Amnésie écologique, perte de la nature

« Le vrai désastre auquel nous assistons aujourd’hui n’est pas seulement la perte de la biodiversité. C’est aussi la capacité incroyable que nous avons à ne pas nous souvenir de ce qu’elle était avant, écrit l’écologue Philippe J. Dubois dans La Grande Amnésie écologique. Ce phénomène est tout aussi grave que l’érosion ou la destruction de la diversité du vivant. »

Valentine Faure : En 1995, le spécialiste de la pêche Daniel Pauly a contribué en écrivant un texte fondateur sur ce qu’il a appelé le « shifting baseline syndrome », ou « syndrome de la base de référence mobile ». Chaque génération de chercheurs en biologie marine prend comme référence la taille des stocks et la composition des espèces telles qu’elles existaient au début de leur carrière, et s’appuie sur ces données pour évaluer les changements. Lorsque la génération suivante commence sa carrière, les stocks encore diminués servent de nouvelle référence. Aucune politique publique de restauration ou de protection de la nature ne peut être adaptée sans une vision claire de l’état de référence de l’environnement.

Le point de vue des écologistes nostalgiques

– L’amnésie commence dans la raréfaction de nos échanges avec la nature, dans l’appauvrissement de notre connaissance, qui entretient en retour une apathie face à sa dégradation.

– Qui se rappelle des loups qui rôdaient dans les campagnes et parfois jusqu’à Paris au Moyen Age ?Des baleines franches, des tortues et des phoques qui peuplaient autrefois le golfe de Gascogne ? Des saumons dans la Seine au XIXe siècle ?

– Je ne vais plus pêcher aux grandes marées : la comparaison avec mes souvenirs d’enfance est trop triste.

– Je suis étonnée du nombre d’enfants des jeunes générations qui n’ont jamais tenu de la terre dans leurs mains.

– On s’habitue à la pollution, aux canicules, aux dégradations de nos sociabilités, à voir des enfants jouer dans des publicités

– À l’âge de 10 ans, un enfant occidental reconnaît 1 000 logos commerciaux mais identifie moins de 10 arbres ou végétaux locaux.

– Les enfants qui grandissent dans des villes très polluées ne savent pas que leur ville est polluée, pour eux la pollution est leur norme.

– Notre univers culturel encourage les enfants au moindre effort, à choisir la malbouffe, à être dans le divertissement permanent, à consommer sans entrave, etc. etc.

– Les catastrophes finissent par devenir notre mode habituel de référence, pas la beauté perdue de la nature.

En savoir plus grâce à notre blog biosphere

shifting baseline, des références changeantes (1/3)

extraits : Une nouvelle expression est apparue dans la communauté des environnementalistes, « changement des états de références » ou shifting baselines en anglais. Cette expression a été inventée en 1995par le Biologiste Daniel Pauly, spécialiste de la pêche. Dans un monde idéal, l’état de référence pour chaque habitat devrait être l’état de cet habitat avant que l’homme n’influence sensiblement dessus. Par exemple le nombre de saumons dans la rivière Columbia du pacifique Nord-Ouest est aujourd’hui deux fois plus élevé que dans les années 30. Cela semble une bonne nouvelle. si les années 30 constituent l’état de référence. Mais la population de saumons de la rivière Columbia dans les années 30 représentait seulement 10 % de ce qu’elle était dans les années 1800. Donc nous n’avons actuellement que 20 % du stock de saumons des années 1800…

shifting baseline, l’amnésie écologique (2/3)

extraits : L’expression shifting baselines se retrouve chez l’ornithologue Philippe J. Dubois : « Je tente de montrer comment la lutte contre l’oubli est primordial à l’égard de la biodiversité si nous ne voulons pas être un Homo eremus, l’homme dans le désert. Or la sélectivité de la mémoire s’accommode des pertes du vivant sans même en prendre conscience ; c’est le shifting baseline syndrome, processus de référence changeante. Le changement est oublié et le nouvel état devient la référence. Si nous ne prenons pas conscience de ce que nous sommes en train de perdre, nous risquons de nous réveiller trop tard. N’oublions jamais que le vivant a de tout temps été capable d’inventer de nouvelles trajectoires dont l’espèce humaine pourrait être exclue…

shifting baseline, les guerres du climat (3/3)

extraits : L’expression shifting baselines se retrouve aussi chez le psychosociologue Harald Welzer : « Les hommes changent dans leurs perceptions et leurs valeurs, en même temps que leur environnement et sans s’en rendre  compte : c’est le phénomène des shifting baselines. La plupart des gens assistent au déclin de la biodiversité sans s’émouvoir outre mesure ; dans leur perception quotidienne, peu de choses changent en effet. Dans une étude sur les lieux de pêche, alors que les vieux se souvenaient qu’autrefois l’on n’avait pas besoin de s’éloigner de la côte pour faire bonne pêche, les jeunes n’avaient même plus l’idée qu’on ait jamais pu pêcher là, et aucun d’entre eux ne pensait que ces zones côtières avaient été victimes de la surpêche…

8 réflexions sur “Amnésie écologique, perte de la nature”

  1. « Le vrai désastre auquel nous assistons aujourd’hui n’est pas seulement la perte de la biodiversité. C’est aussi la capacité incroyable que nous avons à ne pas nous souvenir de ce qu’elle était avant, écrit l’écologue Philippe J. Dubois dans La Grande Amnésie écologique (Delachaux et Niestlé, 2012). Ce phénomène est tout aussi grave que l’érosion ou la destruction de la diversité du vivant. »

    1. Didier BARTHES

      Oui c’est vrai. Bon peut-être pas aussi grave, mais grave quand même et peu encourageant pour l’avenir et pour notre capacité à faire face.

  2. L’éclipse ce soir était un événement conjoncturel sans aucune importance qu’on ne peut regarder qu’en se brûlant les yeux.
    Mais tous les soirs je vais avec ma femme contempler le coucher de soleil…

    C’est la beauté ordinaire de la nature qui devrait nous structurer mentalement.

    1. Franchement, ça ne cassait pas trois pattes à un canard. Tous les médias en ont fait des tonnes. Lunettes par là, cohésion nationale par ci, spectacle inoubliable par là, historique par ci…c’était une éclipse oui, qui ressemblait à 1999 certes, bon c’est joli mais pas ouf non plus. Personnellement, 40°C sur le territoire, ça me préoccupe beaucoup plus. C’est historique aussi et peut-être pas pour longtemps. C’est moins glamour mais tellement plus flippant.

      1. Didier BARTHES

        Une éclipse vous l’aurez une fois dans votre vie, et encore en une éclipse totale (une occultation du soleil pour utiliser le vrai terme) en endroit donné cela n’arrive qu’une fois tous les 400 ans.
        Libre à vous de ne rien vouloir admirer, c’est exactement la forme d’écologie qui me désespère. Vous comparer des choses qui n’ont rien à voir, en ce cas vous pouvez supprimer tout ce qui ne correspond pas à votre obsession.

      2. Franchement, il y en a qui sont difficiles. Comme dit Monsieur Barthès, c’est pourtant pas tous les jours qu’ON l’occasion de voir un tel spectacle.
        En 1999 j’ai fait 2000 bornes (aller-retour) pour voir ça, au Nord de Paris. En me disant que je n’aurais certainement jamais plus une telle occasion. Cette vague noire qui est arrivée de l’Ouest, le village en bas qui s’est éclairé, la nuit totale en plein milieu de la journée… ces 2 petites minutes resteront gravées dans ma mémoire. Et cette année j’ai remis ça, 700 bornes aller-retour, en me disant au diable le CO2 et le cagnard !
        Même si je ne regrette pas le déplacement, j’ai trouvé celle-ci moins spectaculaire.
        Du fait probablement qu’elle était à 20H30.

        1. bernard soudans

          il y en a d’autres qui prennent l’avion pour les canaries,c’est beau, pas cher et au diable le co2 ……vous voulez d’autres exemples ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

RSS
Follow by Email
Copy link
URL has been copied successfully!
BLUESKY