Les premières éthiques, tel le décalogue de Moïse (les dix commandements), portaient sur les relations interindividuelles. Les ajouts ultérieurs touchent les relations entre les individus et la société.
La règle d’or (ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse) tente d’intégrer l’individu dans la société ; et la démocratie tâche d’intégrer l’organisation sociale dans l’individu.
Il n’existe pas encore d’éthique de la relation de l’homme à la terre, aux plantes et au animaux. La terre, comme les esclaves, reste considérée comme une propriété. La relation est toujours strictement économique, comporte des privilèges, mais n’impose pas de devoirs. L’extension de l’éthique à ce troisième élément est une nécessité écologique. Elle élargit les frontières de la communauté au sol, à l’eau, aux plantes et aux animaux – en un mot : à la terre. Une éthique de la terre ne peut certes pas empêcher l’altération, la gestion et l’usage des ressources naturelles, mais elle affirme leur droit à perdurer et, du moins par endroit, à le faire à l’état naturel.
Bref, cette éthique modifie le rôle de l’Homo sapiens, muant ce conquérant de la communauté de la terre en simple citoyen et membre de celle-ci. Elle implique un respect envers tous ses autres membres et la communauté en tant que telle. Notre problème consiste à convaincre les hommes d’étendre leur conscience sociale à la terre. L’éducation actuelle n’impose pas de devoirs à l’égard de la terre, hormis ceux que dictent l’intérêt personnel. Résultat : nous avons plus d’éducation, mais moins de sols, moins de forêts en bonne santé, et autant d’inondations qu’en 1937. En tentant de rendre l’écologie facile, nous l’avons rendue dérisoire. La plupart des membres de la communauté de la terre n’ont pas de valeur économique, par exemple les fleurs sauvages et les mammifères prédateurs. Pourtant ce sont des membres de la communauté biotique, et la stabilité de celle-ci dépend de son intégrité, ils ont le droit d’être préservés.
Peu de gens même instruits ont conscience que les merveilleux progrès techniques des dernières décennies sont des améliorations de la pompe plutôt que du puits. Ils ont à peine suffi à compenser la chute du taux de fertilité par hectare. On voit se répéter les mêmes clivages : l’homme conquérant versus le citoyen biotique ; la science affûtant son épée versus la science-projecteur braqué sur l’univers ; la terre esclave et domestique versus la terre, organisme collectif. L’homme moderne est séparée de la terre par de nombreux intermédiaires, et une multitude de gadgets. Il n’a pas de relation vitale avec elle ; pour lui la terre n’est que l’espace, entre les villes, ménagé aux cultures. Lâchez-le toute une journée dans la nature ; si ce n’est pas un golf ou un site « pittoresque », il s’ennuie à mourir. Si on pouvait faire pousser les légumes hors sol, ça lui conviendrait parfaitement. Il préfère les substituts synthétiques du bois, du cuir, de la laine et d’autres produits naturels aux originaux. Bref, la terre est une chose qu’il a « dépassée ».
L’ensemble des espèces forme une pyramide. Les plus grands prédateurs ont été balayées du sommet de la pyramide ; pour la première fois les chaînes alimentaires se raccourcissent au lieu de s’étendre. Des espèces domestiques viennent remplacer des espèces sauvages. Certaines espèces deviennent incontrôlables, causent des maladies ou des ravages, tandis que d’autres s’éteignent. La science agricole apparaît largement comme une course entre les espèces nuisibles émergentes et les toutes dernières techniques pour les contrôler. Les données conjuguées de l’écologie et de l’histoire aboutissent à une conclusion générale : moins les changements d’origine humaine sont violents, plus la pyramide a des chances de s’adapter harmonieusement. Cette conclusion va à l’encontre de notre philosophie actuelle selon laquelle, puisqu’une petite augmentation de densité a enrichi la vie humaine, un accroissement indéfini l’enrichira indéfiniment.
Or, l’écologie ne connaît pas de relation de densité qui tienne dans des limites reculées indéfiniment, tous les gains de densité sont soumis à la loi des rendements décroissants. L’invention des outils a permis à l’homme d’opérer des mutations d’une violence, d’une vitesse et d’une portée sans précédent. La violence varie avec la densité de population humaine ; une population dense requiert une conversion plus violente. Beaucoup de biotes sont surexploités, autrement dit leur capacité à supporter des cultures est déjà dépassé. Beaucoup de territoires sont à cet égard surpeuplés. L’éthique devient une limitation de la liberté d’action dans la lutte pour la vie et, philosophiquement, la différenciation d’une conduite sociale d’avec un comportement anti-social.
Une chose est bonne quand elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique, et mauvaise dans le cas contraire. Le mouvement actuel de protection de la nature est l’embryon de cette nouvelle éthique.
Aldo Leopold, L’éthique de la Terre (publié en 1949, petite bibliothèque Payot en 2019)
Lire, Almanach d’un comté des sables d’Aldo Leopold (1946)

On court deux dangers spirituels à ne pas posséder une ferme. Le premier est de croire que la nourriture pousse dans les épiceries. Le second, de penser que la chaleur provient de la chaudière. Pour écarter le premier danger, il suffit de planter un jardin, de préférence assez loin de toute épicerie susceptible de brouiller la démonstration. Pour le second, il suffit de poser sur les chenets une bûche de bon chêne, loin de toute chaudière, et de s’y réchauffer tandis qu’une tempête de neige maltraite les arbres au-dehors. Pour peu qu’on l’ait abattu, scié, fendu et transporté soi-même, en laissant son esprit travailler en même temps, on se souviendra longtemps d’où vient la chaleur, avec une profusion de détails qu’ignoreront toujours ceux qui passent le week-end en ville près d’un radiateur…