équipement moderne a impliqué la réorganisation de la société tout entière. Sa nécessaire déstructuration ne sera pas facile.

techniques douces contre techniques dures

Obama parie sur l’économie verte et remet la science (de l’environnement) au sommet de l’agenda (Le Monde du 23 décembre). Je trouve d’une totale ambiguïté le concept de technologies vertes adopté par l’éditorial. Car qu’est-ce qui est « vert » et que peut-on dire de la technoscience ? Le débat dans les années 1970 sur l’opposition entre techniques dures et  techniques douces, nous offre des pistes de réflexion.

Dans le numéro 9 du mensuel la Gueule ouverte (juillet 1973), Ivan Illich, de passage à Paris pour son dernier livre La convivialité, avait développé ses thèmes de prédilection, dont le rôle de l’outil, convivial ou non : « Je distingue deux sortes d’outils : ceux qui permettent à tout homme, plus ou moins quand il veut, de satisfaire les besoins qu’il éprouve, et ceux qui créent des besoins qu’eux seuls peuvent satisfaire. Le livre appartient à la première catégorie : qui veut lire le peut, n’importe où, quand il veut. L’automobile, par contre, crée un besoin (se déplacer rapidement) qu’elle seule peut satisfaire : elle appartient à la deuxième catégorie. De plus, pour l’utiliser, il faut une route, de l’essence, de l’argent, il faut une conquête de centaines de mètres d’espaces. Le besoin initial multiplie à l’infini les besoins secondaires. N’importe quel outil (y compris la médecine et l’école institutionnalisées) peut croître en efficacité jusqu’à franchir certains seuils au-delà desquels il détruit inévitablement toute possibilité de survie. Un outil peut croître jusqu’à priver les hommes d’une capacité naturelle. Dans ce cas il exerce un monopole naturel ; Los Angeles est construit autour de la voiture, ce qui rend impraticable la marche à pied ».

 Dans le hors série spécial écologie du Nouvel Observateur (juin-juillet 1972), « La dernière chance de la Terre », on trouve explicitement une différenciation entre techniques dures et techniques douces :  

Société à technologies dures Communautés à technologies douces
Grands apports d’énergie

Matériaux et énergie non recyclés

production industrielle

priorité à la ville

séparé de la nature

limites techniques imposées par l’argent…

Petits apports d’énergie

matériaux recyclés et énergie renouvelable

production artisanale

priorité au village

intégrée à la nature

limites techniques imposées par la nature…

 La technologie utilisée doit être douce, douce à l’usage, douce à la reproduction du savoir-faire, douce à la Nature. Sinon on  se retrouve devant des remèdes controversés, comme l’ingénierie du climat destiné à refroidir la Terre (cf. http://abonnes.lemonde.fr/archives/article/2008/12/22/l-ingenierie-du-climat-un-remede-controverse_1134027_0.html). Pour refroidir la Terre, nous n’avons pas besoin d’injection de soufre, nous avons besoin de négawatts, c’est à dire d’appuyer sur la pédale du vélo (techniques douces) et non sur l’accélérateur de la voiture (technique dure).

techniques douces

Les Etats-Unis avaient invité les quinze économies les plus fortes du monde, y compris la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du sud, à deux jours de réunion (27 et 28 septembre 2007) sur la sécurité énergétique et le changement climatique. Il est vrai que ces économies dominantes sont responsables de 90 % des émissions de gaz à effet de serre. Selon Condoleezza Rice, « Le système actuel n’est pas durable. » Mais selon la même, secrétaire d’Etat, « Nous devons le transcender complètement par une révolution dans la technologie de l’énergie ». Le secrétaire de la Convention des Nations unies sur le changement climatique lui a rétorqué : « La technologie n’est qu’un élément des quatre piliers de la lutte, avec la réduction des émissions, l’adaptation aux conséquences du changement et le financement ». La Biosphère a même constaté à plusieurs reprises que la technique qui a créé le problème ne peut résoudre le problème.

 

La Biosphère demande donc instamment aux dirigeants américains actuels de savoir reconnaître la différence entre techniques dures et techniques douces. Quelques pistes de réflexion qu’on pouvait déjà lire il y a trente cinq ans :

Société à technologies dures Communautés à technologies douces

Grands apports d’énergie

Matériaux et énergie non recyclés

production industrielle

priorité à la ville

séparé de la nature

limites techniques imposées par l’argent…

Petits apports d’énergie

matériaux recyclés et énergie renouvelable

production artisanale

priorité au village

intégrée à la nature

limites techniques imposées par la nature…

Liste complète dans le hors série spécial écologie du Nouvel Observateur (juin-juillet 1972), « La dernière chance de la Terre » !

 

NB : Tous les articles pour la Biosphère sont archivés et classés sur Internet, http://biosphere.ouvaton.org/page.php?doc=2007/affichactu2

 

technique douces contre techniques imbéciles

Voter ne doit pas empêcher de réfléchir :

Dans une société vernaculaire, la technique est « enchâssée » dans les relations sociales, elle est sous contrôle social. La technique agricole ou artisanale utilisée par une société vernaculaire  n’est pas une technique visant à maximiser la productivité. En effet, ce type de société met en place la technique la mieux adaptée pour atteindre le maintien de son homéostasie (équilibre dynamique) et par-là celle de l’écosphère elle-même. La technique de l’homme traditionnel n’était donc pas destinée à transformer ou maîtriser l’environnement, mais plutôt à lui permettre d’y vivre. Il s’ensuit que la technique utilisée par une société lui est propre, elle est partie intégrante de son héritage culturel et le « transfert de technologie » y est très peu répandu. Quand les Portugais ont introduit le mousquet dans le Japon du XVIe siècle, son emploi fut désavoué et il fallut attendre longtemps avant qu’il soit autorisé à remplacer les armes traditionnelles. Son efficacité en tant qu’instrument de guerre n’était pas mise en doute. Mais il ne  correspondait pas à la tradition culturelle japonaise, pour laquelle l’utilisation d’un engin permettant à un gamin de tuer un samouraï chevronné était tout à fait inadmissible. (…)

C’est notamment parce que la société vernaculaire a adapté son mode de vie à son environnement qu’elle est durable, et c’est parce que la société industrielle moderne s’est au contraire efforcée d’adapter son environnement à son mode de vie qu’elle ne peut espérer survivre. Wolfgang Sachs1 met en relief les conséquences sociales d’un appareil apparemment aussi anodin que le mixer électrique : « Il extrait les jus de fruits en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Quelle merveille ! A première vue. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la prise et le fil pour s’apercevoir qu’on est en face du terminal domestique d’un système national et, en fait, mondial. L’électricité arrive par un réseau de lignes alimenté par les centrales qui dépendent à leur tour de barrages, de plates-formes off-shore ou de derricks installés dans de lointains déserts. L’ensemble de la chaîne ne garantit un approvisionnement adéquat et rapide que si chacun des maillons est encadré par des bataillons d’ingénieurs, de gestionnaires et d’experts financiers, eux-mêmes reliés aux administrations et à des secteurs entiers de l’industrie (quand ce n’est pas à l’armée).  En mettant le mixer en marche, on n’utilise pas simplement un outil, on se branche sur tout un réseau de systèmes interdépendants. Le passage de techniques simples à l’équipement moderne implique la réorganisation de la société tout entière. » (…)

Notre incapacité à maîtriser l’intrusion de technologies de plus en plus périlleuses dans les fonctionnements de l’écosphère fait peser une menace croissante sur notre survie. Il est urgent de soumettre de nouveau les sciences et les techniques à un contrôle social, de les réenchâsser dans les rapports sociaux. A ceux qui pourraient craindre que cela compromette notre capacité de résoudre les problèmes sociaux et écologiques réels, rappelons que la technologie, malgré la multitude de ses usages, est incapable de résoudre les problèmes sociaux et écologiques auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés. La dislocation des systèmes naturels est à l’origine de la crise actuelle, et aucune technologie n’est capable de rétablir leur fonctionnement normal. Aucune ne peut recréer, par exemple, une forêt tropicale, aucun artifice ne peut reconstituer une famille ou une communauté disloquée. Le mieux que nos techniciens puissent faire, c’est mettre au point des techniques moins destructrices, dont l’impact sur l’environnement soit beaucoup plus bénin, et recréer les conditions dans lesquelles la nature pourra œuvrer. (extraits de Teddy Goldsmith, dossier de l’Ecologiste n° 5 (automne 2001), Sciences et techniques, les raisons de la contestation.)

1. Wolfgang Sachs, Six essays on the archaeology of development

2027, ministère des Techniques appropriées

Extraits du livre de Michel SOURROUILLE, « L’écologie à l’épreuve du pouvoir ».

Voici nos deux propositions pour des techniques douces aux humains et à la nature :

  • changer les objectifs de la recherche scientifique ;
  • généraliser un savoir technique au sein de la population.

Ministre des Techniques douces et appropriées

Dès la campagne de René Dumont pour la présidentielle en 1974, le ton était donné. La technoscience nous amène à une impasse.

« On nous dit que la technologie permettra de résoudre tous les problèmes. C’est faux dans l’état actuel des choses car la technologie et la recherche sont tournées, presque entièrement, vers l’expansion de leurs applications. L’écart ne fait que se creuser entre les techniques de lutte contre les nuisances et la technologie génératrice de nuisances. La technique sécrète des produits de plus en plus dangereux pour l’avenir, comme le plutonium. Les produits dangereux n’apparaissent comme tels qu’après plusieurs années d’utilisation : mercure, DDT, PCB… quand le mal est fait. Nos machines, esclaves invisibles, polluent et sont consommatrices d’énergie, de matières première et d’espace : l’automobile, la machine à laver la vaisselle, etc. Les chèques en blanc tirés sur les générations futures sont de plus en plus élevés. »1

Aujourd’hui la situation est comparable, mais en pire. Le corps de chacun d’entre nous devient une véritable pharmacopée chimique. Certes la science et la technique ont permis des progrès « miraculeux », mais ce sont bien ces progrès qui conduisent à la destruction accélérée des ressources naturelles. Les bateaux de pêche moderne sont par exemple de véritables machines de guerre. Les filets peuvent mesurer 50 kilomètres de long, un chalut de pêche à la crevette ratisse une zone d’environ 25 à 35 mètres de large. Les technologies militaires ont été systématiquement appliquées à la pêche : radars, sonars, systèmes électroniques de navigation, localisation par satellites. Nous sommes « technologiquement surpuissants, mais culturellement impotents », constate Nicolas Hulot.

1. Changer les objectifs de la recherche scientifique

Les applications industrielles de la recherche technoscientifique ont permis un développement considérable des forces productives, entraînant désastres écologiques et décomposition sociale. La conception d’une science neutre, motivée par la saine curiosité intellectuelle et la passion de la découverte, a dorénavant cédé le pas à la recherche appliquée qui alimente l’industrie. Les scientifiques deviennent trop souvent des fondamentalistes de la croissance : l’énorme préférence pour le développement technologique plutôt que pour l’utilisation raisonnable du savoir est un problème majeur. On connaît déjà la solution à l’obésité, au diabète et aux maladies cardiovasculaires : un meilleur régime alimentaire et davantage d’exercices physiques. Mais au lieu de modifier les structures sociétales, on investit massivement dans la recherche moléculaire et pharmacologique pour trouver des solutions technologiques. N’est-il pas temps de maîtriser la recherche scientifique ?

« La technologie, liée aux secteurs financiers, qui prétend être l’unique solution aux problèmes, de fait, est ordinairement incapable de voir le mystère des multiples relations qui existent entre les choses, et par conséquent, résout parfois un problème en en créant un autre »2.

La différenciation entre techniques appropriées et technologie trop complexe mérite d’être politiquement diffusée. Il n’y a pas les technophiles d’un côté et les technophobes de l’autre. Il y a différentes techniques entre lesquelles nous devons faire des choix. Ce dualisme de la technique a été abordé par certains auteurs. Les appellations diffèrent, mais il y a la même idée directrice, « techniques conviviales » contre « technologie non durable ». Lewis Mumford distingue technique démocratique et technique autoritaire (1962). Ivan Illich parle d’outil convivial ou non. Teddy Goldsmith, qui s’appuie sur Wolfgang Sax, utilise d’autres termes, techniques « enchâssées » contre techniques « branchées ». Ted Kaczynski parle de technologie cloisonnée et de technologie systémique. En termes plus simples, on peut parler de techniques douces et de techniques dures. Depuis Marx, il est habituel de faire des luddites3 les premiers technophobes. Tout au contraire, le luddite campe sur une position résolument technophile puisqu’il revendique la destruction des machines au nom de son propre savoir-faire, c’est-à-dire au nom de la technique dont il est le dépositaire. Nous pourrions favoriser politiquement des techniques durables qui nous permettraient de résister localement aux crises socio-économiques comme aux chocs écologiques.

« La technologie est l’exact inverse de la technique. Là où la technique présuppose une expérience humaine riche de sens, des rapports communautaires de taille restreinte fondés sur un mode de vie ménageant des espaces de solidarité ainsi qu’une orientation du travail selon les besoins et les nécessités du moment, la technologie implique le triple désœuvrement auquel les luddites se sont opposés ; chômage rendu inéluctable en raison du remplacement du travail vivant par le travail mort (capital technique), perte de sens généralisé produite par un travail mécanique indépendant de toute finalité autre que financière ou politique, et finalement disparition des modes de vie impliquant proximité et communauté pour les remplacer par des organisations sociales fondées sur une stricte division hiérarchisée des tâches et des fonctions… »4

En raison de son extrême gravité, la crise écologique s’impose aujourd’hui à la science et devrait déterminer ses priorités. La recherche sur les innovations technologiques devrait être mieux orientée pour permettre d’économiser l’énergie, pour favoriser l’émergence de sources d’énergie sans CO2, pour réduire la production de déchets, pour mettre au point des produits réutilisables, pour restaurer les écosystèmes dégradés, etc. L’effort nécessaire concerne toutes les disciplines scientifiques, aussi bien l’innovation que la recherche fondamentale. Une rupture est donc nécessaire dans le mode de distribution du soutien à la recherche, que ce soit à travers l’Agence nationale de la recherche ou dans la répartition des moyens au sein des établissement publics. Un programme national doit être mis en place aussi bien pour la recherche sur la biodiversité et le biomimétisme que sur toutes les autres questions d’écologie scientifique. L’enjeu étant planétaire, cet effort doit évidemment s’intégrer dans un cadre international. Le politique ne peut plus se contenter d’attendre passivement les propositions. Il faudra changer les critères d’évaluation : minimiser l’utilisation des ressources naturelles devrait être un critère primordial et l’innovation ne devrait plus être qu’un critère secondaire.

Le progrès technique n’a aucun sens intrinsèque ; il n’a de sens que par rapport à la société qui le réalise. Nos pans de béton indestructibles, nos satellites espions et nos voitures de course paraîtront certainement sans le moindre intérêt pratique pour les générations futures qui vivront autrement que nous.

2. Généraliser un savoir technique au sein de la population

L’État doit réorienter les sciences et les techniques vers la création d’outils adaptés à l’action autonome des gens. Chacun d’entre nous pourrait rechercher toutes les occasions pour rééquiper peu à peu son environnement en outils simples grâce auxquels il pourrait faire de plus en plus de choses par lui-même et réduire d’autant son temps de travail professionnel et son revenu. Le revenu monétaire se mettrait à baisser, mais non pas le niveau ni la qualité de la vie. Pour un nombre croissant de produits courants, 80 % du prix payé par le consommateur final sert en réalité à rémunérer les fabricants d’emballages et de palettes, les transporteurs, les magasins de gros, les détaillants, les assureurs, bref tous les intermédiaires. Il faut se dégager par étape de la dichotomie producteur/consommateur.

« Cela suppose de réorienter les sciences et les techniques vers la création d’outils adaptés à l’action autonome des gens. C’est l’exemple de la machine à coudre, à opposer à l’usine de confection. Même notre petite énergie corporelle pourrait suffire si l’on modernisait le bon vieux pédalier à volant. À la place de l’usine de charcuterie, c’est le cochon qu’on tue et sale avec l’aide des voisins selon des règles de réciprocité, ce qui signifie bien plus qu’une simple collaboration technique. Ne peut-on imaginer des formules d’achat direct chez le paysan, à plusieurs, d’un porc ou d’un mouton ? Des associations de quartier, des municipalités peuvent prendre l’initiative de mettre à la disposition des habitants des instruments et des machines dans des ateliers ouverts à tous. Chacun n’a besoin de ces ateliers que de temps en temps. Il en faut de plusieurs sortes, menuiserie, travail des métaux, réparation d’objets… Au fur et à mesure que l’on étend le domaine vernaculaire, l’outillage devient de plus en plus compatible avec les sources d’énergie proches et renouvelables. Il y a des domaines où la technicité du travail exige évidemment une spécialisation professionnelle. Mais chaque îlot d’autonomie voit s’élever peu à peu le niveau de sa culture pratique, celle que tous les participants partagent pour assumer leur subsistance et qui leur permettra plus tard de faire d’autres technologies, plus complexes. Le but est de contester le préjugé qui nous pousse à croire que tous les biens ne peuvent pas être produits autrement que sur le mode industriel« 5.

Ce que je fais chez moi, avec les miens, pour vivre à ma manière, tu peux aussi le faire chez toi, avec les tiens, pour vivre à ta manière. Il nous est possible ici et maintenant de retrouver, à travers l’autonomie personnelles des activités vernaculaires reconquises, le visage des autres, la saveur des gestes dans des relations face à face, le goût de la présence mutuelle à travers tous les actes de la vie, à commencer par ceux qui sont liés aux nécessités même de l’existence. L’action de l’État n’est efficace que si elle est relayée par la population.

1. René Dumont, À vous de choisir : l’écologie ou la mort – La campagne de René Dumont, op. cit.

2. Pape François, Loué sois-Tu [Laudato si’] : sur la sauvegarde de la maison commune, lettre encyclique du souverain pontife, Paris, Éditions Salvator, 2015.

3. À l’origine, le terme « luddites » renvoie aux membres d’une des bandes d’ouvriers du textile anglais, menés par Ned Ludd, qui, de 1811 à 1813 et en 1816, s’organisèrent pour détruire les machines, accusées de provoquer le chômage.

4. Cédric Biagini, Guillaume Carnino, Les luddites en France : résistance à l’industrialisation et à l’information, Paris, Éditions L’Échappée, 2010.

5. Ingmar Granstedt, Du chômage à l’autonomie conviviale [1982 pour la 1re édition], La Bauche, Éditions À plus d’un titre, 2012.

être technologue, savoir s’interdire certaines techniques

Un technologue* ne doit pas être confondu avec un technocrate, un technophobe ou un technolâtre. Un technologue s’interroge sur la technique et ses applications. Tout ce qu’il est possible de réaliser sera réalisé, dit-on actuellement. Refuser l’innovation semble donc impossible. Aujourd’hui des valeurs comme l’égalité ou la liberté individuelle sont conditionnées par le potentiel technique de réalisation des désirs humains : énergie nucléaire, voiture pour tous, procréation médicale assistée, etc. Or dans le même temps, la techno-science a créé des moyens inouïs d’exploitation et de destruction de la nature. Les limites de la biosphère pose donc la question des limites de la technique. Où se situe le seuil ? Comment classer les techniques, des plus douces à l’homme et à la nature jusqu’aux techniques à interdire ?

Un technologue peut proposer quelques critères généraux de délimitation de la technique : en rester à des techniques simples, au plus près de la nature, de type artisanal et convivial, refusant le règne des spécialistes. Comme l’écrivait Ivan Illich, « Plus le pouvoir de contrôle se trouve concentré, plus la division du travail est accusée, plus les hommes sont soumis à la dépendance qui les met à disposition des spécialistes, et moins une communauté pourra intervenir sur son environnement. » Il distinguait deux sortes d’outils : « Ceux qui permettent à tout homme, plus ou moins quand il veut, de satisfaire les besoins qu’il éprouve, et ceux qui créent des besoins qu’eux seuls peuvent satisfaire. » On peut aussi mesurer le coût réel d’une technique par la quantité d’énergie non renouvelable qu’elle nécessite. Selon  Jean-Marc Jancovici, « Les bons sentiments sans kilowattheures risquent d’être difficiles à mettre en œuvre ! ».

Nous pouvons alors classer les techniques, de la plus douce à la plus destructrice, par la proportion entre énergie renouvelable (dont la première est notre force corporelle) et poids en énergie non durable, fossile principalement. Ainsi pour les techniques de déplacement : la marche c’est mieux que la bicyclette, qui est mieux que la diligence, qui est mieux que le cheval individuel, le TER mieux que le TGV, le taxi mieux que la voiture individuelle, le covoitruage mieux que l’avion, et la fusée c’est une abomination, surtout quand il s’agit de tourisme spatial.

Avec le même critère d’intensité énergétique, on peut même s’aventurer dans le domaine de la bioéthique : une procréation hétérosexuelle directe, c’est mieux que l’utilisation d’un géniteur externe au couple, qui est bien mieux qu’une GPA (gestation pour autrui), qui est préférable au verre (pour le sperme) et à la paille (pour la fécondation), ce qui est mieux qu’une procréation médicale assistée ou une DPI (diagnostic préimplantatoire, pratiqué sur les embryons fécondés in vitro), le plus détestable étant la futuriste ectogénèse avec utérus artificiel, même si c’est désiré au nom de « l’émancipation de la femme » (Henri Atlan). En toutes choses, il faut savoir raison garder, c’est-à-dire respecter les limites de la planète. Que les citoyens pratiquent une société moins complexe, plus conviviale parce que plus simple, plus manuelle, limitant notre trace sur la planète… nous nous en porterons tous mieux.

* Au sens premier du terme, un technologue possède une vue d’ensemble sur les techniques utilisées dans une société déterminée. Il est donc capable de les situer dans un contexte social, et d’en apprécier les limites. Par exemple Alain Gras, dans son livre Le choix du feu, fait œuvre de technologue. Malheureusement, dans le langage courant, un technologue « professionnel » n’est qu’un super-technicien… à qui on a enlevé ses capacités de réflexion globale. Cette castration n’est pas un hasard puisqu’elle profite aux intérêts marchands.

Analyse trouvée sur le site de JNE, journalistes-écrivains pour la nature et  l’écologie

nos techniques ne sont pas durables

Techniques anciennes ou techniques modernes ? Le débat est lancé et va prendre de l’ampleur avec la systématisation des crises écologiques. Ainsi l’Unesco parraine la création d’un institut international des savoirs traditionnels à Florence. Mais un musée qui se contente de transmettre la mémoire, avec un espace de loisirs et des bateaux électriques (LeMonde du 11-12 juillet), ne correspond pas du tout à l’enjeu. Bientôt le temps ne sera plus à l’accueil des touristes, mais à la réappropriation concrète des savoirs artisanaux qui permettaient de faire beaucoup avec peu. Le président de cet Institut constate d’ailleurs : « Le modèle économique actuel est fondé sur la destruction accélérée des ressources de la planète. L’innovation technologique, contrôlée par de grands groupes, devient un adversaire de l’homme. Les innovations anciennes ou à venir doivent être au service d’un monde durable. » En fait Pietro Loreano redécouvre un débat qui avait déjà eu lieu dans les années 1960, techniques douces contre techniques dures.

Voici un  tableau comparatif du Nouvel Observateur de juin-juillet 1972, « spécial écologieLa dernière chance de la Terre » :

Société à technologies dures

Communautés à technologies douces

Grands apports d’énergie

Matériaux et énergie non recyclés

production industrielle

priorité à la ville

séparé de la nature

limites techniques imposées par l’argent…

Petits apports d’énergie

matériaux recyclés et énergie renouvelable

production artisanale

priorité au village

intégrée à la nature

limites techniques imposées par la nature…

 La technologie utilisée doit être douce, douce à l’usage, douce à la reproduction du savoir-faire, douce à la Nature. Ce n’est pas le cas de l’immense majorité des techniques actuelles…

l’essentiel du mois d’Avril 2022

« Pour qu’un écologiste soit élu président, il faudrait que les arbres votent. » (Coluche)

2027, une présidentielle sans Macron, ouf ?

Programme écolo pour le quinquennat 2027-2032

Le premier ministre, en charge de l’écologie

Ministère de l’Économie biophysique et des Flux financiers

Ministère de l’Énergie durable en adéquation avec les besoins

Ministère de l’équilibre entre population et alimentation

Ministère du travail et du temps partagé

Ministère de la Protection des populations

Ministère de la Relocalisation et de la Mobilité

Ministère des Techniques douces et appropriées

Ministère de l’Espérance de vie en bonne santé

Ministère de la Sobriété partagée et de la Lutte contre les inégalités

– Ministère de la Jeunesse et des Générations futures

– Ministère de la Nature et de la Biodiversité

– Ministère de la Subsidiarité entre territoires

1. Manifeste écolo pour le quinquennat 2027

2. Manifeste écolo pour le quinquennat 2027

3. Manifeste écolo pour le quinquennat 2027

élection 2027, enfin un président écolo !

Moins nombreux, plus heureux (l’urgence écologique de repenser la démographie)

Yves Cochet, préface de ce livre collectif de 2014

Didier Barthès, un associatif malthusien

Alain GRAS, universitaire et décroissanciste

Théophile de Giraud, antinataliste engagé

Alain HERVÉ, un malthusien historique

Corinne Maier, féministe et malthusienne

Pablo Servigne, malthusien collapsologue

la question démographique

Croissance incontrôlée, cancer de la société

Les Nations Unies deviennent malthusiennes

Newsletter de Démographie Responsable

la question écologique

22 avril 2022, Journée de la Terre

Les écolos, choyés par Emmanuel Macron ?

la question politique

Le vote utile en 2022, toujours perdant

Que votent (ou non) les écolos le 24 avril ?

vote du 24 avril 2022, le choix du moins pire

Présidentielle, le petit duel Macron/ Marine

Lendemains d’une présidentielle pas écolo

la question sociétale

Ce dont les médias ne parlent pas n’existe pas

Programme écolo pour le quinquennat 2027-2032

Les résultats de l’épisode présidentiel 2022 montrent que cinquante ans après la publication en 1972 du rapport Meadows sur les limites à la croissance, l’écologie politique stagne électoralement à moins de 5 %. La simple idée qu’il puisse exister des limites écologiques à la croissance économique est restée minoritaire dans l’opinion publique, et carrément hérétique parmi les décideurs. L’idée de gestion du long terme y est complètement ignorée. Or le dernier rapport du GIEC est plus alarmant que jamais, la guerre en Ukraine fait craindre pour la sûreté des centrales nucléaires, la hausse des prix de l’énergie préfigure un choc pétrolier et gazier… C’est pourquoi il nous faut envisager dès maintenant 2027 avec des propositions de programme pour un quinquennat. Reprenant avec son autorisation le livre de Michel SOURROUILLE, « L’écologie à l’épreuve du pouvoir » (2016), notre blog biosphere présente ci-dessous des liens vers un tel programme décomposé par ministère :

Le premier ministre, en charge de l’écologie

Ministère de l’Économie biophysique et des Flux financiers

Ministère de l’Énergie durable en adéquation avec les besoins

Ministère de l’équilibre entre population et alimentation

Ministère du travail et du temps partagé

Ministère de la Protection des populations

Ministère de la Relocalisation et de la Mobilité

Ministère des Techniques douces et appropriées

Ministère de l’Espérance de vie en bonne santé

Ministère de la Sobriété partagée et de la Lutte contre les inégalités

Ministère de la Jeunesse et des Générations futures

Ministère de la Nature et de la Biodiversité

Ministère de la Subsidiarité entre territoires

NB : Pour recevoir gratuitement chaque mois une synthèse de nos contributions sur ce blog, écrire à biosphere@ouvaton.org, merci.

2027, un ministre de la Relocalisation

Extraits du livre de Michel SOURROUILLE, « L’écologie à l’épreuve du pouvoir ».

La thèse centrale de l’ouvrage de Leopold Kohr, The Breakdown of Nations (1957), est remarquablement simple : « Il semble qu’il n’y ait qu’une seule cause derrière toutes les formes de misère sociale : la taille excessive. Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. » C’est pourquoi la relocalisation est un enjeu crucial. Voici cinq propositions pour une écologisation de l’espace :

  •  améliorer l’aménagement de l’espace,
  • rompre avec la course aux infrastructures,
  • oser le dévoiturage,
  • agir sur le besoin de mobilité,
  • instaurer des communautés de résilience.

Un ministre de la Relocalisation et de la Mobilité

1. Aménagement de l’espace

Avec le Comité de veille écologique, Nicolas Hulot a proposé lors de la présidentielle 2007 un programme cohérent en matière d’aménagement du territoire.

« Les politiques d’aménagement du territoire doivent se réorienter à cause des enjeux écologiques et énergétiques. Destinées au départ à faciliter l’accès des citoyens aux services publics, à l’emploi, au logement et aux déplacements, elles doivent s’orienter vers l’aménagement durable des espaces urbains, agricoles et naturels sans occupation croissante de l’espace. C’est d’ailleurs ce que prévoit la loi d’orientation et d’aménagement du territoire de 1999, qui a intégré la qualité de la vie et la protection de l’environnement. Pourtant l’aménagement du territoire tel qu’il se poursuit aujourd’hui continue à favoriser l’artificialisation de l’espace au détriment des paysages et des écosystèmes. À la profusion et à la complexité des lois, à leur affaiblissement par le parlement, à leur manque de suivi, voire à leur non application par manque de contraintes, s’ajoutent un trop grand nombre de niveaux de décision et une dispersion excessives des responsabilités : commune, département, région, État, Union européenne. À l’évidence, il faut simplifier les procédures.

Une triple rupture doit s’accomplir, avec la course aux infrastructures de toutes sortes, avec la tendance à un étalement urbain continu, avec une agriculture de plus en plus industrialisée. Il faut décréter un moratoire sur les projets d’infrastructures et d’équipements, y compris dans les DOM-TOM. Convenir par exemple que la desserte autoroutière et routière est désormais suffisante en France, la France qui détient déjà l’un des réseaux parmi les plus denses du monde… Les élus doivent comprendre que leur rôle n’est plus de lancer des projets de « développement » à base d’équipements lourds, mais de mettre en place une gestion du territoire compatible avec la nécessaire sobriété énergétique et la conservation des services rendus par les écosystèmes. Un inventaire du patrimoine naturel doit être fait pour servir de référence incontestée lors des plans locaux d’urbanisme (PLU) et des schémas de cohérence territoriale (SCOT). Il faut aussi rompre avec la logique de périurbanisation. Combien pèsent les enjeux écologiques face aux projets d’intérêt général (PIG), qui répondent aux demandes de rocades, de voies ferrées à grande vitesse, de surfaces dédiées au commerce… La limitation drastique de l’expansion périphérique des villes devrait, désormais, figurer comme la priorité des priorités. »1

Il s’agit en somme d’abandonner la traditionnelle politique de séparation des fonctions : zones résidentielles, zones économiques, zones commerciales, zones de loisirs. Il faut s’employer à la densification de petits pôles urbains. Une charte pour l’élaboration des documents d’urbanisme pourrait donner des consignes strictes en l’accompagnant d’un contrôle par l’État quant à la consommation d’espace périurbain

2. Fin de la course aux infrastructures

La construction d’une infrastructure est fortement dépendante de l’énergie fossile et détermine notre mode de vie et nos déplacements sur le long terme. Plus le niveau d’interdépendance des infrastructures est élevé, plus de petites perturbations peuvent avoir des conséquences importantes sur l’ensemble d’un pays. Dans notre société, très peu de gens savent aujourd’hui survivre sans supermarché, sans carte de crédit et sans station-service. Lorsqu’une société devient hors-sol, c’est-à-dire lorsqu’une majorité de ses habitants n’a plus de contact direct avec le système-Terre, la population devient entièrement dépendante de la structure artificielle qui la maintient dans cet état. Si cette structure s’écroule, c’est la survie de la population qui pourrait ne plus être assurée.

Pourtant les gouvernements persistent et signent en France ou ailleurs, ils restent adeptes des « Grands travaux  inutiles » (GTI) et imposés. Les intérêts économiques en jeu derrière tous ces grands projets mégalomaniaques posent de véritables questions : Pour qui ? Pourquoi ? Nous comptons en France déjà 145 aéroports (contre 47 en Allemagne, 37 en Angleterre). Alors pourquoi le projet d’un nouvel aéroport à Notre-Dame-des-Landes est-il soutenu par le gouvernement Hollande ? Sommes-nous à ce point obstinés à dilapider l’argent public dans la poursuite de tous ces projets pharaoniques qui reposent sur une estimation disproportionnée de nos besoins dans le futur ? Il n’y a pas que les aéroports et les LGV (Ligne SNCF à grande vitesse), il y a aussi ITER et ASTRID (super réacteurs nucléaires), des autoroutes, le Stade des Lumières, la tour Triangle, les incinérateurs géants, etc. Les GTI illustrent à merveille les dérives d’un système productiviste qui ne survit qu’à force de gaspillage énergétique. Nos grands élus se comportent comme les pharaons qui ont fait ériger les pyramides et Louis XIV qui a commandé son château de Versailles. La quête d’éternité rencontre la folie des grandeurs, le pouvoir manifeste sa libéralité par la grandiloquence de certaines infrastructures construites avec l’argent des contribuables. Mais il existe une faille grandissante entre une élite qui s’affranchit ouvertement des contraintes écologiques, financières et démocratiques d’une part et un peuple qui commence à réagir d’autre part. Pour une approche plus précise, lisez Le petit livre noir des Grands projets inutiles, dont les auteurs, préférant rester anonymes, se sont regroupés sous le pseudonyme de Camille (Éditions Le Passager clandestin, 130 pages, 7 euros).

3. Osons le dévoiturage

Il y a aussi urgence de sortir du tout routier, ce qu’on pourrait appeler dévoiturage, le covoiturage n’étant qu’un intermédiaire particulier pour arriver bientôt à une société post-carbone.

« L’activité des transports, dans laquelle le secteur routier se taille la part du lion (89 % des déplacements de personnes et 80 % du trafic de marchandises) progresse en France deux fois plus vite que l’activité économique générale. En développant un système global fondé sur la mobilité, la prééminence du transport routier façonne désormais tout le fonctionnement de la société. Moteur du dynamisme économique et de la mobilité individuelle, le trafic routier se présente en même temps comme une des causes principales du fameux effet de double ciseau : raréfaction de la ressource pétrolière d’une part et aggravation de l’effet de serre d’autre part.

L’aberration des modes de transport routier est patente : une personne qui se déplace en ville avec une voiture consomme trois à quatre fois plus de pétrole que si elle empruntait les transports publics ; le transport longue distance par camion d’une tonne de marchandise consomme trois à quatre fois plus d’énergie que par voie ferrée. Toute rationalité semble exclue de nos déplacements en voiture. Alors que la vitesse admise est limitée, 88 % des automobiles vendues aujourd’hui en France peuvent dépasser 170 km/h, un tiers pouvant même rouler à plus de 200 km/h. Comme le moteur d’une voiture est réglé en fonction de sa vitesse maximale, on consomme plus de carburant, on dérègle davantage le climat. Au vu des tendance actuelles, le nombre d’automobiles en circulation sur la planète pourrait doubler d’ici à 2020.

Il n’y a pas de mystère, c’est à la déconstruction de ce monopole routier qu’il faut travailler. Il faut diminuer la puissance des automobiles mises en vente pour les rendre conformes aux limitations de vitesse (qui sont aussi des exigences de sécurité). Comme la réglementation technique des automobiles relève de la législation européenne (avis du Conseil d’État de juillet 2006), c’est au niveau de l’Union européenne que la décision doit être prise. À l’évidence, tous les États européens sont soumis aux mêmes impératifs de changements climatiques et de raréfaction des ressources pétrolières. Cette mesure pourrait s’accompagner d’une réduction de la vitesse maximal autorisée, la France faisant partie des pays européens où elle est la plus élevée. La vérité des prix doit aussi s’appliquer à l’automobiliste avec la restauration de la vignette, impôt écologique par excellence. Depuis sa suppression incohérente, de timides initiatives ont été prises dans ce sens. Mais leur aspect dissuasif reste dérisoire. On peut offrir aux communes la possibilité légale d’instaurer un péage urbain. On doit aussi mettre en place un péage kilométrique pour les poids lourds, comme en Allemagne et en Autriche. La plupart des transporteurs n’achètent pas leur carburant en France, ils ne contribuent donc en rien au paiement des infrastructures routières, ni au coût des pollutions qu’ils engendrent. »2

Il est bien évident que les quads, Jet-Skis et autres gadgets motorisés seront interdits de circulation un jour ou l’autre. L’abandon de la voiture individuelle se fera dans la douleur, mais c’est nécessaire. La construction en chaîne des Ford T dans les années 1910 a été la plus grande catastrophe écologique du xxe siècle. La construction automobile nécessite l’aliénation par le travail à la chaîne et repose sur la productivité qui crée le chômage, cela facilite l’urbanisation sauvage, la stérilisation des terres par un réseau routier sans limites, la multiplication des déplacements par la distance que l’automobile a mis entre domiciles et lieux de travail, entre zones de production et centres commerciaux, entre espaces de vie et destinations du tourisme. Cela implique aussi l’épuisement du pétrole, ressource non renouvelable, et l’augmentation de l’effet de serre, donc un changement climatique. Le paradigme fordiste, c’est-à-dire cet équilibre entre la production de masse grâce au travail à la chaîne et la consommation de masse autorisée par l’augmentation des salaires, repose sur l’hypothèse absurde d’une humanité hors-sol, disposant de ressources naturelles illimitées et gratuites. Le fordisme n’aura été qu’une parenthèse historique, il faudra expliquer cela à la population.

4. Agir sur le besoin de mobilité

Il s’agit, à plus long terme, d’agir sur le besoin de mobilité avec la relocalisation des activités économiques, le rapprochement des services, la densification urbaine, l’organisation de circuits courts de distribution, etc. Il faudra aussi réguler la très forte mobilité internationale des populations, qu’elle soit professionnelle, touristique ou forcée, pour des raisons économiques, politiques ou environnementales.

Aujourd’hui, ce n’est plus quelques conquistadors qui s’aventurent au-delà des mers, ce sont des peuples tout entiers. Le rapport de l’OIM (Organisation internationale pour les migrations) indiquait en 2012 que la mobilité humaine est sans précédent. Nous cumulons 214 millions de migrants internationaux et près d’un milliard en comptant les migrations internes. Il en résulte malheureusement une perception anxiogène et une image négative des migrants, qui s’accompagnent de manifestations de xénophobie, d’attitudes discriminatoires, et d’une percée électorale de l’extrême droite et des partis nationalistes. Nous sommes dans une sorte de spirale infernale avec des manifestations de peur, de rejet et de violence un peu partout dans le monde. Les lois contre les étrangers se durcissent, dans les pays riches comme dans les pays pauvres, aucun espace géographique n’est à l’abri de la construction d’un mur à ses frontières. Des conflits d’espace vital et de ressources découleront encore plus, dans les décennies à venir, de la non acceptation des migrants. L’ère de La planète migratoire touche à sa fin.

L’opposition à l’immigration incontrôlée est souvent assimilée à tort à la xénophobie anti-immigrés. Mais dans une perspective écologique, l’immigration n’est pratiquement jamais souhaitable. Lorsqu’elle se fait massivement, elle ne fait que mondialiser le problème de surpopulation. De plus, ce n’est que lorsque les groupes humains se sont enracinés dans une zone particulière, au fil de plusieurs générations, qu’ils développent un sens des limites en termes de ressources. Dans une optique de limitation de l’immigration, il serait urgent d’inclure d’une part la fin du drainage, par les pays du Nord, des ressources des nations du Sud, d’accompagner les réformes agraires dans les pays à faible revenu et de soutenir les organismes de planning familial. Notons aussi que plus on attendra pour lutter contre le réchauffement climatique en réduisant drastiquement la combustion de ressources fossiles, plus il y aura de réfugiés climatiques et plus les replis identitaires seront importants.

5. Instaurer des communautés de résilience

L’État devra encourager et accompagner la multiplication de communautés de résilience.

  •  C’est une démarche logique : les jumeaux hydrocarbures (pic pétrolier et réchauffement climatique) nous imposent une descente énergétique. Il ne s’agit pas de catastrophisme, mais d’une réalité. Le meilleur moyen est de tendre localement à l’autonomie alimentaire et énergétique
  • C’est une démarche non idéologique : il y a un intérêt commun à adopter une telle voie, quelle que soit l’appartenance politique des habitants d’un territoire. Agir ensemble sur son propre territoire implique une décentralisation en acte et une solidarité de fait.
  • C’est une démarche pragmatique : le territoire doit élaborer un plan d’action de descente énergétique (Pade), ce qui peut rejoindre des pratiques locales existantes : plan climat local, association pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP), système d’échange local (SEL), maison de l’agriculture biologique (MAB), Velo-city, espace info-énergie, jardins partagés, etc. Il s’agit d’instaurer une dynamique collective.

Osons le dire, une certaine forme du passé sera notre avenir : vivre à la fois au Moyen Âge et dans le monde moderne. Au Moyen Âge, 90 % des biens que consommait un paysan étaient produits dans un cercle de cinq kilomètres autour de son habitation ; dans des communautés de résilience, cette autonomie alimentaire et énergétique sera l’un des objectif à atteindre. Ce ne sera pas la bougie, il y aura l’électricité, mais celle proviendra de ressources renouvelables. Notre avenir utilisera des techniques mais pas n’importe quelles technologies, des technologies appropriées, des techniques douces.

1. Nicolas Hulot (avec le Comité de veille écologique), Pour un pacte écologique, op.cit.

2. Nicolas Hulot (avec le Comité de veille écologique), Pour un pacte écologique, op.cit.

2027, un ministre de l’Énergie et des Besoins

Extraits du livre de Michel SOURROUILLE, « L’écologie à l’épreuve du pouvoir ».

Voici les quatre propositions qui doivent nous permettre d’affronter la descente énergétique :

  • diminuer nos besoins individuels et collectifs ;
  • créer une taxe carbone vraiment efficace ;
  • envisager une carte carbone et la fin de l’extractivisme. 

Ministre de l’Énergie durable en adéquation avec les besoins

Notre civilisation thermo-industrielle s’appuie sur la consommation de ressources énergétiques qui sont intrinsèquement limitées en quantité et sur le point de devenir rares. La compétition pour les miettes du gâteau déclenchera des bouleversements économiques et géopolitiques. Pourtant aucun politique ne veut être le porteur de cette terrible nouvelle : notre mode de vie gourmand en énergie doit être revu à la baisse. Les décideurs politiques sont rarement enclins à s’attaquer aux problèmes de façon préventive et ne réagiront probablement pas de manière décisive avant que la crise frappe durement. C’est pourquoi l’écologie doit accéder au pouvoir le plus rapidement possible pour organiser une véritable transition vers une société post-carbone et promouvoir un partage équitable de la pénurie.

1) Diminution de nos besoins individuels et collectifs

Le débat franco-français sur la transition énergétique semble terminé, la loi a été publiée au Journal officiel le 18 août 2015. Mais c’est une loi insuffisante. Denez L’Hostis, président de FNE (France Nature Environnement), fait le point dans un communiqué de presse :

« Non seulement ce projet de loi ne présentait pas des objectifs assez ambitieux pour engager réellement la transition énergétique mais en plus, les objectifs fixés par le gouvernement ne seront jamais atteints. L’insuffisance des objectifs intermédiaires comme la définition des moyens mobilisés pour mettre en œuvre cette loi sont autant de preuves de l’échec à venir. Cette loi ne définit pas le modèle énergétique de demain mais se contente de retaper un modèle vieux de 40 ans avec un vernis démocratique. La suppression de l’écotaxe est l’illustration parfaite d’une volonté de ne surtout rien changer au modèle actuel dès lors que cela porte atteinte aux intérêts de quelques lobbies. »

Cette loi passe sous silence le fait que la première source d’économies d’énergie est la sobriété, le refus de la surconsommation, ce qui implique de savoir s’entraider et se contenter de peu. Une véritable transition repose sur la décroissance des besoins, l’usage de techniques douces moins productives mais plus adaptées à l’homme et à la planète, la coopération internationale et non la compétition, le refus du profit à court terme et de la rentabilité financière. L’inverse des éléments de langage véhiculés par la classe dirigeante. L’inverse de la loi actuelle sur la transition énergétique. Plus tôt l’opinion publique comprendra la situation dans laquelle se trouvent les sociétés industrielles, moins les souffrances seront grandes lorsque nous opérerons la douloureuse et inévitable transition vers un nouveau régime à basse intensité énergétique. Il ne s’agit pas de s’appesantir ici sur les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique, tout cela est assez bien argumenté à l’heure actuelle : faire en sorte que le soleil, le vent, l’eau et la mer deviennent nos seules sources d’énergie, instaurer un « plan Marshall » d’efficacité énergétique, décider de normes d’écoconception pour les biens de consommation, etc. Il s’agit surtout d’envisager les moyens d’inciter aux économies d’énergie en agissant sur nos besoins. C’est un aspect qui est ignoré des entreprises, oublié par les politiques, mais bien argumenté par l’Association négaWatt.

Par opposition à l’option « mégaWatt », l’objectif négaWatt a été lancé en 2003 comme un défi au Premier ministre Raffarin, qui s’était engagé à diviser par 4, d’ici à 2050, les émissions de gaz à effet de serre de la France. Comment faire ?

« La notion de sobriété nous invite à nous interroger personnellement sur nos besoins, sur leur importance réelle ou supposée, ainsi que sur les priorités que nous pouvons établir entre eux. Nous pouvons définir une hiérarchie qui passe des besoins vitaux aux essentiels, puis indispensables, utiles, convenables, accessoires, futiles, extravagants et inacceptables. Chacun peut se livrer à l’exercice pour lui-même, en famille ou au travail, de façon à prendre conscience de l’impact de tel ou tel achat ou comportement. Rien ne sera possible sans une adhésion pleine et entière de tous nos concitoyens. Il s’agit de faire jouer à plein ce qui est la contrepartie indissociable de notre liberté : notre responsabilité !

Prenons l’exemple de nos besoins de mobilité individuelle. Le principe de sobriété nous incite à les réduire en essayant de nous rapprocher de notre lieu de travail. Nous pouvons aussi recourir à un mode doux de déplacement, marche, vélo, rollers, trottinette… La sobriété dimensionnelle nous incite à éviter toute surpuissance inutile dans le choix d’un véhicule. La sobriété coopérative repose sur la mise en commun pour réduire les besoins : mutualisation des équipements, autopartage, covoiturage, auto-stop. La sobriété d’usage consiste à limiter le niveau et la durée d’utilisation d’un appareil, conduite douce par exemple. Mais la sobriété ne s’applique pas qu’à nos comportements individuels, elle doit guider nos choix collectifs, notamment l’aménagement de l’espace ».1

Au niveau de l’infrastructure énergétique, l’idée actuelle qu’il faut continuer à mettre de la concurrence partout et tout le temps est devenue non seulement anachronique, mais dangereuse en ce qui concerne les infrastructures vitales. Il est absurde, dans notre contexte de décroissance énergétique, de chercher à mettre dans la libre concurrence les infrastructures lourdes (transport, production électrique, eau, télécoms, etc.). La bonne chose à faire est d’encadrer le monopole ou l’oligopole pour s’assurer que ses rentes seront limitées à ce qui est nécessaire pour assurer le bon fonctionnement de l’infrastructure. Mais une politique structurelle ne descend pas au niveau des acteurs de terrain, les consommateurs, les petites et moyennes entreprises, les importateurs, etc. Il faut aussi agir par la fiscalité.

2) Création d’une taxe carbone

Une taxe carbone généralisée est un passage obligé vers une société énergétiquement sobre. Le gouvernement s’est servi d’une combinaison de taxes et de campagnes pédagogiques pour convaincre des millions de gens de cesser de fumer ; il doit consentir le même effort pour amener l’économie à cesser de fumer du gaz carbonique et d’engloutir de l’essence. En 2006, dans son livre Le plein s’il vous plaît !, Jean-Marc Jancovici envisageait ainsi la taxe carbone : « Le changement de mode de vie porte déjà un nom : un prix de l’énergie toujours croissant. C’est si simple, il suffit juste de le vouloir ! Votez pour le premier candidat qui proposera d’augmenter progressivement et indéfiniment la fiscalité sur les énergies fossiles ! » Un système de taxes est préférable à un régime de crédits d’émission (marché carbone). Plus simple, plus transparent et plus facile à calculer, il s’applique à tous les secteurs de l’économie et il est facilement ajustable pour alléger la charge pesant sur les travailleurs aux plus bas revenus. Un des points clés du Pacte écologique signé par les présidentiables de 2007 devait être la mise en place d’une taxe carbone.

« L’humanité est prise entre deux menaces, le réchauffement climatique et la déplétion des combustibles fossiles. Notre génération se trouve dans l’obligation d’anticiper et d’amortir ce double choc, si elle ne veut pas condamner l’humanité à subir les lois physiques de la nature. Imaginons qu’il reste suffisamment de pétrole, de gaz et de charbon pour prolonger encore longtemps l’ivresse énergétique : il y aurait renforcement de l’effet de serre et désastre climatique. De plus il paraît impossible de substituer aux énergies fossiles des ressources alternatives d’un volume équivalent. Il faut passer à l’action sans perdre un instant. L’inertie de notre système économique est telle (les infrastructures de transport, les logements, les règles commerciales, l’agriculture, les activités industrielles et commerciales ont besoin de quelques décennies pour se transformer radicalement sans chaos) qu’attendre encore avant d’engager une vaste mutation économique et sociale serait proprement suicidaire.

Il n’y a pas d’autre solution que la réduction de la consommation énergétique globale. La communauté scientifique estime qu’il faut diviser par deux au moins les émissions planétaires de gaz à effet de serre d’ici 2050, en passant d’un peu plus d’une tonne de carbone en moyenne par personne à 500 kilos environ. Cela signifie une division des émissions par quatre en France (et par plus de dix aux États-Unis). Avec l’objectif « facteur 4 », c’est d’ailleurs ce que le gouvernement français s’est engagé à mettre en œuvre. Pour ce faire, il faut introduire une taxe progressive et continue sur toutes les sources d’énergie à base de carbone. Faire baisser nos émissions annuelles de 3 % par an d’ici 2050, c’est possible. À titre d’illustration, et à partir d’un niveau initial de 40 euros pas tonne de CO2 en 2010, l’augmentation serait de 80 euros par tonne de CO2 tous les dix ans dans le secteur des transports ; elle serait de 40 euros par tonne et par décennie dans le secteur résidentiel ; à 15 euros dans le secteur de l’industrie.

En renchérissant le prix de l’énergie fossile, on privilégie la responsabilisation de chaque producteur et de chaque consommateur, afin qu’il programme ses activités en évitant les surcoûts énergétiques. Des habitudes considérées comme « normales » (circuler en voiture à sa guise, brancher la climatisation, manger des tomates toute l’année…) devront évoluer dans le sens d’un civisme écologique. Or le principal déterminant de la consommation d’énergie, c’est le prix ou, plus exactement, la fraction de pouvoir d’achat qu’il est nécessaire de consacrer à l’énergie ».2

Nicolas Sarkozy, devenu président en 2007, avait signé ce Pacte. Le rapport Rocard proposa en 2009 une taxe carbone s’élevant à 32 dollars par tonne de CO2 « dès maintenant » pour atteindre 100 dollars en 2030 et 200 dollars en 2050. La Suède appliquait déjà à l’époque une taxe de 105 dollars par tonne de CO2. Le Premier ministre Fillon voulait fixer le prix du carbone à seulement 14 euros la tonne ! Un contretemps constitutionnel a mis la taxe carbone aux oubliettes. Lors d’un déplacement en mars 2010, le chef de l’État confirmera : la taxe carbone ne sera pas appliquée en France, « sauf si l’Union européenne décidait de la reprendre à son compte ». La Fondation Nicolas Hulot a décidé à ce moment-là de se retirer des groupes de travail créés à l’issue du Grenelle de l’environnement.

Dans ses 60 engagements pour la France, François Hollande reprend en janvier 2012 l’idée d’une Contribution Climat-Énergie « aux frontières de l’Europe » ; rien sous la rubrique réforme fiscale comme taxes écologiques au niveau national. Dès le début de son quinquennat, François Hollande fera pire : il diminuera le prix de l’essence ! N’oublions pas que l’auteur de la formule « Taxe Carbone ? Une Taxe Bobo », c’est  son Premier ministre Jean-Marc Ayrault. Concernant le projet de loi de finances pour 2014, qui amorce un virage vers la fiscalité verte, France Nature Environnement salue la proposition de taxe carbone, mais cette dernière ne va pas assez loin si elle doit être « insensible pour les entreprises et les citoyens », et n’est pas suffisante à elle seule pour instaurer une fiscalité écologique. Tout reste donc à faire pour le quinquennat 2017-2022. Rappelons que René Dumont, candidat écologiste à la présidentielle 1974, écrivait déjà dans son programme il y a 42 ans : « Le type de société que je propose est une société à basse consommation d’énergie. Cela veut dire que nous luttons contre la voiture individuelle. Nous demandons l’arrêt de la construction des autoroutes, l’arrêt de la fabrication des automobiles dépassant 4 CV… »

3) Les perspectives d’une carte carbone

Notons que la fiscalité environnementale n’a pas comme objectif premier de dégager des ressources pour l’État ou les collectivités. C’est avant tout une fiscalité comportementale, visant à réduire au maximum les émissions de gaz à effet de serre de tous les acteurs de l’activité économique. C’est notamment parce qu’elle permet de garantir sur la durée une progressivité des prix de l’énergie, qu’elle incite les consommateurs à faire le choix de l’efficacité énergétique et de la sobriété. Aujourd’hui rares sont les acteurs qui intègrent le prix de l’énergie dans leurs choix de comportements et d’investissement. Vu l’inertie politique, il semble donc certain qu’il faut dès à présent envisager la mise en place d’une carte carbone. Si nous voulons conserver les valeurs cardinales de l’Europe que sont la paix, la démocratie et la solidarité, la transition vers la société de sobriété passe par la planification concertée et les quotas, notamment en matière énergétique. 

« Pourquoi ne pas appliquer aux individus un droit maximal à émettre des gaz à effet de serre sur une base annuelle ? Ensuite, permettre à chacun d’acheter ou de vendre des quotas en fonction de ses besoins. Si je choisis d’isoler mon logement, j’aurai moins besoin de mes tickets de rationnement et je pourrais alors les vendre. Au Royaume-Uni, ce système fait l’objet d’études approfondies par le gouvernement travailliste depuis 2005. Les partisans de cette option recommandent la mise en place d’une carte carbone individuelle qui contiendrait l’ensemble des quotas alloués à un individu pour une année avec un plafond défini pour cinq ans qui permet à chacun de déterminer ses choix d’investissement sur une période longue (ainsi pour l’achat d’un véhicule). Une allocation égalitaire aurait des effets redistributif considérables. La faisabilité technique de ce type de proposition n’est sans doute pas un problème car on peut facilement, grâce aux techniques bancaires et aux systèmes informatiques, administrer l’attribution, l’utilisation et l’échange de quotas individuels ».3

Premier avantage, la carte carbone instaure une limite collective alors que la taxe carbone ne fixe aucun seuil de limitation de la consommation d’énergie. De plus on sait que la consommation d’énergie est peu élastique par rapport au prix : cela signifie que notre société est tellement dépendante du pétrole que, en cas de hausse des prix, elle aurait plutôt tendance à payer davantage qu’à diminuer sa consommation. Autre point fort du rationnement, le partage de rations en parts égales. La répartition initiale des quotas échappe à la loi de l’offre et de la demande ; donc même les plus pauvres sont assurés de disposer d’un minimum d’énergie. Sans cela les plus riches tendraient à s’accaparer le peu d’énergie disponible si le prix explosait. Troisième point fort, la prise en compte de l’urgence. Avec l’aggravation du changement climatique et de la crise énergétique, il est probable que nous entrions dans une longue période d’instabilité, avec de possibles ruptures.

Ce n’est pas au moment où les cuves seront vides qu’il faudra s’interroger sur les vertus du rationnement.

4) Fin de l’extractivisme

Depuis deux siècles nous sommes une société extractiviste, charbon, pétrole, minerais, métaux… On a transformé la Terre en gruyère. Nous avons déjà prélevé plus de la moitié du pétrole et il faudrait en laisser une grande partie sous terre pour éviter l’emballement climatique. Les politiques n’en ont pas encore conscience, mais l’extractivisme est derrière nous. En 1859 le pétrole a été trouvé à 23 mètres de profondeur en Pennsylvanie. Pour les huiles de schiste, la roche mère se situe entre 1 500 et 3 500 mètres de profondeur.

La clé est l’EROI (Energy Return on Investment), TRE en français (taux de retour énergétique). Or, ce dernier ne cesse de chuter. Il suffisait autrefois d’investir un baril de pétrole pour en obtenir cent. Avec les sables bitumineux du Canada, en investissant un baril, on retire entre quatre et à peine plus d’un baril. Et si l’on ajoute à l’énergie nécessaire à l’extraction celle nécessaire à conduire le baril sur son lieu de consommation, en moyenne, l’énergie investie triple. Il en va de même pour les métaux. La clé est le coût énergétique de leur extraction. Lequel ne cesse de croître. Des ressources abondantes peuvent cacher des réserves limitées.4

En 1930, on extrayait 100 unités de pétrole pour une unité d’énergie consommée. En 2000, on obtient 20 unités de pétrole pour une unité et aujourd’hui 2 unités d’huile de schiste au maximum pour une unité. Le rendement est pratiquement nul. Il en est de même pour les autres matières premières, la raréfaction absolue. Au niveau du territoire français, l’extractivisme c’est déjà terminé. Entre 1985 et 2005, la France a successivement arrêté sa production de tungstène, de bauxite, d’argent, de plomb, de zinc, de fer, d’uranium, de potasse, de charbon et d’or. Après l’arrêt des ardoisières de Trélazé le lundi 25 novembre 2013, il ne subsiste désormais dans l’Hexagone qu’une mine de sel. Il faut préparer la population française à cet état de fait, moins de matières premières à disposition veut dire diminution du niveau de vie.

La France essaye actuellement de relancer ses activités minières, c’est un mauvais choix. La loi du 13 juillet 2011 sur l’interdiction de la fracturation hydraulique pour l’exploration et l’exploitation des huiles et gaz de schiste est trop souvent remise en question. Le 13 juin 2012, la ministre socialiste de l’Écologie Nicole Bricq annonçait une suspension des permis de forage de Guyane ; elle a été virée par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault le 22 juin. Un groupe pétrolier ne devrait pas être plus fort qu’un ministre de l’Écologie. Le code minier français date du 21 avril 1810. Il avait favorisé l’extractivisme. Un gouvernement écologiste devra réformer ce code. Le code minier est trop favorable aux exploitants, une compagnie qui découvre un gisement est aujourd’hui quasi certaine de l’exploiter. Un conseiller d’État, Thierry Tuot, a remis un projet de nouveau code minier en 2013. En février 2016, le projet de réforme manque toujours d’une volonté politique. L’avant-projet de loi manque volontairement de clarté, il serait même non prescripteur. Encore beaucoup de travail pour un gouvernement écologiste à venir, protéger les dernières ressources non renouvelables qui nous restent et mettre fin au gaspillage énergétique.

1. Collectif, Manifeste NégaWatt : réussir transition énergétique, Arles, Actes Sud, 2012.

2. Nicolas Hulot (avec le Comité de veille écologique), Pour un pacte écologique, op. cit.

3 Patrick Criqui, Benoît Faraco, Alain Grandjean, Les États et le carbone, Paris, PUF, 2009.

4. Dominique Bourg, « Paradoxe du monde fini », in Le Monde, 2 décembre 2014.

3. Manifeste écolo pour le quinquennat 2027

Extraits du livre de Michel SOURROUILLE, « L’écologie à l’épreuve du pouvoir », publié en 2016. L’écologie présentée par les présidentiables en 2022 est à des années lumières de ce qu’il faudrait faire… Jadot et consorts auraient du lire ce texte de 2012 :

Le programme idéal d’un candidat

à la présidence de la République française

Le questionnaire paru dans Le Monde (« De quel présidentiable suis-je le plus proche ?», supplément Présidentielles 2012, 19 avril 2012, p. VIII) qui sert de trame à cet article ignore complètement la dimension internationale des problèmes, comme le font d’ailleurs tous les présidentiables franco-français ! De plus, Le Monde n’accorde aucune importance à des questions aussi brûlantes que le réchauffement climatique, la descente énergétique ou la chute de la biodiversité. Aux 15 questions ci-dessous, voici néanmoins les réponses qu’un écolo attendrait d’un candidat aux présidentielles :

1. Comment améliorer le niveau de santé des Français ?

L’amélioration infinie du niveau de santé n’est pas possible alors que nous sommes entrés à une époque où règnent à la fois l’acharnement thérapeutique et le mal de vivre ; la perception de notre santé est inséparable de notre rapport à la mort et à la technique. Par exemple le droit de mourir dans la dignité doit être valorisé et l’accouchement ne doit plus être considéré comme une maladie à médicaliser. Il faut renforcer la territorialisation avec des maisons de santé de proximité.

2. Comment faut-il faire évoluer le système scolaire ?

Le blocage énergétique qui découle du pic pétrolier nous oblige à multiplier les perspectives d’emplois, donc de formation, dans l’agriculture, l’artisanat et les techniques douces. L’apprentissage et les filières professionnelles doivent être privilégiés au détriment des études longues et abstraites.

3. À quel âge et dans quelles conditions doit-on pouvoir prendre sa retraite ?

L’âge de la retraite est un choix individuel avant d’être une obligation sociale. Les difficultés croissantes de financement de la retraite par redistribution nous obligent à réfléchir sur une prise en charge plus grande du vieillissement de la population par les familles plutôt que par des institutions.

4. Comment combattre le  chômage ?

Il est vain d’obliger ou même d’inciter les entreprises à garder leurs salariés quand les carnets de commandes se vident. Contre le chômage, il faut une politique structurelle de relocalisation des activités, ce qui veut dire valoriser l’achat de proximité, les monnaies locales, la petite industrie. L’emploi ne se crée pas par le haut, mais par le bas.

5. Comment augmenter le pouvoir d’achat des Français ?

Le pouvoir d’achat actuel des Français est déjà au-dessus des capacités de la planète. Cette question est donc absurde. Car un journaliste bien informé devrait savoir que le pouvoir d’achat va diminuer étant donné l’épuisement des ressources naturelles et la reprise probable de l’inflation. Il faut donc s’interroger sur le partage équitable de la pénurie, ce qui implique une réduction drastique des inégalités de revenus.

6. Comment renforcer la compétitivité des entreprises françaises ?

Dans un système commercialement ouvert comme le nôtre, aucun pays ne peut garder un avantage compétitif durable. Il faut donc remplacer l’esprit de compétition par l’esprit de coopération au niveau national, européen et international. Cela implique aussi un degré croissant de protectionnisme quand on veut relocaliser l’emploi.

7. Comment réorganiser la fonction publique ?

Le poids de l’État en période de récession (probable) devient un fardeau insupportable. Il faut surtout recentrer les priorités de l’État sur ses fondamentaux et faire mieux avec moins. Par exemple, on peut sans difficulté majeure diminuer la durée moyenne des études et supprimer la force de frappe. L’armée nationale peut devenir un simple appoint des casques bleus.

8. Comment faire évoluer l’éducation nationale ?

Un seul enseignant peut avoir une classe de dix élèves, ou de quarante, ou de 150 : tout dépend du niveau d’attention et de confiance des élèves. Il ne faut plus avoir une optique quantitative, ce sont les programmes qui doivent évoluer et les matières enseignées. Une culture de type holistique doit succéder à un enseignement fragmenté.

9. Comment rendre notre système judiciaire plus efficace ?

Le passage en justice est le signe d’un échec social. Si chacun s’efforce de vivre en harmonie avec son prochain, il n’y a plus besoin de recours en justice. Le système d’éducation parentale est donc l’indispensable préparation à une justice efficace. Une école des parents semble incontournable, avec comme résultat que certains adultes ne devraient pas être considérés comme aptes à devenir parents.

10. Quelle est la réforme indispensable de notre système fiscal ?

Au-dessus d’un salaire de trois fois le SMIC, le fisc prend tout. Les bénéfices d’une entreprise et les revenus patrimoniaux doivent profiter directement à la collectivité et non à l’usage personnel. Une entreprise doit se comporter comme une association à but non lucratif, une personne doit mettre son argent au service de l’intérêt public.

11. Quelle est la mesure prioritaire pour améliorer la qualité de notre environnement ?

Contre le gaspillage des énergies fossiles, il faut établir d’urgence une taxe carbone et même envisager une carte carbone, c’est-à-dire un rationnement. Cela implique une formation généralisée à l’écocitoyenneté, un apprentissage du sens des limites.

12. Quelle doit être la politique de la France sur l’énergie nucléaire ?

La polarisation sur le nucléaire est un grave défaut des politiques actuelles. Le nucléaire est, comme les énergies fossiles, une énergie non renouvelable dont on doit, par définition, sortir. Comme les énergies non renouvelables ne peuvent nous permettre d’utiliser autant d’esclaves énergétiques qu’à l’heure actuelle, il faut donc établir un vaste plan d’économies d’énergie à appliquer au niveau des individus et de la collectivité

13. Comment améliorer l’organisation territoriale du pays ?

Il faut respecter le principe de subsidiarité. Il ne s’agit pas seulement de déléguer plus de pouvoirs aux régions et aux départements, mais surtout aux communautés de résilience ou territoires en transition vers une plus grande autonomie alimentaire et énergétique.

14. Comment la France doit-elle agir sur son immigration ?

Tous les pays vont être confrontés à des difficultés croissantes. Sur une planète close et saturée d’humains, les frontières se ferment, l’ère du monde fini a commencé. L’émigration ne pourra plus être un recours possible au déséquilibre d’une population avec son propre écosystème. La maîtrise de la fécondité et de la sécurité alimentaire devient alors incontournable quand l’émigration n’est plus possible. Se posera cependant un problème croissant sur lequel il faudra faire preuve de solidarité internationale, l’accueil des réfugiés climatiques.

15. Quelle mesure est la plus efficace pour relancer l’économie européenne ?

Cette formulation n’est pas réaliste, la relance de l’économie n’est pas possible quand on a déjà dépassé les limites de la planète. Le keynésianisme global est devenu une méthode obsolète. Il faut reconstruire les structures de résilience, famille, paysannerie, artisanat, solidarités de proximité… que le libéralisme économique s’était employé à démolir.

NB : Cet texte est un article que j’ai publié le 20 avril 2012 sur mon blog, en réponse au questionnaire du Monde  :

https://biosphere.ouvaton.org/blog/de-quel-presidentiable-suis-le-plus-proche/

Michel SOURROUILLE

Tout savoir sur la « Sobriété » obligée

La simple raison commande la Sobriété, la sagesse conduit à la Frugalité, la vertu exige la Tempérance. On peut aussi parler de retenue et de modération dans une société croissanciste qui cultive l’excès et la voracité, la perte des repères et le pillage de la planète. Dans un contexte de pénuries avérées des ressources naturelle, de pandémie qui isole et de guerre en Ukraine ou ailleurs, le maître mot de la campagne présidentielle pour avril 2022 devrait être « Sobriété » et son application concrète s’appelle « Rationnement ».

Lire, Édito JNE. La construction d’une société sobre

Nicolas Hulot : « Les illusions matérialistes détournent de sa propre vérité et de celle des autres. C’est pourquoi j’ajouterais aux valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité… la sobriété. Nous ne pouvons pas continuer dans une forme d’ébriété et de civilisation du gâchis. L’ébriété actuelle vient du fait que l’on ne distingue plus l’essentiel du superflu, l’utile du futile. On se confronte au fait que le libéralisme, doublé d’une puissance de feu marketing sans égal, a fini par faire croire à l’opinion qu’il était possible et même souhaitable de faire le contraire de ce qu’il faudrait faire. Je sais aujourd’hui que moins nous acceptons de poser des limites, plus les tyrannies du désir nous envahissent. J’ai compris au Ladakh que la quête vers le nirvana passe par l’abstraction de tous les désirs, mais je ne tends pas vers ça. Le défi consiste à trouver le point d’équilibre entre le matérialisme et l’ascétisme. Pour vivre quelque part entre une société de matérialisme absolu et une société d’ascètes, il existe une troisième voie la « société d’abondance frugale ». L’urgence écologique nous pousse à une société de modération, à la sobriété heureuse. Pour moi d’abord, car tant qu’on ne s’applique pas les choses à soi-même, il paraît difficile de les proposer aux autres. »

Tout cela est bon à dire, mais l’acceptabilité sociale est incertaine et il ne suffit pas de « punir les riches » quand tout le monde doit se restreindre. De toute façon la sobriété, même monacale, ne servira à rien tant que la population mondiale continuera sa croissance exponentielle. Or la question malthusienne n’est presque jamais abordée par les apôtres de la frugalité.

La sobriété est une vertu morale mise en avant sur notre blog biosphere depuis longtemps.

Février 2022, Sobriété, l’antithèse du pouvoir d’achat

Février 2022, Macron vante les EPR 2, Jadot parle sobriété

Décembre 2021, Réveillon du Nouvel An dans la sobriété

Décembre 2021, L’ADEME, technologie ou frugalité ???

Décembre 2021, La sobriété vu par les lecteurs du MONDE

Décembre 2021, Neutralité carbone, l’exigence de la sobriété

Novembre 2021, En marche… vers la sobriété partagée (synthèse)

Novembre 2021, Sobriété ou Nucléaire, E. Macron a tranché

Novembre 2021, La sobriété, une valeur émergente

Novembre 2021, COP26, technologie ou sobriété partagée ?

Octobre 2021, CLIMAT : rationnement, alternative d’avenir

Octobre 2021, Simplicité, Sobriété… Techniques douces

Mars 2021, John KERRY et le CLIMAT, sobriété attendra

Février 2021, La sobriété en médecine au temps du Covid

Décembre 2020, La sobriété ne suffit pas vu notre nombre

Juin 2018, Histoire et avenir du rationnement de 1973 à demain

août 2017, Le rationnement, outil convivial (selon Mathilde Szuba)

Janvier 2017, Notre défi, 100 % de sobriété énergétique en 2050

Avril 2013, du marché carbone au rationnement carbone, l’inéluctable

Mars 2011, sobriété volontaire ET forcée !

Juin 2010, volontarisme ou rationnement carbone ?

Juillet 2009, rationnement carbone

Janvier 2009, sobriété énergétique ?

Enseigner, point de vue de Michel Sourrouille

Pour se remonter le moral, il est essentiel de garder toujours à l’esprit cette parole de Gandhi :

« Ce que tu fais est dérisoire, mais il est essentiel que tu le fasses ».

Selon le cardinal de Richelieu, apprendre à lire, écrire et compter « remplit le pays de chicaneurs propres à ruiner les familles et troubler l’ordre public, plutôt qu’à procurer aucun bien ». Les jeunes ont pourtant appris à lire, écrire ou compter, mais ce fut pour se mettre au service de la révolution industrielle. Avant la révolution des mœurs de mai 1968, les entreprises n’avaient pas besoin de jeunes entraînés à comprendre, donc à contester. Il suffisait d’avoir de bons scribes et de bons comptables… Les sciences économiques et sociales, matière scolaire qui permet la compréhension du fonctionnement de notre société, devient un nouvel enseignement presque au moment même où débute ma carrière professionnelle, en 1974. Je choisis d’enseigner les SES avec plaisir. (Extraits de l’autobiogaphie de Michel SOURROUILLE)

Rien ne se fait au hasard, tout découle d’un contexte social. J’ai eu la vocation d’enseignant très tôt car il me fallait rompre avec la tradition familiale. Notre berceau familial se situait dans un petit village des Landes, Beylongue. Le métier de tailleur (de tissus) était le point d’ancrage de ma famille depuis des générations. Mon grand-père était artisan-tailleur, mon oncle était aussi tailleur, mon frère fera carrière dans l’industrie textile. Mais mon père, tailleur comme de bien entendu, m’avait sensibilisé au fait que cette profession était vouée à disparaître étant donné la concurrence trop forte des manufactures. Il me fallait effectuer une reconversion. Je passe avec succès l’épreuve théorique du CAPES de SES en juillet 1974 et suis affecté « à titre définitif » au lycée Marguerite de Valois d’Angoulême le 12 septembre 1975. Fini ma période d’éducateur en perpétuels transferts, commence ma vie d’enseignant titulaire. Je débarque dans une section toute nouvelle du bac, ce qu’on va appeler la troisième culture, qui s’ajoute aux cultures scientifique et littéraire. L’enseignement des sciences économiques et sociales trouve ses fondements dans la mise en place de la réforme Fouchet à compter de la rentrée 1965 en seconde littéraire. Une nouvelle option de sciences économiques de 4 heures, « dont la vocation est de compléter les études classiques par une analyse des réalités économiques du monde contemporain à une époque où la croissance des Trente Glorieuses   interpelle les partenaires sociaux » est mise en place. Le bac B de juin 1968 n’a donné lieu qu’à une épreuve orale étant donné les évènements de mai qui ont pas mal perturbé la fin d’année scolaire. Mais dès l’année suivante, l’épreuve normale avec documents pouvait commencer. Les épreuves du  premier Capes de Sciences Economiques et Sociales sont passées en décembre 1969. En 1971-72, mon collègue Jacky Ginestet était le seul professeur dans tout le département de Charente pour les trois terminales B. Je deviens titulaire à la rentrée 1975 au lycée Marguerite de Valois à Angoulême. Je peux essayer de faire évoluer les élèves.

Pour nous, professeur des sciences économiques ET sociales, le relativisme culturel est une donnée de base. Mes cours de SECONDE en témoignent. Si j’avais à résumer par une seule expression la conclusion de la sociologie, ce serait : « Tout est culturel. » Démonstration. Quelques semaines après la rentrée, quand les élèves me connaissent et que je commence à les connaître, je lance sans prévenir en début d’heure un sondage dans la classe : « Le sentiment amoureux (dans un couple) est-il naturel ou culturel ». Les mains se lèvent, le verdict est unanime ou presque, ce sentiment est naturel. Parfois un élève demande ce qui signifie « culturel », je réponds que c’est un comportement apporté par la société. Jamais personne ne m’a demandé ce qui signifiait « naturel ». Je fais un tour de tables parmi les élèves, leur demandant de justifier leur vote : « Tomber amoureux, ça vient comme ça, pas besoin de réfléchir, ça arrive à tout le monde… » Le naturel pour eux correspond à la spontanéité. Je leur précise par la suite que « naturel » veut dire en réalité qu’un comportement est dicté par la génétique ; il s’agit d’un instinct, pré-programmé par notre biologie. Le naturel relève de l’inné, le culturel dépend de normes sociales. Or il est très difficile de mettre à distance sa propre culture quand on ne possède aucune autre référence. C’est pourquoi les élèves confondent « naturel et « normal ». Je laisse le débat libre entre les élèves pendant toute une heure, donnant juste de temps en temps quelques indications.

Je laisse le temps de la maturation des idées et bien plus tard je commence une deuxième heure de débat, cette fois centré sur la démonstration. La question du débat naturel/culturel peut être posée autrement, inné ou acquis ? Je montre aux élèves que nos pensées et nos sentiments doivent bien surgir de quelque part. C’est notre cerveau qui nous permet de voir, sentir, ressentir. Je montre que nous avons une manière de déterminer si le contenu cérébral est conditionné par la société ou par nos gènes.

Nature, inné Culture, acquis
DEF Génétique, instinct Social
démonstration Universalité Relativité
nécessité apprentissage

L’inné est universel, il n’y a pas moyen d’y échapper, c’est un automatisme qui est suivi par tous les membres d’une espèce animale particulière. Par contre l’acquis est relatif, il dépend de la socialisation effectuée dans un groupe ethnique particulier. Les élèves découvrent grâce aux documents de leur livre l’ethnologie, la diversité des coutumes dans le temps et dans l’espace. Je peux ainsi facilement démontrer la variabilité des comportements quand il s’agit du rapprochement des sexes et de la formation du couple. En Inde, en Afrique et dans les terres d’islam, on livre de jeunes adolescentes à un « promis » qu’elles ne connaissent souvent même pas. La tradition du mariage où la femme se voit assigné d’office un conjoint par la pression sociale est d’ailleurs acceptée par les femmes qui ne voient pas comment il pourrait en être autrement. Parler de mariage forcé dans ces sociétés, c’est donc avoir un regard ethno-centré puisque les hommes comme les femmes acceptent de plein gré leurs contraintes culturelles. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que le mariage par convention existait autrefois dans les pays européens et que cela se perpétue dans certaines couches sociales. Une jeune musulmane, même installée dans le monde occidental, sait depuis le plus jeune âge que le mariage dépend directement du choix parental et non de ses propres intentions ; on se marie à l’intérieur de son ethnie. Mais elle a acquis une certaine liberté choix, elle peut comparer deux cultures.

De plus, deuxième démonstration, le sentiment amoureux ne découle pas d’une nécessité mais d’un apprentissage. Dans les sociétés développées actuelles, la liberté de choix est valorisée, donc le sentiment amoureux. Les élèves croient que leur désir résulte du libre exercice de leur volonté alors que les schèmes de leur cerveau sont orientés par leur environnement social. Le sentiment amoureux n’est qu’une construction sociale inculquée dès le plus jeune âge. Par exemple vers trois-quatre ans les enfants vivent le complexe d’Oedipe : ils s’identifient à leur propre sexe, puis essayent d’imiter la relation amoureuse qui lie le père et la mère. Ainsi le petit garçon tombe amoureux de sa mère et considère le père comme un rival à éliminer. Mais il se rend compte rapidement qu’il lui faut trouver un partenaire de son âge, et c’est alors les amours multiples de l’école maternelle. Plus tard l’adolescent lira des romans où l’amour domine, verra des films sur les péripéties conjugales, sera orienté dans ses choix amoureux par les remarques des parents ou des copains. La socialisation conditionne le comportement amoureux, aucun instinct ne guide notre relation à l’autre sexe.

Preuve supplémentaire, la tendance homogamique est toujours présente même dans les sociétés modernes où règne le sentiment amoureux, : qui se ressemble, s’assemble. Toutes les enquêtes montrent en effet une nette tendance à choisir son conjoint dans la même catégorie sociale. La répartition des goûts correspond aux différences de position sociale, un ouvrier se marie plutôt avec une ouvrière, un cadre a de fortes chances de se marier avec une fille de cadres supérieurs, un agriculteur arrimé à la terre a de fortes chances de rester célibataire. Les caractéristiques physiques, les façons d’être, le comportement de ceux que nous rencontrons favorisent l’attraction sentimentale ou le rejet. Même les lieux de rencontre ne sont pas socialement neutres, les préférences d’un individu correspondent à celles que l’histoire de son groupe social a déposées en lui : les classes populaires se rencontrent principalement dans des lieux ouverts comme le bal ou les fêtes publiques alors que les classes moyennes préfèrent les lieux réservés comme les lieux de travail et les associations tandis que les membres des classes supérieures font connaissance dans des lieux privés encore très fermés, cercles limités au réseau de leurs relations de classes. Les élites préservent leur reproduction sociale et les autres accumulent les difficultés. Il n’y a jamais de vrai hasard dans les rencontres qui aboutissent, seulement une conjonction d’intérêt. La stabilité matrimoniale des sociétés occidentales est ainsi sauvegardée tout en adoptant le masque du sentiment amoureux ; le libre choix individuel n’est qu’illusion même si la société contemporaine est plus ouverte, plus incertaine dans les statuts et les lieux de rencontre.

Je m’appuie bien entendu pour justifier mes dires sur les documents contenus dans le manuel des élèves. Nature/culture, ethnologie, homogamie et reproduction sociale… tous ces termes sont au programme. Pourtant la démonstration qui est faite du conditionnement de nos sentiments est un véritable choc pour les élèves ; l’approche sociologique est même assez difficile à admettre pour certains. C’est pourquoi bien plus tard je lance un « nouveau » débat : l’amour maternel, naturel ou culturel ? La procréation étant naturelle, les élèves imaginent qu’au phénomène biologique de la grossesse doit correspondre une attitude maternelle prédéterminée, instinctive : « Mais monsieur, c’est obligé, une maman, elle aime son enfant ! » Pourtant une mère qui porte un enfant en son sein peut nourrir à son égard la haine la plus farouche, un enfant adopté peut être chéri par son père adoptif, il n’y a pas d’instinct. Comme pour le sentiment amoureux, l’amour de l’enfant par le père ou la mère s’apprend, il résulte de notre socialisation. Chez l’animal, il n’en est pas de même, le comportement est guidé par des odeurs. Sitôt l’agneau venu au monde, sa mère le lèche longuement et le débarrasse du liquide amniotique qui recouvre son pelage. Dans le même temps survient une modification de l’activité des neurones de son bulbe olfactif qui intensifie la mémorisation par son cerveau de l’odeur du petit. Moins de deux heures plus tard, quand il manifestera le désir de téter, la mère le laissera faire. Mais seul celui qu’elle aura léché – et donc flairé à la naissance – aura  droit à ce privilège. N’importe quel nouveau-né ferait l’affaire, pour peu qu’il soit le premier et que la mère puisse s’imprégner de l’odeur de son liquide amniotique ; on pourrait ainsi  trouver une mère adoptive pour n’importe quel agneau. Même si ce conditionnement génétique autorise les mères de substitution, la relation mère-agneau est inscrite dans le programme biologique de cette espèce animale. Tout comportement universel chez une espèce animale tend à prouver une détermination génétique. L’espèce humaine appartient au règne animal, mais la sophistication de notre cerveau a éliminé toute influence de ce type.

La femme s’éloigne de la femelle, il n’y a pas de gène et d’odeur qui guide son comportement, seulement la conscience d’avoir fait un enfant dont on veut ou ne veut pas s’occuper. L’amour maternel ne va pas de soi, il est « en plus », c’est ce que démontre un livre d’Elizabeth Badinter : « Un lieutenant de police constatait en 1780 que sur les 21 000 enfants qui naissaient annuellement à Paris, mille à peine sont nourris par leur mère, mille autres, des privilégiés, sont allaités par des nourrices à demeure ; tous les autres quittent le sein maternel pour le domicile plus ou moins lointain d’une nourrice mercenaire. Nombreux sont les enfants qui mourront sans avoir jamais connu le regard de leur mère et ceux qui reviendront quelques années plus tard sous le toit familial découvriront une étrangère dans celle qui leur a donné le jour. Cet exemple parmi d’autres contredit l’idée répandue d’un instinct propre également à la femelle et à la femme. Toutes les études faites montrent en effet qu’aucune conduite universelle et nécessaire de la mère ne peut être mis en évidence. Au contraire, on constate l’extrême variabilité de ces sentiments maternels selon sa culture, ses ambitions, ses frustrations. » Bien entendu, je dis aux élèves que le fait que l’amour maternel ait une origine culturelle ne signifie pas que son existence soit inutile. Au contraire, l’amour reçu dans sa prime enfance conditionne l’amour qu’on pourra ensuite porter sur ses propres enfants.

Je fais un dernier débat pour voir si le cours de sociologie est bien passé. Je raconte en début d’heure une histoire (vraie) qui se passe en Afghanistan. Une jeune fille, anglaise par sa mère et afghane par son père, a vécu en Grande Bretagne. Mais son père l’invite pour ses quinze ans dans son pays : arrivée à Kaboul, cheminement dans la montagne, le père dit à sa fille qu’une grande fête est préparée en son honneur. Mais arrivée au village, la jeune fille s’aperçoit que c’est de son mariage dont il s’agit : son père l’a promise. Les festivités se passent, la nuit vient, la jeune fille montre bien par son attitude à son époux qu’il n’est pas question de se donner à lui lors de la nuit de noces. Le promis décide alors de demander aux femmes du village de venir le seconder pour arriver à ses fins. Je pose alors cette question aux élèves : « Vous êtes une femme de ce village, est-ce que vous allez accepter la demande du jeune homme ? » Malheureusement, la réponse d’une petite partie des élèves montre que le cours antérieur sur la diversité et la force des socialisations n’a pas encore été digéré par tous. Rien n’est nécessaire et universel, tout est donc possible. Il n’y a pas « naturellement » de statut d’autorité assigné seulement au père et de rôle affectif joué uniquement par la mère. Autorité et affection découlent d’une socialisation basée sur les normes sociales, les valeurs, le statut assigné à une personne, le rôle qu’elle se croit obligé de remplir. Ce contexte global est bien sûr modulé par les pratiques particulières des familles pour chaque individu.

Il me semble très important pour la formation du caractère de maîtriser la relativité culturelle. Cela permet de prendre de la distance avec ses a priori, ses préjugés. Cela ne veut pas dire relativisme, il y a des valeurs fondamentales comme l’égalité entre l’homme et la femme ou le respect de la biodiversité. mais cela permet de mieux comprendre l’autre, de savoir se mettre à sa place, d’habiter un esprit de femme alors que nous sommes mâles, de savoir que l’espèce humaine n’est qu’une partie de la trame de la vie. J’ai fait plusieurs fois l’expérience de demander à un(e) collègue de lycée s’il ou elle pensait que le sentiment amoureux était naturel ou culturel. Autant mes collèges de SES savaient que tout est culturel, autant les professeurs des autres matières raisonnaient comme les élèves. Il n’y a ni dieux, ni instinct. Tout s’apprend, et la sociologie devrait être  une analyse maîtrisée par tous.

Il m’arrive aussi de faire de l’économie en classe de seconde, c’est au programme. Mais ma ligne directrice est de montrer que nos us et coutumes économiques sont autant que nos sentiments conditionnés par le contexte social ! D’ailleurs autrefois on ne disait pas « sciences » économiques, mais économie politique. L’économie n’est pas une science, c’est un arrangement social sur la circulation des richesses, plein de compromis et de conflits. L’économie n’est qu’une sous-partie de la sociologie. Ainsi de nos besoins, qui conditionnent notre demande de biens et services, qui joue donc sur nos productions, et en fin de compte sur le chiffre d’affaires de nos entreprises et donc sur l’emploi. En fait il faut savoir que c’est l’évolution de l’industrie qui nous dicte le mode de satisfaction de nos besoins, y compris pour les dépenses de base nécessaires à ma physiologie comme l’alimentation. Il s’agit du mécanisme de la filière inversée, ce n’est pas la demande qui crée l’offre, c’est le contraire.

En théorie le libre arbitre du consommateur est la règle dans les économies développées à économie de marché, c’est le règne du consommateur-roi : le pouvoir d’achat est un droit de vote. Dès lors que des acheteurs sont prêts à payer, l’activité économique a un sens et la dépense est la meilleure preuve que le besoin existe. La demande pour un bien ou un service n’a donc pas à être justifiée moralement. Dès lors que certains des électeurs de la « démocratie » économique disposent de revenus plus élevés, les résidences secondaires luxueuses se multiplient alors que nombre de travailleurs ne sont pas convenablement logés. Les équipements relatifs à l’enseignement, à la culture, à la santé font défaut tandis que les gadgets prolifèrent. Dans le monde actuel, la perception des besoins réels se change en une offre de produits manufacturés pour laquelle « avoir soif », c’est par exemple boire du Coca-Cola. Les inégalités de revenus et le formatage par la publicité conditionnent l’expression de nos besoins. Supprimons la publicité pour connaître les vrais besoins !

Le marché ne peut coordonner une finalité collective quand il ne s’intéresse qu’à la demande solvable. D’autres valeurs sont possibles, définies par autre chose que le pouvoir publicitaire.  Notre société cultive l’idée que nos besoins sont illimités, en progression constante : il faut donc augmenter le pouvoir d’achat pour améliorer le niveau de vie. Nous pourrions aussi bien montrer que la raréfaction des ressources naturelles nous impose de modérer nos besoins, pratiquer la simplicité volontaire, supprimer un certain nombre de productions. Je pense que l’amélioration de notre genre de vie passe nécessairement par la suppression à la fois des inégalités de revenus et de la publicité. Je n’hésite pas à dire à mes élèves, après en avoir débattu avec eux, qu’une heure de professeur devrait être payée de la même façon qu’une heure de balayeur ou de PDG. Je n’hésite pas à dire à mes élèves qu’à l’heure où l’eau potable commence à manquer, autant dire que Coca Cola est une entreprise sans avenir. La publicité pour Coca Cola ou Pepsi est une obscénité. Je dis aux élèves que nous n’avons pas besoin d’une voiture, d’un téléphone portable et d’une résidence secondaire pour être heureux, nous avons plutôt besoin de pain et d’amitié. Les citoyens ont surtout besoin de considération, de dignité… La notion de besoin social déborde largement la notion de demande économique et il est légitime d’espérer une organisation économique qui permette le développement complet de tous les êtres humains. Je ne dis pas aux élèves qu’il faut faire la révolution, je mets simplement en évidence les errements d’un système économique libéral qui est devenu la norme et qui court à sa perte. Je montre que notre conception des besoins devrait suivre un principe de généralisation : généralisation dans l’espace, je ne peux satisfaire un besoin que dans la mesure où n’importe qui n’importe où sur notre planète peut accéder à un niveau de vie équivalent ; généralisation dans le temps, le présent a des besoins auxquels on peut répondre seulement si cela n’empêche pas les générations futures de satisfaire les leurs.

J’essaye de convaincre mes collègues de l’APSES (Association des professeurs de sciences économiques et sociales) : « Le portable est un instrument très sophistiqué qui comporte des éléments rares  en tant que ressources naturelles et difficiles à recycler. Selon cette analyse du cycle de vie du produit (ACV), le portable aurait du rester un instrument à usage professionnel, certainement pas un joujou à mettre entre toutes les mains. Mais notre société (et les parents avec) ne sait plus interdire ce qui devrait être interdit. Maintenant le portable en classe de seconde est un bon objet de débat sur la limitation des besoins. Il suffit de commencer par un sondage : Qui possède un portable, et qui en est à son premier, son second, son troisième, etc. portable… » J’ai fait l’exercice dans mes classes de secondes, tout le monde ou presque avait déjà son portable. Pire, la plupart en était déjà au deuxième, troisième, quatrième modèle… Les élèves croient qu’il faut changer de téléphone comme on change de chemise ! Mes arguments contre le portable ne peuvent convaincre les élèves. L’économique est sous l’emprise des marchands qui formatent nos désirs.

Bon, je ne vais pas vous refaire tous mes cours de seconde, ce serait déjà tout un livre en soi… Passons à la classe de PREMIERE économique ET sociale. Ma fiche-élève de début d’année est significative de la manière dont j’envisage mon enseignement. « Quelles sont vos qualités et vos défauts  … Quelle question vous posez-vous ? … Passe-temps ou activité personnelle (avec temps hebdomadaire que vous y consacrez) … Lecture régulière (abonnement ou autre) … Caractérisez par un seul mot votre vie de famille… Caractérisez par un seul mot la société actuelle … Citez 6 syndicats en les classant de la droite à la gauche … Citez 6 partis politiques en les classant de la droite à la gauche … Définissez coefficient budgétaire, homogamie, prix constant, valeur ajoutée… Quelle question aimeriez-vous poser à votre enseignant de SES (- au niveau économique – au niveau social – au niveau politique) … Donnez un exemple d’organisation socioéconomique qui vous paraît contestable … Analysez un évènement important de l’actualité récente (texte libre avec la structure suivante : constat/cause/conséquence/solution). » Nous passons assez longtemps à exploiter les résultats de cette fiche !

Le programme de première approfondit le programme de sociologie de seconde en précisant les notions employées. Le débat nature/culture est par exemple complété par l’étude des interrelations entre normes et valeurs, rôle et statuts… Mais c’est aussi un moyen de critiquer notre fonctionnement actuel. L’exode rural a été un processus de déculturation/acculturation qui ébranle en profondeur l’organisation interne des campagnes. En apparence, l’école obligatoire pour tous au XIXe siècle est une libération, c’est offrir aux citoyens des chances égale de promotion. L’école donne le moyen aux enfants d’agriculteur d’élever leur niveau de connaissances et de quitter la terre. En réalité, le paysan se retrouve esclave de la révolution industrielle. La France en 1833 impose à toutes les communes de posséder une école primaire, la nation française se forgera à travers l’extension de la langue française. On condamne ainsi à mort les langues locales, de l’Occitanie à la Bretagne. En même temps s’opérait une coupure dans le milieu familial, les parents, qui souvent ne comprenaient pas un mot de français, reprochaient amèrement à l’enfant puni en classe pour utilisation de sa langue maternelle qu’il « ne serait bon qu’à garder les vaches ». Les parents soutenaient ainsi par leur attitude le déracinement de leurs enfants et leur emploi à la ville. Or aujourd’hui la société thermo-industrielle est en train d’échouer, le chômage est structurel, l’approvisionnement alimentaire par nos campagnes incertain. Il est préférable que l’école soit dotée de jardins potagers plutôt que d’une bibliothèque aux écrits inaccessibles. Je montre que l’éducation scolaire n’implique pas forcément la poursuite des études. Le programme de première est aussi une étude de la reproduction sociale par l’école, thématique qui sera approfondie en Terminale.

J’applique la pédagogie active grâce à un exercice d’analyse de l’actualité. J’abonne mes élèves de première au journal LE MONDE pendant six mois. Un groupe de deux-trois élèves le lisent pendant une semaine, découpent des résumés d’article et en font une page recto distribuée aux élèves, étudiée à la maison et commenté en classe. Le cours sur cette fiche est le plus possible interactif et basé sur le travail des élèves. Mais je mesure bien la difficulté des élèves de hiérarchiser les informations. Ce qui les intéresse au début, ce sont plutôt les faits divers que l’évènement socio-politique majeur. Les perspectives ouvertes par le programme de 1ère SES sont aussi directement politiques. Ainsi l’option de sociologie politique. Nous apprenons à définir l’opposition entre démocratie formelle et démocratie réelle, démarche inductive, parité politique, discrimination positive, supranationalité, citoyenneté universelle, communautarisme, le test de Milgram … Nous consacrons une autre heure à débattre de l’actualité politique de la semaine  écoulée : je liste les centres d’intérêt des élèves au tableau, puis nous votons pour le thème qui va être abordé en premier. Je fais systématiquement un tour de table pour faciliter la prise de parole de chacun. La conclusion sera collective, je marque une synthèse au tableau… Bien entendu le cours s’appuie sur le livre qui, comme tous nos manuels en seconde, première ou terminale, consiste uniquement en un recueil de documents divers.

Seule une petite minorité des élèves  de SES suit ce cours de sociologie politique. Comment s’étonner que notre démocratie aille mal ! Peu d’élèves savent distinguer la droite de la gauche, les partis sont ignorés, le nom des syndicats encore plus. Tous les élèves sans exception devraient suivre des cours de sciences économiques et sociales pour mieux apprécier l’évolution géopolitique et savoir agir. Il faut une éducation holistique, systémique. J’ai la forte impression que les élèves perdent leur temps à subir des disciplines séparées. Cela formate un état d’esprit compartimenté, l’histoire dans un tiroir, l’économie dans un autre, le français sur une étagère, etc. L’enseignement est mal fait, d’autant plus que passer des années et des années assis sur une chaise ne peut véritablement préparer les jeunes à la vie active.

Garder une pensée ouverte, c’est ce que nous enseignent les SES. Les sciences économiques et sociales, c’est à la fois de l’histoire, de la géographie, de la philosophie, la compréhension d’un texte, la lecture des journaux, le calcul statistique et l’approche des tableaux chiffrés. Il faut même savoir différencier analyse d’un dessin socio-politique au premier et au second degré… L’ethnologie apprend aux élèves à mettre de la distance par rapport à leurs propres préjugés, à ne pas mettre de hiérarchie entre les cultures, à savoir mesurer la force des valeurs et la relativité des normes. Les élèves évoluent, plus ou moins. C’est difficile d’abandonner son égocentrisme, son ethnocentrisme, son anthropocentrisme. Percevoir que l’espèce homo sapiens est une espèce animale parmi d’autres espèces animales dont la seule supériorité est de produire des armes de destruction massive paraît impossible. Intégrer que notre espèce n’est qu’une maille dans le tissu du vivant ne relève pas malheureusement du programme actuel : les SES oublient l’écologie qui n’est abordée qu’à la marge, en terminale, avec l’oxymore « développement durable ».

En TERMINALE, fini les débats, c’est le bachotage qui commence. L’épreuve finale repose principalement sur l’art de faire une dissertation (une question accompagnée de documents). Pour mieux cerner la chose, rien de mieux que donner un exemple de corrigé du sujet : « Quelles explications pouvez-vous donner à l’évolution du statut féminin ? » Je montre que l’économisme est complètement lié au socio-politique et réciproquement.

Introduction :

Cadre général : avec la révolution industrielle, le désencastrement (Polanyi) de l’économie par rapport au social s’accompagne d’une dislocation des traditions, ce qui libère progressivement les esprits du poids des conformismes : le pouvoir qu’exerçait certaines catégories sur d’autres personnes devient de plus en plus contingent, que ce soit pour le mode électoral, les relations dans le travail, la vie des familles ou la considération du statut (ensemble des comportements d’autrui auquel un individu peut s’attendre) de la femme.

Espace-temps : même aujourd’hui, la femme des Etats islamiques ne peut attendre des hommes une considération de son égale valeur (mariages forcés, tchador en Afghanistan…), le sujet sera donc centré sur la femme occidentale. D’autre part l’égalité entre l’homme et la femme est une conception récente, même en France : le suffrage universel a été acquis pour les hommes en 1848, pour les femmes seulement en 1944 (doc.4).

Termes du sujet : il faut s’interroger sur les causes de l’évolution du statut féminin, mais le terme évolution est ambigu : s’agit-il d’une progression ou d’une régression, d’une évolution lente ou rapide ? Comme toutes les perspectives sont ouvertes, il s’agira d’abord de montrer le pourquoi de la marche vers l’égalité pour montrer ensuite pourquoi ce cheminement peut être remis en question. La sociologie nous montre en effet l’importance du concept de relativité culturelle (doc.2), ce qui démontre que les relations inter-humaines ne découlent pas d’une prétendue nature féminine, mais de considérations sociales : il y a prépondérance de la culture sur la nature, rien n’est nécessaire et universel.

Annonce des parties

1) les causes d’une évolution relativement récente : un monde d’interactions (Max Weber)

11) causes sociologiques : une nouvelle socialisation primaire

– L’importance de la famille (cf. plan du document 5) :

Dès la prime enfance, l’entourage familial fait intérioriser des valeurs (discours qui permet de faire un classement des choses et des pensées) d’égalité des  sexes, ce qui établit des normes (concrétisation des valeurs dans des règles de conduite susceptibles de sanctions) qui permettent l’émancipation féminine. [NB : chaque définition théorique devra être suivie d’une illustration concrète]

Au moment de l’adolescence, ces valeurs et ces normes confirment le statut d’égalité entre garçons et filles, d’où la perception d’un rôle (pour un individu, ensemble des comportements que les autres attendent de lui) et d’aspirations identiques. Un modèle d’identité androgyne (à la fois homme et femme) se diffuse (valeurs de virilité, doc.6)

A l’âge adulte, la négociation dans le couple (doc.3) montre qu’il n’y a plus en soi de tâches sexuellement spécifiées

– L’importance de l’école :

La mixité scolaire, égalité des chances, potentiel de performance des filles (doc.1) : 56 % de filles à l’université

L’influence du diplôme dans la répartition égalitaire des tâches ménagères (doc.3) : l’ouverture d’esprit découle aussi de la scolarisation croissante.

12) causes économiques : les Trente Glorieuses et le besoin de main d’œuvre

Passage d’une société de baby boom où la femme s’occupe des enfants à la maison à une société de croissance qui fait appel aux immigrés comme aux femmes.

L’entrée dans le monde du travail va accroître l’émancipation de la femme. L’état d’esprit change, l’épanouissement se trouve dorénavant dans le travail, principalement tertiaire et non plus à la maison.

13) causes politiques : l’importance des lois

La femme devient électrice et éligible, mais la France doit attendre l’évolution dans les autres pays (doc.4) car elle n’a pas connu une forte action des suffragettes : les femmes devraient être les premiers facteurs de leur propre libération (mouvement féministe).

La femme bénéficie de l’émancipation de son corps à partir de la libération des mœurs de 1968 : loi sur l’autorité parentale conjointe (1970), lois sur la contraception et l’IVG, loi sur le consentement mutuel dans le divorce.

2) les causes de résistance à cette incomplète révolution : le poids des structures sociales (Durkheim)

21) causes sociologiques : une socialisation encore traditionnelle

– L’importance de la famille

Dès la prime enfance, le regard que porte les parents sur leurs propres enfants est différencié : on n’attache pas la même importance aux pleurs d’un bébé selon son sexe, on ne lui accorde pas le même type de discours, les jeux des garçons et des filles restent souvent typés selon le sexe.

L’adolescence : le trouble identitaire est minoritaire, chaque sexe affirme ses différences, les lectures et activités restent assez spécifiques.

A l’âge adulte, même le sentiment amoureux ne relève pas des mêmes présupposés

– L’importance de l’école

Un choix d’orientation qui reste traditionnel : aux filles les lettres, aux garçons les sciences et techniques (doc.1)

Un choix de dominées (doc.5) :  violence symbolique (cf. Bourdieu) et même stigmatisation par les enseignants !

22) causes économiques : un chômage structurel

Le blocage de la croissance et le chômage de masse peut produire une évolution régressive qui exclut à nouveau les femmes du marché du travail. Il suffit de constater l’importance du temps partiel et du taux de chômage dont les femmes sont victimes. Le capital culturel et social (relationnel) de la femme n’a pas encore atteint celui des hommes.

La femme acquiert un nouveau statut d’objet (doc.2) dans une société de consommation, elle se croit obligée de faire attention à son poids (problème d’anorexie à l’inverse des femmes peintes par Renoir) et se retrouve mannequin en vitrine, soumise aux diktats de la mode.

23) causes politiques : loi sur la parité

On fête les 60 ans (doc.4) du suffrage vraiment universel, mais le fait que la France se soit sentie obligée d’inclure la parité dans la Constitution française montre la fragilité de cette évolution : le monde politique reste encore un lieu de pouvoir dont les hommes se sentent les propriétaires et souvent les femmes s’en désintéressent : hommes et femmes sont responsables du type d’évolution du statut selon le sexe.

Seule la région Poitou-Charentes possède une femme présidente de région.

conclusion :

synthèse : « On ne naît pas femme, on le devient » (Simone de Beauvoir), c’est à dire que le statut de la femme n’est pas inscrit dans les chromosomes, mais conditionnée par une socialisation d’un certain type, hiérarchique ou égalitaire. Tout est construction sociale, il n’y a pas de « don » (doc.5), rien n’est jamais acquis définitivement, une évolution positive peut être remise en question.

ouverture du sujet : L’Eglise catholique et ses papes rejette encore l’idée de femmes prêtres alors que d’autres religions l’admettent. Le statut des personnes dépend d’un rapport de forces ; une ordination « sauvage » d’une femme prêtre a été célébrée à Lyon. Le combat à mener pour l’égalité entre hommes et femmes est encore plus âpre dans les sociétés des pays pauvres où la femme est encore souvent définie comme propriété du père, puis du mari.

Notez que l’essentiel de mes cours n’est pas dans la manière de rédiger une dissertation ou de passer un oral de bac. Il s’agit pour moi de mettre en question la notion de progrès et celle de progrès technique, il s’agit de montrer l’absurdité d’une volonté de croissance économique dans un monde fini, il s’agit de démonter l’oxymore « développement durable », etc. C’est pourquoi même mes collègues de SES estiment que « je fais trop de politique » ! Or il n’y a jamais neutralité de l’enseignement, il y a toujours un message revendiqué qui consiste le plus souvent au soutien des structures socio-économiques actuelles. Le métier d’enseignant a par définition un objectif politique : il justifie l’existent ou il en dévoile les failles.

Plus j’approchais de l’heure de la retraite, plus je mesurais la distance qui séparait mon esprit critique de ce qu’était devenue la matière. L’enseignement de SES a subi une terrible évolution. Quand j’ai terminé ma carrière, j’étais le seul parmi mes quatre collèges à conserver encore les tables en U. Retour aux tables alignées en rangées et à la toute puissance du prof. Fini le militantisme pédagogique, les SES étaient devenues une « discipline » parmi d’autres. L’inspection ne comprenait plus mes pratiques. Mme Lamarque en 1987 : « Il convient en classe de terminale de passer rapidement sur les problèmes de définition. Le professeur se réservera la possibilité de contrôler la maîtrise de ces définitions à l’occasion d’une interrogation écrite… On regrette que Mr Sourrouille ne se soit pas appuyé sur les questions qui accompagnent les documents du manuel… Nous tenons à rappeler à Mr Sourrouille l’obligation, à laquelle il ne peut se soustraire, de tenir le cahier de textes… » Primauté des interros, toute puissance du manuel, gestion administrative des cours, fini la liberté pédagogique. Rapport d’inspection de Marie-Lise Fosse en 2005: « On ne saurait trop conseiller à Monsieur SOURROUILLE de veiller à obtenir de ses élèves de seconde une attitude plus propice au travail. Des règles de vie en classe doivent être posées… Il vaut mieux éviter de répondre à la question d’un élève en s’adressant exclusivement à lui… On peut regrette un titre comme Une approche « idéologique » de l’activité ; il est certes légitime de monter aux élèves que les définitions relèvent de convention, mais il importe aussi de leur montrer qu’il s’agit bien d’une démarche scientifique… » Fini l’économie politique, il faudrait faire des « sciences » économiques ! Fini le relationnel avec les élèves, il faut être autoritaire. Comme il s’agissait d’une section de seconde foot, avec des garçons comme des filles dont le seul intérêt dans la vie  était le foot, j’aurais bien aimé assister à un cours de Mme FOSSE devant ces élèves super-agités en permanence !!

Autant les SES ont été à l’origine une matière qui permettait aux élèves de s’affronter au monde moderne et d’en discuter les bases, autant c’est devenu une discipline comme les autres, avec ses recettes et ses habitudes, nourrissant un corps de spécialistes imbus de leur spécialité. Mes collègues enseignent maintenant l’économie et la sociologie de manière séparée. Il n’y a plus de vision transdisciplinaire, il y a maintenant ce que disent les programmes et les manuels. Nous sommes loin de mes débuts d’enseignements en 1974-1975 au moment du premier choc pétrolier et des doutes sur la durabilité de la croissance. Mes collègues ignorent superbement l’écologie et n’ont plus tellement d’approche critique à propos des limites absolues rencontrées par la civilisation thermo-industrielle. Nous apprenons aux élèves que l’économie s’est désencastrée du social au cours de la révolution industrielle, nous n’apprenons pas qu’il faut réencastrer l’économique dans le social, mais aussi le social dans l’écologique. Pourtant ce que je connais de fondamental et d’objectif, c’est que nous sommes  à l’aube d’une confluence de crises structurelles, pic pétrolier, réchauffement climatique, perte de biodiversité, krachs financiers,  etc. La crise ultime a déjà commencé… Mes collègues de SES ne le savent pas encore. Ils assimilent croissance économique soutenue et développement durable ! La matière que j’ai tant aimé est devenue une larve qui épouse l’air du temps sans prendre conscience de la montée des périls.

Quand j’ai commencé à enseigner en 1974, les sujets de bac parlaient du choc pétrolier (le premier). Aujourd’hui les sujets de bac oublient que nous avons franchi le pic pétrolier en 2008, juste au moment de mon départ en retraite. Prenons les sujets posés en France métropolitaine les dernières années de ma carrière. Ils sont centrés sur la croissance:

Juin 2008 : En quoi l’innovation est-elle un facteur de compétitivité ?

Juin 2007 : Après avoir présenté les différentes formes du progrès technique, vous montrerez les effets de celui-ci sur la croissance économique.

Juin 2004 : Vous expliquerez comment l’investissement est source de croissance économique.

Juin 2001 : La diminution de l’intervention de l’Etat est-elle source de croissance économique ?

J’ai honte d’un baccalauréat de SES qui se délecte à ce point de l’occidentalisation des esprits. Nous sommes très loin du sujet posé dans l’Académie de Lille en 1974, sujet qui incitait à réfléchir sérieusement sur les limites de la croissance :

« Faire progresser une Nation, c’est faire courir les citoyens. Depuis vingt ans, les citoyens français ne courent pas mal, merci. (…) La course est harassante. Si vous l’accélérez, vous consommerez plus, mais vous aurez moins de temps pour réfléchir, pour penser, pour vivre (…) Car la course à la consommation se conjugue nécessairement, même sur le plan de l’individu, avec la course à la production. Mais celle-ci déclenche à son tour de grandes perturbations dans la structure sociale. Transformer les techniques de production, renouveler matériels et méthodes, désorienter les gestes habitués, réorganiser sans cesse, détruire et reconstruire indéfiniment les programmes de travail, les réseaux hiérarchiques, les relations humaines ; modifier les circuits, les règlements ; concentrer les entreprises, en fonder de nouvelles, modifier leurs objectifs (…). La course est brutale, et plus elle est rapide, plus elle est brutale. Les forts affirment d’autant plus leur force que le train est rapide ; et dans la chaleur de l’action, le faible est souvent piétiné. (J.Fourastié, Economie et Société, p.13)

A la lumière de ce texte, vous vous attacherez à décrire et analyser les changements sociaux qui ont accompagné la croissance économique depuis 1945, que ces changements aient joué le rôle de moteur ou de frein à cette croissance, qu’ils vous semblent accomplis, engagés ou en germe. »

De même ce sujet posé à Rennes en 1975  « La poursuite de la croissance, telle que l’ont connue depuis la deuxième guerre mondiale les économies capitalistes développées, semble poser de plus en plus de problèmes. Vous présenterez la crise actuelle et ses mécanismes et vous tenterez de déterminer dans quelle mesure et pour quelles raisons un changement d’orientation parait devoir s’imposer. »

La matière SES avait tout pour me plaire puisque c’était le seul cursus scolaire au lycée à vraiment préparer les élèves au monde tel qu’il devrait être. La finalité de mon enseignement était limpide, les instructions ministérielles faisant foi : « Conduire à l’intelligence des économies et sociétés d’aujourd’hui et intégrer cette acquisition à la formation générale des élèves. Le bac ES peut déboucher aussi bien sur des études de sciences économiques, de sociologie, de droit, de science politique, d’administration économique et sociale, de gestion, d’histoire et géographie économiques, etc. L’esprit et les contenus de l’enseignement économique et social ne peuvent donc se définir par référence à une seule discipline. Ayant pour objet la réalité sociale, il s’efforce d’utiliser, pour amener les élèves à la comprendre, toutes les voies d’approche qui peuvent servir à atteindre ce résultat : économique, bien sûr, et proprement sociologique, mais aussi, selon le cas, juridique, démographique, anthropologique, sans oublier le nécessaire cadre historique et géographique dans lequel se situent les faits étudiés. »

Mais nous avons été constamment en butte à un establishment hostile. Au fil de ma carrière, les critiques contre les SES ont été de plus en plus violentes, y compris de la part des universitaires. Il est vrai que la pression des milieux économiques a été constante. Notre enseignement pouvait être accusé de marxisme, de macroéconomisme ou de contempteur du marché. On a envisagé de supprimer la matière, de réduire ses horaires, de l’intégrer à l’histoire-géo, ou aux techniques de gestion, jusqu’à présent en vain.

La dernière offensive d’une frange conservatrice du patronat que j’ai vécu en fin de carrière a eu lieu en 2008. Un premier rapport sur l’enseignement des SES au lycée émanait de l’AEF (association d’économie fincière), présidée par Yvon Gattaz (ancien président du CNPF). Un deuxième,  de l’Académie des sciences morales et politiques (ASMP, dont Yvon Gattaz était également doyen – section « Économie politique, statistique et finances » ) concordait avec le premier comme de bien entendu. Aucun membre de la section « morale et sociologie » n’avait été associé à ce rapport sur les SES (sciences économiques ET sociales) au lycée. C’est donc la section économie qui dénonce une « vision de l’économie et de la société française affectée d’un biais vraiment pessimiste ». Les experts auditionnés, tous universitaires, préconisent de distinguer, dans les programmes et dans l’enseignement, la science économique des autres disciplines des sciences sociales. « La multidisciplinarité ne convient pas aux besoins de l’enseignement, particulièrement au niveau du lycée – pas plus qu’on ne saurait, par exemple, recommander la fusion des enseignements de chimie et de sciences de la vie au prétexte que les deux disciplines fournissent des visions complémentaires des phénomènes biochimiques » « L’idée de ‘regards croisés’, mêlant des approches diverses et souvent divergentes, paraît en revanche dangereuse, dans la mesure où elle gêne l’acquisition de compétences spécifiques, et conduit naturellement à un relativisme néfaste. » Ils regrettent également que la microéconomie soit « complètement négligée » alors qu’elle est « beaucoup moins controversée que la macroéconomie ». Ils demandent également une hausse du niveau en mathématiques, ce qui permettrait d’introduire « plus de formalisation ». Ils prônent un enseignement de « savoirs » fondamentaux en économie. L’un des experts déclare : « Quelles que soient les opinions politiques ou idéologiques des uns et des autres, tout économiste sait que l’effet d’un choc restreignant l’offre sur un marché à demande inélastique conduit à une forte hausse des prix, avec en corollaire une hausse des profits des producteurs ».

Troisième et dernier élément, la commission Guesnerie, installée par le ministre de l’Éducation nationale en février 2008 afin de réaliser un audit sur les programmes et les manuels de SES. Elle a rendu son rapport au ministre le 3 juillet 2008. Les mêmes termes se retrouvent dans les trois rapports. Le cumulard Yvon Gattaz (membre à la fois de l’AEF et de l’ASMP) a été auditionné par la commission Guesnerie : « « Les programmes actuels présentent trois défauts : l’encyclopédisme, le relativisme et le pessimisme, qui est de loin de la plus grave… Que ce soient les programmes, les manuels ou certaines revues que je ne citerai pas, ils sont responsables d’une grave démobilisation et démoralisation des jeunes de notre société. » Le rapport reproche aux SES de se complaire dans une sociologie « compassionnelle » et de verser dans la « sinistrose » en traitant trop des défaillances de la société (le chômage, les inégalités…). Il préconise de ne pas aborder des thèmes considérés comme trop complexes pour des lycéens !

Sur mon blog biosphere (lemonde.fr), je poste ce billet le 6 juillet 2008 : De l’objectivité dans les manuels de SES :

« Alors que le rapport de Roger Guesnerie a été remis au ministre de l’éducation, Le Monde du 4 juillet 2008 se livre à une agression contre une matière que je connais bien puisque j’enseigne les SES depuis trente quatre ans. Je dis bien Le Monde car le compte-rendu par un quotidien d’un « audit des manuels et programmes de sciences économiques et sociales » est toujours un choix rédactionnel. Le Monde serait moins soumis à la parole officielle s’il signalait que Roger Guesnerie a un parcours de technocrate, école polytechnique en 1964, école des Ponts et chaussées en 1967 (un seul diplôme ne suffit jamais à ces gens-là), donc un parcours très éloigné de la compréhension du monde tel qu’il devient et tel qu’il est pratiqué par les jeunes lycéens. Ensuite, comme d’habitude dans les sphères universitaires, Guesnerie était entouré par des gens de la même coterie : dans sa commission, à part le président de l’APSES, aucun autre professeur de SES du secondaire !

« Mais surtout Le Monde ne fait aucun analyse des contre-vérités énoncées par ce rapport. Personne ne peut assimiler de façon suffisante les « fondamentaux » car en matières de sciences humaines, tout doit être relativisé, rien n’est fondamental. Il est d’ailleurs symptomatique que le sujet de baccalauréat SES se présente en général comme une dialectique, première partie oui ou non, deuxième partie l’inverse. Les arguments objectifs ne peuvent exister dans un monde où tout est discutable, il n’y a pas d’énumération possible de « vérités ». Quant aux préjugés des élèves, la présentation du programme de seconde (BO du 5.08.1999) enjoint déjà aux enseignants de présenter « les connaissances de base qui sont souvent en rupture avec les connaissances spontanées des élèves ». Et les manuels ne se font pas faute de fournir maints documents qui mettent à mal les certitudes du lycéen, depuis les structures familiales qui ne sont point fondées biologiquement jusqu’au port du portable comme marque d’aliénation.

« En fait tout repose sur une conception particulière du monde. Celle de Guesnerie, fidèle à l’idéologie microéconomique, met en évidence les réussites ponctuelles de notre société et l’élévation du niveau de vie. Or on sait maintenant que la croissance économique est en train de dévaster la planète de façon « macroéconomique ». Guesnerie regrette que les manuels mettent l’accent sur « les conflits, les mauvaises conditions de travail et les bas salaires ». Alors, faudrait-il nier la réalité ? Guesnerie regrette que les manuels présentent des extraits de presse et documents de grands auteurs « sur le même plan ». Mais quel économiste pourrait-il se targuer d’avoir une légitimité historique, l’idéologie néoclassique, l’idéologie marxiste, monétariste ou keynésienne ? Qui est à même  de donner à un texte une légitimité certaine, le professeur, l’étudiant, ses parents ou le ministre de l’éducation nationale ? »

Mais les attaques institutionnelles ne sont pas les plus problématiques, il y a surtout les élèves qui se déconnectent de notre enseignement. Les jeunes sont de plus en plus en décalage avec le monde des adultes en général et de l’école en particulier. J’ai ressenti en fin de carrière la coupure croissante entre les générations de jeunes et le discours adulte. Dans ma dernière Terminale en 2006-2007, il n’y avait presque plus d’élèves qui suivaient mes cours juste avant le bac. Ils s’estimaient assez autonomes pour pouvoir s’en sortir en consultant Internet ! Dans ma dernière Première de ma carrière en 2007-2008, j’ai saisi cette fiche de recette qui circulait dans la classe et qui d’ailleurs était pompé sur Internet : d truc pr faire chier ls profs mdr

– bataille de sarbacanes.

– basket : comme son nom l’indique, il s’agit de faire des paniers dans la corbeille du prof sans se faire remarquer.

– reniflez et éternuez sans arrêt.

– pour éviter que le prof donne des devoirs à la fin du cours, ne le laissez pas parler.
– posez des questions qui n’ont aucun rapport avec le cours.
– essayer de contredire le prof, trouvez tous les arguments pour faire perdre au moins 10 minutes de cours.

– chantez joyeux anniversaire au prof .

– quand le prof pose une question, levez la main, et dites je sais pas puis rasseyez-vous avec un air déçu .
– confirmez tout ce que dit le prof en disant sans cesse : oui, oui, bien sur… avec un air très intéressé .

– dès que le prof commence à parler, tout le monde applaudit .

Autre exemple de rupture générationnelle, je demandais parfois à mes élèves de m’adresser par écrit deux ou trois questions, en toute liberté. Voici LA question qui est le plus souvent revenue au cours de ma carrière, même en cours d’année et de façon spontanée : « Pourquoi pensez-vous avoir toujours raison ? » Je passe rapidement sur le fait que ce genre de question est une dévalorisation totale non seulement de la parole de l’enseignant, mais aussi de celle d’un adulte ; cela présupposerait que l’adolescent sait déjà mieux que l’adulte ou le professeur ce qu’il doit penser. Je réponds aux élèves qu’une pensée validée doit être à la fois complexe, ouverte et engagée.

L’esprit des SES milite pour la connaissance la plus globale possible de la complexité, donc pour le raisonnement le plus fiable possible. Notre  credo, c’est la multidisciplinarité. Par contre, plus tu es spécialisé dans un métier, plus tu es discipliné, enfermé dans un certain cadre explicatif du monde ; le patron de Renault raisonne comme son entreprise, le patron du FMI comme le veut la tradition de son poste, l’élève comme ses camarades. Je trace au tableau un graphique dont les abscisses mesurent le temps et l’ordonnée l’espace. Au point d’intersection en ordonnée, je suis à l’instant présent, avec derrière moi toute l’histoire depuis le Big Bang et devant nous le devenir des générations futures et le Big Crunch. Au point d’intersection, je suis devant les élèves, dans une salle de classe. Mais l’espace en abscisse n’est pas délimité par les murs du lycée, il y a aussi les frontières nationales, l’Union européenne, les pays riches, l’ensemble des territoires de la planète, la Biosphère de notre Terre, notre système solaire, etc. etc. Ma formation de professeur de sciences économiques et sociales me permet de maîtriser à peu près l’ensemble de l’espace et du temps : je suis à la fois géographe et historien, mais aussi économiste, sociologue, politologue, statisticien, biologiste et physicien, et j’en passe. Nulle formation dans l’université pour une telle polyvalence, le professorat de SES relève de la formation continue.

Ensuite je dis garder une ouverture d’esprit : ce que je crois est toujours une hypothèse valide uniquement si elle n’est pas remise en question. Même les sciences dites exactes reposent sur le même postulat. La connaissance humaine est en devenir, il faut accepter que de nouvelles découvertes remettent en question l’état actuel de notre croyance. Le fonctionnement de l’économie et de la société est déterminé par le débat démocratique, il y a évolution possible. Si un élève me démontre que j’ai tort dans une de mes argumentations, je reconnaîtrais sans hésiter mon erreur. Mais ma connaissance de la complexité valide pour le moment mon discours par rapport à celui des élèves. Enfin la société telle qu’elle est ne peut correspondre exactement ce que nous voulons. Il y a toujours décalage entre l’idéal et la réalité. Pour réduire ce décalage, il faut un engagement socio-politique. C’est ce que je pratique dans un parti politique, dans des associations, au service du progrès social. Si chacun d’entre nous possédait tous les éléments de la réflexion, alors nous pourrions arriver collectivement à un consensus acceptable sur la société que nous voulons. Les conditions pour y parvenir :

–          avoir le temps de la réflexion.

–          avoir des connaissances de base en matière de philosophie, de sciences économiques, de sociologie, d’histoire…

–          avoir la capacité de se remettre en cause, ce qui nécessite une prise de distance avec soi-même.

–          avoir une écoute de l’autre, être ouvert à une argumentation différente de la sienne.

–          avoir une maîtrise de ses affects, de ses sentiments personnels, de ses préjugés et a priori.

–          adopter la démarche scientifique « l’hypothèse reste vraie, mais tant qu’on ne m’a pas démontré le contraire ».

–          chercher à approfondir ses connaissances par le choix de ses lectures, de sa fréquentation des médias.

–          ne pas être prisonnier de sa fonction sociale (son métier, ses responsabilités familiales ou politiques…), être libre.

J’ai quitté l’éducation nationale sans regrets alors que j’avais fait preuve d’enthousiasme tut au cours de ma carrière. Le contenu des SES, ce que cela pouvait apporter aux élèves, la forme interactive que je donnais à mes cours, c’était chouette. Aujourd’hui, je ne suis pas du tout rassuré par le monde tel qu’il va ! Mais comme je ne veux pas terminer ma vie professionnelle sur du négatif, ce qui serait tordre la vérité globale, voici ce qui a été chanté par mes élèves de terminale lors d’une soirée d’adieux où j’étais convié en juin 2001. Ce chant du départ résume assez bien les aléas de mon enseignement :

1) Nous on était rien – Et voilà qu’aujourd’hui – On aura not’ bac, vous nous l’avez promis – On vous remercie…

2) Vous pourrez prédire tout ce qui vous plaira- Mais les capitalistes seront toujours là – Tout est relatif, tout est relatif, tout est relatif

Refrain : Il a du faire toutes les manifs – Pour être si vert aujourd’hui – Il a du faire toutes les manifs.. de la vie… et 68 aussi

3) Malgré beaucoup d’heures – On a pas tout compris – On vous a donné beaucoup de soucis – C’est bientôt fini

4) Il en faudra plus – Pour vous décourager- Que des étudiants totalement dissipés – Cf. Xavier, cf. Xavier…

(sur l’air de « Je l’aime à mourir » de F. Cabrel)

Pour lire le reste, en choisissant son propre chemin :

00. Fragments préalables

01. Un préalable à l’action, se libérer de la religion

02. Une pensée en formation, avec des hauts et des bas

03. En faculté de sciences économiques, bof !

04. Premiers contacts avec l’écologie

05. Je deviens objecteur de conscience

06. Educateur, un rite de passage obligé

07. Insoumis… puis militaire !

08. Je deviens professeur de sciences économiques et sociales

09. Du féminisme à l’antispécisme

10. Avoir ou ne pas avoir des enfants

11. Le trou ludique dans mon emploi du temps, les échecs

12. Ma tentative d’écologiser la politique

13. L’écologie passe aussi par l’électronique

14. Mon engagement associatif au service de la nature

15. Mon engagement au service d’une communauté de résilience

16. Ma pratique de la simplicité volontaire

17. Objecteur de croissance, le militantisme des temps modernes

18. Techniques douces contre techniques dures

19. Je deviens journaliste pour la nature et l’écologie

20. Une UTOPIE pour 2050

21. Ma philosophie : l’écologie profonde

22. Fragments de mort, fragment de vie

23. Sous le signe de mon père

l’impossible réveil écologique des ingénieurs

Les ingénieurs du futur devront créer des techniques qui prennent en compte les changements climatiques, la raréfaction des ressources, l’effondrement de la biodiversité. Autant dire que ça ne va pas se faire. Denis Guibard, président de la commission développement durable, rêve : « Nous sommes sur des sujets systémiques tellement complexes qu’ils nécessitent une montée en compétences de nos enseignants-chercheurs dont les résultats concrets ne peuvent être immédiats ». Or nous n’avons même plus le temps puisqu’il faut déconstruire l’ensemble de nos structures.

Lire, Pour une écologie du démantèlement

Elodie Chermann : Quel « bilan du puits à la roue », de la biomasses à l’éthanol, du tournesol au biodiesel ? Les écoles d’ingénieurs font leur transition écologique. Manuel lève le doigt : « C’est écrit dans le document que la culture du tournesol consomme 82,6 litres de diesel par hectare. C’est bizarre non ? Ça veut dire qu’on utilise du diesel pour fabriquer du biodiesel ? » L’enseignante hoche la tête : « On l’oublie souvent, mais pour produire une énergie renouvelable, on a besoin de machines, qui fonctionnent… au diesel. Charge à vous, justement, de vérifier, avec vos calculs, si cette consommation d’énergie non renouvelable vaut le coup ou pas. » Qu’il ait fait les Mines, Polytechnique ou l’INSA, l’ingénieur de demain devra faire face aux mêmes problématiques.

Pour en savoir plus avec les commentaires sur lemonde.fr :

Olivier75 : Les ingénieurs sont ,comme souvent, les seuls à vraiment prendre en main le problème. J’aimerais bien la même approche en école de commerce, de journalisme, de sciences politiques, de médecine, d’histoire, de psychologie.

CJ : Nous n’en sommes qu’au début du commencement de s’occuper de la question… Faut donc juste attendre que ces jeunes qui sont (seront…) formés prennent les commandes et nous concoctent LA solution. C’est là que l’on commence à mesurer tout le retard pris depuis 30 ans (1990, premier rapport du GIEC) que le problème est avéré. Par ailleurs, c’est bien de former les ingénieurs mais les choix à faire sont principalement politiques : demain, on ne doit pas juste changer de technique mais de société. Le problème est on ne peut plus systémique, il n’est pas soluble dans deux inventions, fussent elles disruptives ! L’information est là, depuis longtemps, il suffit juste que les politiques, les entreprises, les journalistes et les citoyens s’informent un peu sérieusement. Alors on pourra commencer à poser les questions aux ingénieurs, les questions qui importent vraiment. Et la réponse, c’est pas Tesla !

Michel SOURROUILLE : Ce n’est plus d’ingénieur dont nous aurons besoin, mais d’artisans bien au fait des technique d’autant plus durables qu’elles seront rudimentaires. La distinction entre techniques douces et techniques dures (low tech contre high tech dit-on aujourd’hui,) était connue depuis les années 1970. On a préféré complexifier toujours d’avantage les processus de production et les machines jusqu’à instaurer un système techno-industriel tellement imbriqué et fragile qu’il va s’effondrer avec l’épuisement des ressources fossiles. Les outils de calcul issus des sciences dures servent à mesurer la montée des périls, mais n’apportent (sauf rares exceptions) aucune technique nouvelle simple et adaptée. A quoi servent les autoroutes quand il n’y aura plus de voitures ? Il ne s’agit pas d’inventer de nouvelles pratiques pédagogiques quand il faudrait remplacer l’énergie exosomatique par le travail de nos petits bras musclés.

Novi : Ça fait vraiment peur de lire ça.

Lire, techniques douces contre techniques dures

Cerise : Toulouse INP est à la pointe du progrès, nous dit la journaliste, à partir de quel élément factuel ? A partir du fait qu’ils ont nommé un vice-président « écologisation » et qu’ils font des ateliers. Ah chouette, la planète est quasiment sauvée alors ! Bravo les marketeux de l’INP : on savait déjà que vous étiez très forts pour faire des jolies brochures et maintenant, en plus, vous avez un vice-président Greenwashing. Félicitations.

Lire, Ingénieur et écologiste, c’est incompatible

La sobriété, une valeur émergente

Nos aspirations semblent à peu près les mêmes que celles des anciens : s’habiller, se déplacer, se chauffer, se nourrir, se distraire au spectacle ou entre amis, se soigner. Simplement les moyens ont changé parce que nous sommes des primates à très gros cerveau qui finissent toujours par trouver des solutions pour aller plus vite, plus loin et plus souvent. Malheureusement cela ne peut se faire aujourd’hui que par des industries qui polluent l’air, l’eau, la terre et  stérilisent de grands espaces. De plus en un siècle et demi, les humains sont aussi devenus beaucoup trop nombreux. La population mondiale a été multipliée par 10 environ dans ce laps de temps… Nous sommes passés à 7,9 milliards en octobre 2021. On ne guérira pas notre Terre malade d’une humanité devenue pléthorique uniquement en incitant les humains à mener une vie plus sobre et le modèle d’un enfant par femme est encore à des années lumières de notre compréhension des réalités. Mais on peut toujours espérer.

Lire, Notre défi, 100 % de sobriété énergétique en 2050

Laurent Assouly : La révolution silencieuse de la sobriété s’immisce dans de nombreux pans de nos vies, nous intimant en sourdine de ralentir nos cadences… Une enquête met en lumière un décalage entre les incantations des politiques à consommer plus pour soutenir l’économie et une frange de la population, toutes classes sociales confondues, qui opte pour un ralentissement de son mode de vie… Le rapport à l’habitat se fait plus sobre, des initiatives citoyennes de coopératives se constituent pour un habitat participatif… La « valeur travail » dévoile ses premières fissures ; souvent convoquées à contresens comme valeur morale, ses nouvelles brèches ouvrent la voie à une autre éthique, celle d’un « droit à la paresse »…En Chine le« tang ping » est le nom donné à cette « indolence volontaire »… Parions que ces résistances éparses à une certaine « modernité » ne sont pas un feu de paille : travailler et consommer moins pour une vie meilleure et plus libre ?

Quelques commentaires perspicaces sur lemonde.fr :

Françoise B. : Il y avait un slogan en 1968 qui disait « on arrête tout et on réfléchit ». Occasion ratée. Dommage, ça aurait permis de faire face à ce que la majorité des gens découvrent enfin maintenant : la planète n’est pas extensible.

Fchloe : Le seul levier garanti efficace ! Et politique de l’enfant unique ! Le reste, c’est hypothétique,: éoliennes, énergie solaire, fin des centrales à charbon en Europe, voiture électrique, fusion nucléaire, pile à hydrogène… Le tout en 2050 ou 2060. Autant dire trop tard !

Antropocene : Bof les gens ont de plus en plus de grosses voitures de grosses maisons et de gros ventres alors la sobriété elle est où ? dans la tête de certains qui sont vraiment ultra minoritaires. Seule une « bonne crise économique » peut diminuer la progression des imc (indice de masse corporelle), je sais c est immoral et non politiquement correct de dire cela ont va me taxer de réac …pourtant j ai raison …

Vincetheprince : Les gens qui changent de mode de vie sont admirables. Permaculture, vélo, voilier, marche à pied, poulailler, alimentation bio, moins de viande consommée, tout cela est positif certes. Mais tellement marginal ! La population mondiale, c’est 7,5 milliards de personnes. Il faut 80 ans pour compter sans s’arrêter jusqu’à 1 milliard. Un grand nombre consomme à outrance (du Coca cola, premier pollueur de plastique : 120 milliards de bouteilles à usage unique par an, soit 3800 par seconde). Le principe qui régit l’humanité n’est pas la réflexion pour une organisation collective raisonnée, mais la concurrence et la loi du plus fort. Qui peut croire que l’humanité va s’en sortir à partir d’un raisonnement qui s’appuie sur des exemples de minimalisme vertueux réservé à une micro élite consciente et soucieuse des enjeux ?

lire, La sobriété ne suffit pas vu notre nombre

Sarah Py : De la la sobriété voulue à celle qui sera subie ! Qui peut croire que l’avenir sera rose, que nous allons savoir faire face solidairement aux conséquences des changements climatiques ? La sobriété assumée est un choix moral individuel dont il évident qu’il n’a pas d’impact réel sur les évolutions en cours. Les changements climatiques sont un sujet de politique internationale ; le comportement exceptionnel ne fait pas une politique.

Michel SOURROUILLE: L’information mentionnant le comportement d’autrui est une norme sociale bien plus efficace que les appels politiques à la préservation de l’environnement. Il s’agit de faire jouer l’interaction spéculaire, tu fais parce que je fais ainsi parce que nous devrions tous faire de même. Cette explication sociologique nous permet d’enterrer le vieux débat épistémologique sur l’antériorité de l’individu ou de la société. L’un et l’autre se renforcent mutuellement car je me représente la manière dont les autres se représentent les choses et moi-même. « Je donne le bon exemple » est un message positif. « Sois le changement que tu veux voir dans le monde » nous rappelait Gandhi.

En savoir plus grâce à notre blog biosphere :

8 octobre 2021, Simplicité, Sobriété… Techniques douces

20 février 2021, La sobriété en médecine au temps du Covid

30 mars 2011, sobriété volontaire ET forcée !

13 janvier 2009, sobriété énergétique ?

Octobre 2021, le point de vue des écologistes

Notre tâche quotidienne depuis 2005 est de présenter le point de vue des écologistes sur ce blog biosphere.

Voici en libre service les thématiques étudiées pendant le mois d’octobre 2021. 

La question démographique

Le Bangladesh, en route pour l’enfer

Démographie, le Brésil en perdition !

L’Éthiopie, victime de sa surpopulation

Surpopulation française, une réalité vraie

Le Nigeria, miné par la surpopulation

La surpopulation généralisée aux Pays-Bas

7,9 milliards d’humains le 20 octobre 2021

Pauvreté, guerre et surpopulation sont liées

Notre responsabilité démographique

Tout savoir sur la décroissance démographique

La question énergétique

World Energy Outlook 2021, le chaos en vue

Flambée des prix de l’énergie, que faire ?

Le gazole devrait être encore plus cher

Bravo l’OPEP, bientôt le baril à 320 dollars

Le superéthanol E85, une connerie de plus

Hydrogène, la nouvelle croyance à la mode

énergie, après l’EPR, les SMR . Acceptable ?

Tout savoir sur la voiture électrique

La voiture individuelle, plus rare et plus chère

La 5G, une technologie sans avenir

Électricité, les scénarios de RTE pour 2050

La question écologique

CLIMAT : rationnement, alternative d’avenir

Climat, inquiétudes bien avant la COP26

Simplicité, Sobriété… Techniques douces

Nature, environnement, biodiversité… VIVANT !

Condition animale, maigre avancée de la loi

Aimer le bien-être animal ET les chasseurs

Vider les océans jusqu’aux tréfonds du fond

La question économique

Croissance, ils n’ont que ce mot à la bouche

Croissance verte, véritable “fake news”

Futur du croissancisme, décroissance subie

Pour sortir du fétichisme consacré au PIB

2022, le piège du pouvoir d’achat

Charybde climatique et Scylla taxonomique

Qui paiera pour sauver la planète ? Personne

Coca-Cola, champion du monde de la pollution

La question politique

Penser l’avenir au nom des acteurs absents

Terrien, Humain, Européen, Polonais, apatride

Gouvernance démocratique… ou financière ?

L’imaginaire technologique de nos présidents

Autriche, une écologie à droite toute ?

Le socialisme peut-il s’accaparer l’écologie ?

La question sociale

2022, le revenu maximum autorisé au programme

Qu’est-ce qu’une avancée civilisationnelle ?

Un (dés)accord ponctuel peut s’exprimer par un commentaire sur un article.

Pour nous envoyer une contribution générale, pas plus de 4000 caractères svp.

La 5G, une technologie sans avenir

Sur la 5G comme sur toutes les innovations technologiques ou presque, c’est toujours la désespérante impossibilité d’arriver à un consensus ! D’un côté la convention citoyenne pour le climat souhaitait un moratoire pour pouvoir déterminer les risques de cette nouvelle technologie. De l’autre Emmanuel Macron a maintenu le calendrier prévu pour une première version fin 2020-début 2021.

Lire sur notre blog, 5G, technolâtres contre techno-réalistes

Adrien Sénécat : Plus de données, plus d’objets connectés, plus vite, partout… Pour certains, la 5G est fondamentalement opposée à la « sobriété numérique » qui s’impose pour juguler l’explosion de la consommation d’équipements informatiques. Les industriels défendent, au contraire, une technologie « verte ». Qui croire ? S’il est vrai qu’une antenne 5G consomme de l’ordre de dix fois moins d’énergie pour transporter le même volume de données qu’un modèle 4G, l’utilisation de données devrait augmenter avec les nouveaux usages qu’elle entraîne. C’est ce qu’on appelle l’effet rebond. Au final le futur réseau consommera plus d’électricité que l’ancien,. De plus le changement de réseau implique de passer à des modèles de smartphones compatibles, il y a création d’obsolescence..

Cédric O, secrétaire d’Etat chargé du numérique, balaye les critiques d’un revers de clavier : « Aujourd’hui, le fonctionnement global de notre économie est largement inefficient : on gaspille de l’essence, de l’électricité, des intrants agricoles… Pour réussir la transition écologique, nous allons avoir besoin d’innovation technique pour optimiser drastiquement notre utilisation des ressources… La 5G, c’est plus de connexions. Plus de connexions, c’est plus d’informations échangées. Et plus d’informations échangées, c’est plus d’efficacité, donc moins de gaspillage. C’est une loi immuable de la technique. »

Lire sur notre blog, techniques douces contre techniques dures

On retrouve le débat des années 1970, techniques douces/ techniques dures, low tech/ high tech, techniques disproportionnées contre techniques adaptées au contexte. Le groupe de réflexion sur la transition énergétique « The Shift Project », est réaliste : « C’est d’abord un problème de démarche intellectuelle. Dans l’agriculture, par exemple, on voit que le passage à la permaculture permettrait des gains environnementaux beaucoup plus importants que le fait de s’aider de capteurs connectés. La vraie révolution serait donc d’abord de sortir de l’agriculture intensive, puis, ensuite seulement, de choisir les technologies appropriées. »

Commentaires sur lemonde.fr :

In Girum Imus Nocte : Un peu comme si James Watt avait expliqué que son amélioration de la machine à vapeur de Thoms Newcomen (1712) allait faire diminuer la consommation de charbon. Rien de nouveau en effet depuis le constat de Jevons. Qui peut croire que l’internet des objets, ses capteurs ubiquistes et ses téra-octets de données quotidiennes — pour des usages globalement tous plus futiles les uns que les autres — sera synonyme de sobriété en ressources, qu’elles soient minières ou énergétiques… Ce monde-là ne va nulle part.

Man from Blacksea : Une fois que la machine est lancée personne ne pourra s’en passer. Les anti-tout ont perdu d’avance.

Michel SOURROUILLE @ Man in black : Il est vrai qu’à l‘heure actuelle, l’innovation technologique impose son rythme aux entreprises et aux consommateurs, ; bientôt la 6G par exemple alors que la 5G n’est pas encore installée ! Mais la High tech, impose une forte consommation d’énergie et pour éviter cela, on commence déjà à envisager la sobriété numérique. Le croissancisme techno repose sur l’hypothèse complètement fausse d’une abondance durable des ressources énergétiques. Utiliser sans réflexion approfondie une technique à la mode sans considération de ce qui lui permet de fonctionner durablement nous mène encore plus rapidement vers le mur des réalités biophysiques.

Michel Lepesant : La sobriété numérique c’est le refus d’aller toujours plus vite, toujours plus connecté : sa justification est d’abord sociale. Car plus de connexion, c’est moins de relations humaines en vrai, en chair et en os. C’est plus de relations « immédiates » mais moins de relations « directes ». C’est moins d’humanité. Il ne faudra pas s’étonner ensuite que dans une société où les relations humaines seraient de plus en plus robotisé, on en viendra à nous expliquer que les robots peuvent ressembler à des humains : c’est parce que, auparavant, les humains auront déjà ressemblé à des robots.

Untel : Il est vrai pourtant que les pays à forte technologie feront mieux face au réchauffement que les pays sous-développés.

Michel SOURROUILLE @ untel : Avec la sortie des énergies fossiles qui est vivement recommandée aujourd’hui, les techniques disproportionnées comme la 5G deviendront inutilisables et tous ceux que en dépendront feront faillite en chaîne ; l’appauvrissement sera général. Les pays sous-développés, avec leurs techniques rudimentaires, les garderont et ne souffrirons pas plus qu’avant.

Pour en savoir plus grâce à notre blog biosphere :

21 août 2020, 5G, les humains aiment trop la bagarre

4 juillet 2020, 5G, technolâtres contre techno-réalistes

3 juillet 2020, L’obsolescence programmée par la 5G

11 janvier 2020, La 3G évitable, 4G superflue, 5G inacceptable

4 février 2013, être technologue, savoir s’interdire certaines techniques

2022, le revenu maximum autorisé au programme

Au lieu de vouloir lutter contre les inégalités de revenus, tous les prétendants à la présidentielle font assaut de générosité sur les salaires et le pouvoir d’achat. L’objectif est partagé par tous, même si les solutions divergent chez les postulants à l’Elysée.  Or, sauf action à la marge, aucun gouvernement n’est maître des paramètres globaux, qui dépendent de la santé des entreprises, du niveau de l’inflation, et du prix du baril. A cause de la cécité de nos présidentiables, voici ce qui va se passer en 2022.

L’or noir va quadrupler, passant de 60 dollars le baril à 240 dollars à la fin du premier trimestre. En effet l’homme fort d’Arabie saoudite, aidé par la Russie de Poutine, a cessé de fournir du pétrole à bas prix ; ils ont décidé d’en garder le plus possible pour leurs générations futures. La facture pétrolière française explose, le gouvernement réagi à bon escient. Après une intense campagne de sensibilisation de la population aux enjeux écologiques, la réduction à 80 km/h sur les routes ordinaires s’élargit à une vitesse limitée à 100 km/h sur toutes les autoroutes. La taxe carbone est étendue à toutes nos dépenses énergétique, il y a rationnement par le prix. Après discussion (mouvementée) au niveau de l’Union Européenne, il est prévu que la taxe carbone aux frontières sera adopté dès mars 2022. De plus tout accord international, tout échange commercial avec l’extérieur, sera dorénavant soumis aux normes écologiques et sociales européennes.

Comme les inégalités sont exacerbées par la pénurie d’énergie, on dégonfle la pression sociale par l’instauration d’un revenu maximum autorisé, bonus et revenus du capital compris ; il est fixé à dix fois le salaire minimum par un vote presque unanime du Parlement. Une intense campagne d’explication dans les médias et les écoles insiste sur la fragilité extrême de notre société thermo-industrielle, devenue trop complexe et incapable de se réformer. On prône les quatre D, Démondialisation, Désurbanisation, Décroissance heureuse et Décentralisation. Le citoyen comprend que la résilience au choc pétrolier ne pourra s’effectuer que par l’autonomie alimentaire et énergétique acquise au niveau local. L’État décide d’abandonner la plupart de ses prérogatives au bénéfice des entités territoriales. La sortie du nucléaire est acté, les centrales vieillissantes fermeront les unes après le autres. L’essentiel du plan gouvernemental est centré sur les mesures d’économies d’énergie dans tous les domaines. Les municipalités réduisent l’éclairage public de nuit, parfois même le suppriment complètement. Les citoyens commencent à bouder volontairement les escalators pour faire de l’exercice physique dans les escaliers. Prendre son vélo ou marcher est devenu tendance, rouler en voiture est désormais ressenti comme passéiste, si ce n’est condamnable.

Gaspiller devient source de culpabilité. Se rendre autonome devient le leitmotiv. Les familles élargies devient à la mode. Les couples restent plus longtemps en couple, partageant difficultés… et appartement. Ils décident de faire moins d’enfants, et les enfants partagent la même chambre dans des maisons qui devient plus petites, plus faciles à chauffer. On garde les personnes âgées dans le foyer familial le plus longtemps possible. Le suicide assisté devient banal. Les habitants des villes se demandent ce qu’ils vont manger, ils commencent à s’organiser. Les jardins partagés se multiplient au milieu des HLM, les tomates poussent sur les balcons. Les pelouses deviennent des potagers, les jardins d’ornement font place à des arbres fruitiers. Il y a de moins en moins d’employés et de cadres, moins d’emplois surnuméraires. Mais les artisans, petits commerçants, et paysans se multiplient dans tous les domaines. Avoir fait des études longues est devenu un handicap, l’intelligence manuelle est appréciée. La reconversion des tâches effectuées par nos esclaves mécaniques est en effet nécessaire. Des techniques douces sont mises en place, la force physique et l’ingéniosité humaine permet de suppléer l’obsolescence de la thermodynamique industrielle. On casse un peu partout les grosses machines qui ont produites le chômage de masse, on les recycle. Chacun comprend qu’aller moins vite, moins loin et moins souvent pouvait procurer le bonheur. Les voitures rouillent, les rotules se dérouillent : marcher dans la forêt devient le nec plus ultra, plus besoin de paradis artificiels. La France est devenue le pays que le monde entier veut imiter… puisque le Bonheur national brut a remplacé le PIB.

Nous te souhaitons des années ultérieures où l’œuf sera pondu dans le poulailler familial, le lait produit dans une économie domestique, le miel récolté dans des ruches partagées. On peut toujours rêver…

Pour en savoir plus grâce à notre blog biosphere :

7 juin 2021, Interdiction d’avoir plus de deux logements

14 novembre 2018, A qui doit profiter la hausse du prix du carburant ?

18 septembre 2018, Débat européen sur la notion de post-croissance

L’imaginaire technologique de nos présidents

Nos présidents se font un point d’honneur de glorifier la technique dite « de pointe ». De Gaulle inaugure le sous-marin Le Redoutable (1967), Pompidou vole en Concorde de Paris à Toulouse (1971), Giscard visite la centrale nucléaire de Gravelines (1980), Mitterrand inaugure le TGV (1981), Emmanuel Macron adoore « le TGV, Ariane, le Concorde et le nucléaire. »

Jean-Baptiste Fressoz : « Difficile de trouver dans ce panthéon une technologie qui ait rendu les Français plus prospères. Mais il s’agit de valoriser par la technologie le patriotisme des électeurs. Le Concorde fut un formidable fiasco, quatorze exemplaires en tout et pour tout. Le TGV a renforcé le tropisme parisien : huit trajets à grande vitesse sur dix commencent ou finissent dans la capitale. »

Moriarti : Moi dit Fressoz, du haut de ma « Recherche » je vous garantis que Macron retarde, il a tout faux. Le Monde ne devrait pas jouer le jeu de ces donneurs de fausses leçons soi disant rehaussés par leurs titres universitaires. En quoi ces titres les qualifient ils pour parler de ces sujets ? En rien. Ce monsieur le prouve.

Mle @ Moriarty : J’adore votre argumentaire ! Vous avez dénigré le messager sans jamais donner des arguments contre le message. Votre commentaire peut se résumer à : il est nul parce qu’il est nul.

Biosphere : L’innovation technologique et sa démesure mérite mieux que ces coups de griffes. L’économie de la promesse technologique n’est que l’avatar contemporain des paradis religieux et des utopies sociales des siècles antérieurs. Cette promesse doit contenir un tiers de prouesse scientifique, un tiers de rêve de progrès humain for good (pour le bien), et un grand tiers de profitabilité exponentielle. Et tout problème posé par la technique est réglé par la promesse… d’une nouvelle technique. Le progrès technique est présenté comme un dogme indiscutable par l’ensemble des dirigeants et des médias. Il a infusé dans l’état d’esprit de la population, « on trouvera bien quelque innovation pour s’en sortir ». Quand on l’élève au rang d’un culte, toute remise en cause, tout débat rationnel deviennent impossibles et ceux qui osent élever la voix sont aussitôt considérés comme des apostats. Nous sommes dans la configuration que décrivait Jacques Ellul, dès 1960, dans La technique ou l’enjeu du siècle, où la démocratie n’a plus sa place puisqu’il faut croire sans poser de questions.

Dans un monde où le discours enchanté de la technique s’écarte de plus en plus d’une réalité faite de limites, d’effets indésirables, de pannes et d’accidents,  la question de la délibération politique autour des choix techniques ne peut plus être éludée. Vive les techniques douces contre les techniques inappropriées.

Pour en savoir plus grâce à notre blog biosphere :

10 juin 2021, Le temps long et incertain de l’innovation

26 février 2021, Les mirages de l’innovation technologique

25 décembre 2018, Jean-Baptiste Fressoz annonce l’apocalypse joyeuse