biosphere

Jean-Marc Jancovici

Je relaye la dernière analyse du formidable Jean-Marc Jancovici, le seul consultant qui vous offre la Lune sans que vous ayez à la demander… www.manicore.com 

« Pendant 5 secondes, j’y ai cru. Pensez donc : c’est la première fois depuis que je suis né que nous avons à la fois un candidat qui a signé le pacte écologique, un n° 2 du gouvernement en charge de l’environnement, un Grenelle avec Greenpeace embrassant presque le Ministre sur la bouche, et enfin deux prix Nobel (Sen et Stiglitz) chargés de remplacer le PIB par quelque chose de plus djeun’s. 

C’est dire si la guettais, pendant les voeux, la petite phrase du locataire de l’Elysée expliquant que ce qui nous arrivait ressemblait bigrement à une crise de ressources que la relance serait environnementale ou ne serait pas (en plus y avait qu’à copier Obama, même pas la peine que les conseillers de notre présent se creusent la caboche), puisqu’il n’y aura pas plus d’activités économiques sans ressources naturelles que de beurre sans lait.  

Et bien j’en aurai été pour mes frais : rien ! nada ! nib ! peau-de-balle ! bernique ! Pas le moindre atome de carbone dans l’allocution ! Pas la moindre ressource environnementale dans la feuille de route ! Pas la moindre ambition de nous « sortir du fossile » alors que (presque) tout ce que la planète compte de pétroliers et de scientifiques du climat est pendu à la corde du tocsin ! Et à la place d’un plan qui ravirait les quelques millions d’enfants de notre pays, que nous concocte notre président ? Une « relance économique » basée sur ce qui a fonctionné au 20è siècle, en croyant que ça va continuer à fonctionner à l’avenir, avec force vente de voitures et kilomètres d’autoroutes, une pincée d’immobilier en banlieue étalée pour pimenter le tout (car l’étalement urbain est la conséquence concrète des prêts actuels), en nommant même un ministre pour faire le contraire de ce que devrait normalement faire Borloo.  

Y’a pas à dire, la politique c’est un beau métier.

tourisme vert ?

LeMonde du 3 janvier consacre une pleine page au Costa Rica. On nous incite à plonger dans le royaume de la biodiversité. Ce merveilleux pays de 4,5 millions d’habitants attire déjà avec ses forêts vierges et sa faune exceptionnelle près de 2 millions de touristes. L’or vert l’emporte sur l’or noir, la Nature devient un argument de vente. Le Costa Rica, pays d’objecteurs de conscience puisque l’armée a été supprimée dès 1948, mise sur le tourisme écologique. Mais il n’a pas atteint encore le niveau de conscience des objecteurs de croissance. Car il ne peut pas y avoir d’écotourisme ou tourisme vert. Pour un individu, le vol Paris-San José épuise déjà le crédit carbone de toute une vie. On transforme les dernières sociétés premières comme les Indiens Boruca en attraction pour touristes. Le label « tourisme durable » des hôtels est un leurre, avec son personnel le plus souvent issu du Nicaragua et ses cinq degrés de « perfection ». A quoi sert-il d’aller au bout du monde pour savourer un Jacuzzi dans sa chambre. D’ailleurs, à quoi sert donc un Jacuzzi quand on peut s’asperger soi-même !

             On chiffre les déplacement annuels internationaux à un milliard dont 70 % sont consacrés au tourisme. Ces déplacements constituent une pratique dégradante intimement liée à l’hyperconsommation et à la marchandisation de notre planète. Pour accueillir les touristes, il faut construire des aéroports, des routes, des équipements, des parkings. Il faut  donc stériliser des territoires tout en dévorant une énergie considérable nécessaire pour voler dans les airs et traverser la jungle. Le touriste est aussi une agression insupportable contre une culture particulière, que ce soit le tourisme « solidaire » dans les ghettos de Soweto ou les folklores reconstitués dans la forêt tropicale. La liberté de se déplacer semble devenu un droit de l’Homme alors que c’est un acte terriblement destructeur non seulement pour les sociétés humaines, mais aussi pour la Biosphère : supprimons le tourisme, restons à proximité de notre lieu de vie…

valeur de la nature

Pavan Sukhdev, originaire de l’Inde, est responsable de l’étude commanditée par l’UE sur « L’économie des écosystèmes et de la biodiversité ». Le résultat final de ses travaux est attendu en 2010. Pavan déconcerte encore ses interlocuteurs lorsqu’il parle de capital naturel, il ne parle pas de décroissance car il sait que  ce mot est inaudible dans les milieux qu’il fréquente. Mais il aime citer Adam Smith, le père du libéralisme (1776) : « Ce qui est très utile, l’eau par exemple, n’a pas toujours une grande valeur, et tout ce qui a beaucoup de valeur, par exemples les diamants, n’est pas forcément très utile ». Pavan pense en effet qu’il faudrait donner un peu plus de valeur à l’eau, à la forêt, à tous les services essentiels rendus par la nature…et un peu moins aux diamants (LeMonde du 2 janvier 2009). Pavan voudrait mettre en place une comptabilité verte : « Il faut donner un prix à la biodiversité » (LeMonde du 25 juin 2008).

C’est une tâche impossible, la Biosphère n’a pas de prix, elle a une valeur intrinsèque, non comptabilisable. Dans la philosophie de l’écologie profonde, le bien-être et l’épanouissement de la vie humaine et non-humaine sur Terre ont une valeur en soi qui doit être respectée. La richesse et la diversité des formes de vie contribuent à l’accomplissement de ces valeurs et sont également des valeurs en elles-mêmes. Les valeurs portées par la Nature sont donc indépendantes de l’utilité que peut représenter le monde non-humain pour nos intérêts humains. Ce ne sont pas des valeurs marchandes. En fait Pavan Sukhdev se déclare explicitement à l’opposé de cette philosophie. Il ne voit dans le capital naturel que ce qui permet d’assurer notre bien-être et notre santé, et la qualité des écosystèmes n’est mesurable qu’à cette aune. Il regrette la disparition des ressources génétiques liées à la déforestation car elle sont « exploitées par la médecine ». Il n’attache une valeur à la forêt que parce qu’elle permet de stabiliser les ressources agricoles et permet donc indirectement de « nourrir l’humanité ». Il pense qu’il faut rémunérer le capital naturel uniquement parce que l’industrie ne peut fournir un emploi à tous et que 1,5 milliard de personnes vivent d’un lien étroit avec la nature. Toute la pensée de cet ex-banquier est reliée à l’intérêt marchand pour l’homme d’une sauvegarde de la planète. Il a oublié que si nous en sommes arrivés à cette disparition accélérée du capital naturel, c’est justement parce que nous avons donné un prix à toute chose sans nullement nous soucier que la nature avait une valeur intrinsèque.

 Trop d’anthropocentrisme nuit. L’homme a été un grand exterminateur du vivant, ce n’était pas durable. Il ne suffit pas de protéger les dernières baleines ou le dernier Bonobo, il ne suffit pas de changer de mode de vie, il nous faut changer de mentalité et donner enfin à la nature sa valeur intrinsèque.

la sixième étape

La société thermo-industrielle est devenue LA référence universelle. Il faudrait obligatoirement franchir les cinq étapes de la croissance économique (livre de Rostow, 1960), c’est-à-dire dépasser l’état de société traditionnelle, faire son décollage économique pour aboutir à l’ère de la consommation de masse. Le titre du Monde du 1er janvier (page 4) est caractéristique de cette ligne de pensée : « La Chine en passe de combler son retard ». Retard sur quoi, sur qui ? Bien sûr, c’est évident, par rapport aux pays déjà industrialisés ! Plus précisément dans l’article, on note que la Chine multiplie ses dépenses en recherche & développement, passant de 6,2 à 11,8 % des dépenses mondiales en R&D. La Chine compte déjà le plus grand nombre d’étudiants, 23,4 millions, contre 17,3 millions aux USA. La Chine compte 1,1 millions de  chercheurs, presque autant que dans l’UE. La Chine remonte les filières, passant de l’atelier du monde en matière de produits textiles aux entreprises les plus innovantes : Hua Wei est numéro 2 mondial des télécommunications, devant Alcatel. La Chine commence à dépasser les performances occidentales, la Chine aborde la dernière étape, celle de la consommation mondiale de produits chinois.

 Jusqu’à présent la théorie du parcours obligé a merveilleusement servi les intérêts des grandes puissances dans un monde de libre-échange et d’accumulation du capital privé. Pourtant la concurrence internationale et la mondialisation de la production ont complètement déséquilibré les marchés locaux et les souverainetés nationales. Et les Chinois ne savent pas encore malgré leurs « Carrefours » flamboyants qu’ils ont atteint l’ère de la consommation de masse. Surtout, dans un monde déjà occupé par la classe globale (les personnes qui ont le privilège de rouler en voitures personnelle), les nouveaux arrivants trouvent de moins en moins de place, si ce n’est dans les bidonvilles de Chine ou d’ailleurs. Les OS des pays riches voient leur travail délocalisé ailleurs, les OS chinois sont dévalorisés par des pays à des stades « moins avancés ». Plus personne n’est à l’abri du chômage ou de la  déqualification. Nous sommes arrivés à la sixième étape, car à la maturité d’un système productif succède nécessairement le stade de la saturation des marchés et de la décomposition sociale. Tous les cycles biologiques connaissent l’expansion, la maturité et la mort ;  les cycles économiques ne font pas exception, on le sait depuis les analyses de Schumpeter. Il n’y a pas un axe du temps dirigé vers un progrès infini, il y a les limites de la planète.

Il est temps de s’interroger sur la fin de la course à la croissance économique dans ce maelström insensé de compétition acharnée. Après la consommation de masse, ce sera la société du recyclage et de la sobriété heureuse. Après la société de la démesure, ce sera la société de la stabilisation. Après l’augmentation du niveau de vie et l’obsession du pouvoir d’achat, ce sera un nouveau mode de vie plus convivial et plus serein. Après l’innovation technologique de pointe, ce sera les techniques douces, douce à l’usage de l’homme, douce envers la nature. Ce sera cela, ou ce sera l’affrontement économique et militarisé provoqué par un complexe productiviste qui ne considère que le présent et les avantages des nantis.

relocalisation

Dans LeMonde du 2 avril 2008, DMC (Dollfus Mieg et Cie)  était en cessation de paiements. Soumis à la concurrence des pays à bas coûts salariaux, le groupe avait accumulé plans sociaux et fermetures de sites durant les trois dernières décennies. Aujourd’hui le repreneur de DMC veut en faire un « leader mondial » (LeMonde du 31 décembre). Autrefois spécialiste du fil à broder, on veut maintenant diversifier la production dans l’habillement, les accessoires de luxe, le linge de maison…dans une perspective de libre-échange. Mais la même ambition de mondialisation de la production-distribution se heurtera toujours au mur de la concurrence inégale et au processus de sur-production.  

La motion D (plus-à-gauche de Benoît Hamon) préparatoire au Congrès de Reims du parti socialiste avait montré la couleur dès son premier chapitre : « Sortir du libre-échange généralisé ». Si le libre-échange n’est pas à l’origine du tsunami financier, il en a été le principal accélérateur : la mondialisation financière accompagne la mondialisation des biens. Les territoires sont minés par les stratégies de délocalisation. La division internationale du travail est un leurre, les principaux pays fabriquant et exportant le même type de produits. La mondialisation ne profite pas aux plus pauvres, les subventions principalement agricoles soutiennent l’activité des plus riches des pays. Le moins-disant social et environnemental profite d’un avantage décisif au niveau de ses prix de revient. Il faut donc relocaliser la production. Il est normal que les Chinois s’habillent de vêtements fabriqués localement, il est normal que l’industrie textile française renaisse de ses cendres. Une telle approche est d’autant plus nécessaire que les déplacement des marchandises tout autour du globe nécessitent une énergie dont les ressources fossiles s’épuisent et  contribuent à la perturbation climatique. L’économie est une sous-partie de l’écologie et non l’inverse…

choc des civilisations

Le politologue Samuel Huntington vient de mourir (LeMonde du 30 décembre). Dans Le choc des civilisations (1996), Huntington envisageait un monde où se développeraient des rivalités et des conflits d’ordre culturel, on peut même dire cultuel : pour Samuel Huntington, les civilisations se définissent par rapport à leur religion de référence, le christianisme, l’islam, le bouddhisme, etc. Du point de vue d’Huntington, le système international, autrefois fondé sur la polarité des puissants blocs soviétique, américain et du tiers monde, est en transition vers un nouveau système composé de huit civilisations principales : occidentale, japonaise, confucéenne, hindoue, islamique, slavo-orthodoxe, latino-américaine, et — « peut-être », dit le théoricien — africaine. En fait, il confond groupe d’appartenance et civilisation, en assurant par exemple que tous les musulmans appartiennent à un vaste groupe ethnique dont les valeurs primordiales les conduit à persécuter inévitablement les hérétiques, à voiler les femmes et à établir des régimes théocratiques.

            Si on compulse le même numéro de mon quotidien préféré, on s’aperçoit très vite de la multiplicité des constructions idéologiques d’une origine récente, de synthèses mouvantes devant des évènements changeants. Dans le conflit israélo-palestinien, à Gaza il y a le Hamas ou mouvement de la résistance islamique. Mais du coté du Liban, il y a le parti de Dieu, le Hezbollah. Entre les deux en Cisjordanie il y a aussi le Fatah ou mouvement de libération de la Palestine. En Egypte les Frères musulmans poursuivent leur propre voie. En Somalie, un groupe sunnite pro-gouvernemental s’oppose par les armes au mouvement extrémiste musulman Al Chabaab. Le monde occidental n’a plus de bases religieuses stables, chaque individu vaque au gré de ses désirs. Le monde musulman n’a plus de bases religieuses stables, chaque groupe militant poursuit son propre combat.

 Je rappelle mon intime conviction. Nous tous habitants de cette planète, nous avons absolument besoin d’un nouveau sermon sur la Montagne qui édicte de nouvelles règles pour tenter de vivre en bonne entente avec la Terre ; car nos dieux, c’est  le lever du soleil qui apporte l’énergie de la vie aux plantes, l’eau qui ruisselle et étanche la soif de toutes les espèces, l’équilibre des écosystèmes… Alors la bible et le coran nous paraîtront désuets, inadaptés, mensongers.  Alors le conflit israélo-palestinien nous apparaîtra pour ce qu’il est, le témoignage de l’impasse historique où nous a mené un passé ethnicisé. Une seule philosophie préfigure un tel dépassement du choc des cultures, celle de l’écologie profonde. Reste la question actuelle, laïque et non religieuse : si j’ai des blindés à ma porte qui veulent forcer l’entrée, qu’est-ce que je fais ?

l’automobile en péril

            Nous sommes tel que notre groupe d’appartenance nous fabrique. Jean Lamy, président du comité de liaison des fournisseurs de l’automobile, est affirmatif : « Si l’on tarde trop, la filière automobile risque de disparaître ». Il réclame des mesures exceptionnelles appuyées par le gouvernement, à savoir des prêts à taux raisonnable, un rééchelonnement des dettes, un moratoire sur le paiement des charges sociales et des impôts. Il pratique le chantage à l’emploi. (LeMonde du 28-29 décembre 2008)

             Il est vrai qu’en rythme annuel, les ventes de voitures en Europe s’établissent actuellement à moins de 11 millions, contre 17 millions en 2007. Aux Etats-Unis, General Motors, Ford et Chrysler sont menacées de disparition. Il est vrai aussi que près de 70 % des voitures sont achetées à crédit en Europe, et beaucoup plus aux Etats-Unis. Lorsqu’il devient plus difficile d’emprunter, le marché s’effondre. Dans un contexte de production mondialisée, la crise de surproduction éclate aujourd’hui comme une évidence qu’on en voulait pas voir. Tout indique que le système du tout-automobile est à bout de souffle, un nouveau modèle économique pour une mobilité durable est à inventer. Mais on en connaît déjà les caractéristiques : rapprochement entre domicile et lieu de travail, marche, bicyclette et transports en commun plutôt que voiture individuelle, rapports de proximité valorisés plutôt que tourisme dans les îles.

Le slogan actuel « Plus vite, plus souvent, plus loin et moins cher » va céder la place à son inverse : moins vite, moins souvent, moins loin et beaucoup plus cher.

l’économie, filiale de l’écologie

Nous sommes en train de nous écarter dangereusement de notre trajectoire de sécurité. Nos émissions de gaz à effet de serre croissent encore plus vite que dans les scénarios les plus pessimistes. Jusqu’à présent, nous avons évolué dans un environnement climatique très stable. Chaque degré compte. Une baisse d’un demi-degré a suffi pour nous faire entrer dans le petit âge glaciaire. Le New Green Deal d’Obama ne fonctionnera pas si l’on se contente par exemple de remplacer des voitures à essence par des voitures qui roulent aux carburants renouvelables. L’économie doit être pensée comme une filiale à 100 % de l’environnement. Le prix que nous donnons aux choses doit être réévalué. Si nous prenions en compte les coûts véritables de l’eau et des carburants nécessaires à la fabrication et au transport des biens, nous constaterions que les déplacer autour du monde comme nous le faisons coûte très cher. En 2009, l’influence des citoyens sera cruciale.

 C’est ainsi que s’exprime Jacqueline McGlade, directrice de l’Agence européenne pour l’environnement qui évalue les politiques publiques pour le compte de l’Union européenne. L’AEE va publier le 9 janvier 2009 un rapport intitulé « Signaux 2009 : les questions environnementales auxquelles l’Europe va devoir faire face ». Le teste ne se limite pas à la question climatique et aborde la destruction de biodiversité, la pertinence de la politique agricole commune, l’échec de la politique des pêches, le débat sur les agrocarburants : « Convertir des forêts, des tourbières, des prairies en biocarburants générerait plus de CO2 que cela n’en économiserait ». (Le Monde du 27 décembre 2008)

CGLU abscons

Nous sommes tel que notre groupe d’appartenance nous fabrique. Hélène Gateau est secrétaire générale de l’organisation Cités et gouvernements locaux unis (CGLU). Hélène ne peut donc que célébrer la ville et ses intérêts. Elle ne peut que regretter que « les villes sont généralement les grandes absentes des négociations internationales » (LeMonde du 26 décembre 2008). A son avis, c’est via les villes que la Banque mondiale peut investir dans des projets de développement. Elle croit constater que nous faisons semblant de ne pas voir qu’il y a une urbanisation massive. Elle commence à faire des procès aux aveugles, mais c’est pour mieux souligner son propre aveuglement : «  Il y a encore un lobby rural très puissant dans certaines agences de Nations unies, qui défend une vision nostalgique de la campagne et alimente la croyance que les millions de migrants qui viennent grossir les bidonvilles finiront par partir. La crise est toujours ressentie plus durement dans les campagnes. Même dans un bidonville, on s’en sort mieux : la ville est une solutions aux problèmes des gens ».

 Quand la famine guettera les villes après le choc pétrolier ultime, il vaudra mieux être au plus près de la Terre nourricière qu’au plus  éloigné dans les banlieues des grandes villes.

servitude volontaire

Le tyran de la Guinée, Lansana Conté, est mort de mort naturelle (nécrologie du Monde, 25 décembre). Pourquoi donc a-t-il pu rester tant de temps au pouvoir, 24 longues années? La réponse avait déjà été formulée clairement dès 1576. C’est l’ami de Montaigne, Etienne de La Boétie, qui analysait les bases de notre esclavage dans son essai sur La servitude volontaire :

« Comment il peut se faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a de pouvoir de leur nuire sinon tant qu’ils ont vouloir de l’endurer, qui ne saurait leur faire mal aucun sinon lorsqu’ils aiment mieux le souffrir que le contredire (…) Plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur donne, plus on les sert, de tant plus ils se fortifient  et deviennent toujours plus forts. Si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit point, ils demeurent nus et défaits, et ne sont rien, sinon que, comme la racine n’ayant plus d’aliment, la branche devient sèche et morte ».

            Lansana Conté a succédé à un régime policier honni, celui de Sékou Touré, pour mettre en place le même système d’oppression. Les derniers temps de Lansana Conté, il ne se passait pas une semaine sans que la répression ne fasse au moins une victime dans la plus totale impunité. Même quand il était mourant, personne n’osait le contester et encore moins prendre le pouvoir. Toujours les effets de la servitude volontaire. Même le verdict des urnes renforce habituellement le tyran. Là encore La Boétie nous trace parfaitement ce qu’on appelle aujourd’hui la société du spectacle : « A la vérité, c’est le naturel du menu peuple d’être soupçonneux à l’endroit de celui qui l’aime, et naïf envers celui qui le trompe. Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les médailles et autres choses de peu, c’étaient les appâts de la servitude, les outils de la tyrannie ».

Un seul remède quand tout un peuple pratique assidûment la soumission volontaire, l’action solitaire de qui n’accepte pas l’exploitation/aliénation des individus. La Boétie nous donne quelques exemples historiques : « Qui voudra bien passer en revue les faits du temps passé, il s’en trouvera peu de ceux qui, voyant leur pays malmené et en mauvaises mains, aient entrepris, d’une intention bonne et entière, de le délivrer. Harmodios, Aristogiton, Thrasybule, Brutus le Vieux, Valérius et Dion, comme ils l’ont vertueusement pensé, l’exécutèrent heureusement ». (ndlr : tous ces personnages ont  chassé ou tué le tyran qui oppressait la cité).

Staline est mort seul dans sa chambre, personne n’osant aller voir ce qu’il en advenait du petit père des peuples. Hitler est passé à côté de quelques attentats, mais cela aurait pu aussi bien réussir. Si les dictateurs en herbe savaient qu’ils ne peuvent compter sur personne car quiconque peut abréger à tout moment le temps de leur forfaiture, il n’y aurait plus de dictature. Les citoyens ne lisent pas assez le petit texte d’Etienne de La Boétie.

Noël sans cadeau

Le titre est alléchant, la problématique osée. Le Monde du 24 décembre s’interroge gravement : « Les enfants sont-ils trop gâtés à Noël ? » Malheureusement l’article ne nous fournit aucune réponse. Tout ce qui importe pour la journaliste, c’est « de conserver la magie de Noël ». Pourtant c’est évident, les enfants sont  trop gâtés à Noël ; ils ont complètement oublié avec leurs parents que le Christ est né dans la plus pauvre des conditions. Le véritable message de Noël est celui du partage, certainement pas cette outrance des marchands du Temple qui nous proposent leurs gadgets plus ou moins soldés. Tout aussi grave est cette illusion constante quant à l’autonomie souveraine de l’enfant : «  Faire plaisir à leurs enfants (…) Attention portée aux attentes de l’enfant (…) Il faut respecter les désirs de l’enfant (…) Faire émerger ses vrais désirs » (…) Faire confiance aux bambins ». C’est seulement en une fraction de seconde que l’article de Martine Laronche révèle que les enfants sont en fait les petites victimes du marketing qui transforme le père Noël en fournisseur d’un bon de commande validé par l’industrie du jouet. Les fondements psychologiques de notre comportement reposent sur des enfants à l’image de leurs parents. Cette continuité est la marque d’une socialisation réussie. Sinon parents et enfants sont à la merci du système marchand. Crise ou pas, l’infantilisation des masses jeunes et adultes se poursuit donc à chaque Noël.

Comme d’habitude, il faut que je retrouve mes anciennes lectures pour savoir que les enfants sont trop gâtés à Noël. Dans le numéro 3 de janvier 1973 du mensuel la Gueule ouverte, je peux lire ces mots devenus iconoclastes aujourd’hui : « Le Père Noël est un des pires flics de la terre et de l’au-delà, le Père Noël est le camelot immonde des marchands les plus fétides de ce monde. Les marchands de rêve et d’illusion, véritables pirates des aspirations enfantines, colporteurs mercantiles de l’idéologie du flic, du fric, du flingue… Face à la grisaille géométrique des cités-clapiers, bidonvilles de la croissance, face aux arbres rachitiques, aux peuples lessivés, essorés, contraints, s’étale la merde plaquée or-synthétique, la chimie vicieuse des monceaux de jouets, un dégueulis de panoplies criardes, avec, derrière la porte capitonnée le ricanement malin des marchands. Noël est une chiotte ignoble, et on va plonger nos gosses là-dedans ? Mais faut bien faire plaisir au gamin ! Par ailleurs ces jeux sollicitent de plus en plus de consommation électrique. Allez, tenez, on va fantasmer un peu : bientôt pour construire des centrales nucléaires, l’EDF s’adressera à nos gosses et leur proclamera la nécessité de l’atome pour fournir de l’électricité à leurs jouets !  

Mais quelles sont les tendances d’enfants élevés dans un milieu naturel et n’ayant pas à souffrir du poids des divers modes d’intoxication ? Ils courent, ils jouent dans les flaques, se roulent dans la boue, ou tentent de percer les mystères de « papa-maman ». Ils vivent, pensent, créent. Refouler ces pulsions naturelles est donc le but criminel de notre société. Sauter à la corde ou jouer au ballon devient un exploit quasi contestataire sur des abords d’immeubles transformés en parking. Le système des marchands au pouvoir a dit : J’achète le Père Noël.  Les marchands tuent l’enfant, tuent les parents, tuent le jouet ». Devant la clarté du propos, je n’ai rien à ajouter. Si ! Quand un jour quelconque de l’année, car il n’y a pas de journée spécifique pour faire plaisir en éduquant, j’ai offert un puzzle à ma petite-fille de 2 ans et quelques mois, ce qui l’a le plus intéressé n’était pas les cubes du puzzle, mais la ficelle autour du paquet. Alors nous avons joué ensemble avec la ficelle, car l’essentiel n’est pas dans la valeur du jouet, mais dans le fait de jouer avec les enfants, adultes-jeunes réunis autour de la manipulation d’un objet qui n’a de valeur que celle qu’on lui accorde plus ou moins librement.

techniques douces contre techniques dures

Obama parie sur l’économie verte et remet la science (de l’environnement) au sommet de l’agenda (Le Monde du 23 décembre). Je trouve d’une totale ambiguïté le concept de technologies vertes adopté par l’éditorial. Car qu’est-ce qui est « vert » et que peut-on dire de la technoscience ? Le débat dans les années 1970 sur l’opposition entre techniques dures et  techniques douces, nous offre des pistes de réflexion.

Dans le numéro 9 du mensuel la Gueule ouverte (juillet 1973), Ivan Illich, de passage à Paris pour son dernier livre La convivialité, avait développé ses thèmes de prédilection, dont le rôle de l’outil, convivial ou non : « Je distingue deux sortes d’outils : ceux qui permettent à tout homme, plus ou moins quand il veut, de satisfaire les besoins qu’il éprouve, et ceux qui créent des besoins qu’eux seuls peuvent satisfaire. Le livre appartient à la première catégorie : qui veut lire le peut, n’importe où, quand il veut. L’automobile, par contre, crée un besoin (se déplacer rapidement) qu’elle seule peut satisfaire : elle appartient à la deuxième catégorie. De plus, pour l’utiliser, il faut une route, de l’essence, de l’argent, il faut une conquête de centaines de mètres d’espaces. Le besoin initial multiplie à l’infini les besoins secondaires. N’importe quel outil (y compris la médecine et l’école institutionnalisées) peut croître en efficacité jusqu’à franchir certains seuils au-delà desquels il détruit inévitablement toute possibilité de survie. Un outil peut croître jusqu’à priver les hommes d’une capacité naturelle. Dans ce cas il exerce un monopole naturel ; Los Angeles est construit autour de la voiture, ce qui rend impraticable la marche à pied ».

 Dans le hors série spécial écologie du Nouvel Observateur (juin-juillet 1972), « La dernière chance de la Terre », on trouve explicitement une différenciation entre techniques dures et techniques douces :  

Société à technologies dures Communautés à technologies douces
Grands apports d’énergie

Matériaux et énergie non recyclés

production industrielle

priorité à la ville

séparé de la nature

limites techniques imposées par l’argent…

Petits apports d’énergie

matériaux recyclés et énergie renouvelable

production artisanale

priorité au village

intégrée à la nature

limites techniques imposées par la nature…

 La technologie utilisée doit être douce, douce à l’usage, douce à la reproduction du savoir-faire, douce à la Nature. Sinon on  se retrouve devant des remèdes controversés, comme l’ingénierie du climat destiné à refroidir la Terre (cf. http://abonnes.lemonde.fr/archives/article/2008/12/22/l-ingenierie-du-climat-un-remede-controverse_1134027_0.html). Pour refroidir la Terre, nous n’avons pas besoin d’injection de soufre, nous avons besoin de négawatts, c’est à dire d’appuyer sur la pédale du vélo (techniques douces) et non sur l’accélérateur de la voiture (technique dure).

quelle religion pour le XXIe siècle ?

Une religion lie et rassemble autour de valeurs fondamentales. Nous ne pouvons donc vivre en harmonie sociale sans référence à une religion qui apporte une cohérence au monde et le maintien de cet ordre. Mais la mondialisation libérale a fait éclater toutes les valeurs communautaires, y compris les religions qui se détachent maintenant de leurs territoires et de leur culture d’origine. Les religions qui recrutent prennent de nouvelles formes, le salafisme issu de l’islam, ou l’évangélisme, composé de variantes des christianismes. Les fondamentalismes, partisans d’un retour aux origines et d’une lecture littérale des textes sacrés, sont virulents. Ils dénoncent les faux dieux, l’argent, le matérialisme, l’individualisme. Ils sont contre l’avortement ou les mécréants parce que « c’est la loi de Dieu » (LeMonde du 21-22 décembre, Les religions à l’épreuve de la mondialisation).

Mais la mondialisation poursuit son chemin et diffuse ses marchandises standardisées même dans les endroits les plus reculés. S’arrêter dans le désert, c’est souvent boire du coca cola. La Nature est oubliée, profanée, recouverte par les villes et le goudron. Aujourd’hui l’homme est toujours, plus que jamais, l’ennemi de l’homme, non seulement parce qu’il continue à se livrer au massacre de ses semblables, mais aussi parce qu’il scie la branche sur laquelle il est assis : l’environnement naturel. Dès 1936, Bernard Charbonneau rédigeait un manifeste de 53 pages Le sentiment de la nature, force révolutionnaire. Il affirmait l’urgence de mettre la question de la nature et de sa protection au cœur de la politique. Il concluait à la nécessité d’inventer un rapport non industriel à la terre, indispensable pour assurer la reproduction des ressources naturelles, le maintien des sociétés locales et l’épanouissement des individus. Les religions classiques ne nous sont d’aucun secours : « En définitive, quand nous adorons Dieu, là-haut dans les cieux, nous faisons le malheur des humains. »

James Lovelock dans La revanche de Gaïa constate que les religions du livre ne nous ont pas donnés de règles et de conseils pour vivre en harmonie avec Gaïa (la Terre). En vérité la foi en dieu (ou la confiance dans notre technique) passe à côté d’une réalité : notre dépendance. Maintenant que nous sommes plus de six milliards d’individus affamés ou avides, aspirant au style de vie des pays développés, c’est-à-dire à la vie urbaine, nous empiétons de plus en plus sur le domaine de la Terre vivante. Si nous ne prenons pas soin de la Terre, elle nous rendra indésirables. Les croyants feraient bien de porter un regard neuf sur notre demeure terrestre et y voir un lieu saint, partie intégrante de la Création, mais que nous avons désacralisé. James Lovelock ajoute que nous pourrions, si nous le voulions, faire de Gaïa une croyance instinctive, en familiarisant nos enfants avec la nature, en leur expliquant son fonctionnement et en leur montrant qu’ils font partie d’elle.

Les évangélistes et les salafistes ont absolument besoin d’un nouveau sermon sur la Montagne qui édicte de nouvelles règles pour tenter de vivre en bonne entente avec la Terre. Les futurs croyants assimileront la Biosphère à la Création divine, et sa profanation sera condamnée. Certains parlent déjà sérieusement de crimes contre l’environnement. La bible et le coran nous paraîtront désuets, inadaptés, mensongers ; nous préférerons lire dans le livre de la Nature. Car nos dieux, c’est  le lever du soleil qui apporte l’énergie de la vie aux plantes, l’eau qui ruisselle et étanche la soif de toutes les espèces, l’équilibre des écosystèmes…

la fabrique des politiques

Sarko a fabriqué Rama Yade, Julien Dray a fabriqué les jeunes socialistes à la pointe du combat. Selon l’UMP Ch. Estrosi, « Rama Yade existe parce que Nicolas Sarkozy l’a fabriquée ! On fait un placement, on le fait fructifier… ».   Une ancienne présidente de la FIDL déclare que « c’est Julien Dray qui, tous les deux ans, nomme les personnes de l’organisation ». (cf. Le Monde du 20 décembre). La gauche comme la droite construisent leurs leaders politiques en puisant dans la minorité visible ou dans les jeunes lycéens. A droite comme à gauche, il faut rechercher les nouveaux talents qui vont donner une image positive de son parti. Mais qui a fabriqué Sarko-Dray? Qui a fabriqué les fabricants ?

Selon Serge Latouche (la mégamachine), la plus puissante machine inventée par le génie humain n’est autre que l’organisation sociale. Quand elle se complexifie pour devenir des organisations de masse, combinant la force militaire, l’efficience économique, la performance technique et le pouvoir politique, l’individu devient alors le rouage d’une mécanique complexe atteignant une puissance quasi-absolue : la méga-machine. Aujourd’hui la méga-machine prend des dimensions planétaires qui transforme tous les humains en rouages à fabriquer des rouages. Les leaders politiques choisissent leurs valets, mais on ne devient leader politique que si on a complètement assimilé les objectifs du système thermo-industriel, consommer à outrance. Sarkozy s’habille d’une montre Rolex Daytona d’une valeur de 10 000 à 15 000 euros, Julien Dray est lui aussi friand de montre, on lui en connaît une qui avait coûté en 1999 la bagatelle de 38 000 euros. Il n’y a  plus de différence entre les dévots du libéralisme économique ou du socialisme, il faut travailler plus pour gagner plus pour que quelques-uns uns se payent des montres hors de prix et puissent nommer des politiques qui vont à leur tour prôner la croissance économique. Que ce soit Obama, Sarkozy ou Martine Aubry, ils sont tous entièrement d’accord, il faut financer l’industrie automobile, il faut relancer l’économie, il faut augmenter le pouvoir d’achat, il faut dépasser toujours plus vite les limites de la planète.

Dans une société riche, chacun est plus ou moins consommateur-usager ; de quelque manière, chacun joue son rôle dans la destruction du milieu. Tout leader politique n’est que le jouet des mécanismes économiques, ceux qui militent pour une véritable écologie politique demeurent à l’état de trace.

sépulture écolo

Nous ne nous rendons vraiment pas compte que les problèmes écologiques traversent tous les aspects de notre existence. Cette transversalité rend la recherche de modes de vie acceptables pour la planète des humains et de ses associés vraiment très difficile. Même la crémation est polluante. Les rejets de poussières et de gaz toxiques dans l’atmosphère ne sont pas négligeables. L’émission de mercure contenu dans les amalgames dentaires frise les 280 kg/an en Suisse, soit près d’un tiers du total des émissions de mercure de ce pays (LeMonde du 19 décembre). N’y aurait-il pas de mode funéraire écologique ?

            Depuis 1948 au Japon, la crémation est obligatoire en zone urbaine pour ne pas laisser l’espace de plus en plus rare envahi par les cimetières. De son côté le pouvoir chinois s’emploie depuis longtemps à empêcher les sépultures en pleine terre dans les campagnes : dans un pays habité par le cinquième de la population mondiale, mais où 7 % seulement des terres sont arables, l’éparpillement des tombes pose en effet un problème d’occupation des sols. Les Chinois proposent même des cercueils en papier pour épargner les forêts. Mais le mode de sépulture qui a gagné ma confiance car il va dans le sens du recyclage programmé par la Nature, c’est l’initiative parisienne : la commune fournit une sépulture gratuite pour cinq ans aux personnes décédées sans ressources ni famille. Pour ce faire, des caissons en béton étanche sont équipés d’un système d’introduction de l’air afin que les espèces qui aident au recyclage de l’organisme puissent accéder au festin, que l’oxygène accélère le dessèchement du corps et qu’il y ait une évacuation des gaz de décomposition. Il n’y a aucune pollution et le caveau peut être récupéré à l’infini.

            En général, nous ne nous appuyons pas assez sur les compétences de la nature qui possède depuis des temps immémoriaux un sens pratique très développé en ce qui concerne l’équilibre dynamique et le recyclage performant.

souveraineté alimentaire

Le monde n’est pas une marchandise. C’était le titre d’un livre de José Bové  et François Dufour paru en  2000. On ne parlait pas encore de souveraineté alimentaire, mais on y pensait très fort (p.201) : «  Nous affirmons le  droit des peuples à se nourrir eux-mêmes. L’abondance de la nourriture atteint des niveaux sans précédent, mais le nombre de gens qui ne mangent pas à leur faim atteint des niveaux sans précédent. L’Europe a fondé sa politique agricole sur l’autosuffisance alimentaire en protégeant son marché des concurrences extérieures. Nous considérons que ce droit est légitime, et que tous les pays ou groupe de pays du monde doivent pouvoir choisir le type d’agriculture qu’ils entendent protéger pour gagner leur sécurité l’alimentaire et maîtriser l’équilibre ville-campagne ».

Quelques années plus tard, les experts se rendent compte de l’évidence.  Le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation a pondu un rapport « très attendu » par l’Organisation mondiale du commerce (OMC). La libéralisation du commerce « n’est pas plus favorable au consommateur, confronté à une forte hausse des prix, qu’au petit producteur, auquel on paye à un prix de plus en plus fiable. En revanche, la chaîne de distribution s’allonge, ce qui contribue à enrichir divers intermédiaires. » L’approche selon laquelle les impacts négatifs résultant du libre-échange seront compensés par les secteurs exportateurs est contestée : « Cette approche, qui établi le bilan des gains et des pertes, n’est pas satisfaisant car les gouvernements ne sont pas en mesure de compenser les impacts négatifs pour leur population ». Il y a des coûts cachés, exode rural, précarisation, dépendance envers les firmes semencières… (Le Monde du 18 décembre)

Si chaque territoire préserve sa souveraineté alimentaire et compte sur ses propres forces, les pays riches auront les vivres coupées. Ils se sentiront enfin concernés par la fragilité de notre planète livrée aux forces invasives de la civilisation techno-industrielle mâtinée d’un libéralisme au profit des riches.

une simplicité contagieuse

La simplicité du mode de vie a commencé il y a fort longtemps, Diogène avant Jésus Christ en est la figure titulaire. Ayant vu un jour une souris qui courait sans se soucier de trouver un gîte, sans crainte de l’obscurité, et sans aucun désir de tout ce qui rend la vie agréable, il la prit pour modèle. Ce « Socrate en délire », comme le surnommait Platon, marchait pieds nus en toute saison, dormait sous les portiques des temples et avait pour habituelle demeure un tonneau.  

Aujourd’hui la simplification du mode de vie commence à se répandre, ce n’est plus une attitude réservée à une élite. Le mensuel La décroissance présente à chaque fois un témoignage d’expérience vécue dans la simplicité volontaire. Dans le dernier numéro, il s’agit de Laetitia et Alessandro qui cultivent leur potager. Alors qu’avant ils mangeaient de la viande à tous les repas, ils n’en achètent plus. Ils n’ont pas de voiture et mangent bio le plus souvent possible. Mais comme personne n’est parfait, ils vont souvent au cinéma. Ils se définissent comme des déserteurs du travail qui se contentent du RMI. Même Le Monde consacre parfois une rubrique à ces sentinelles de l’avenir. Toute une page le 17 décembre pour Joan Pick, dont l’objectif depuis 1973 est « zéro carbone » : pas de voiture bien sûr, mais aussi pas de réfrigérateur, pas de chauffage, pas de télévision, ni même de douche. Noix et germes de blé forment l’essentiel de son alimentation.

Joan avait rédigé en 1972 un rapport sur la planète, il n’a jamais été publié. Pourtant elle a raison. Bien que je n’aime pas les termes des industriels, la Terre est comme une entreprise dont nous sommes tous actionnaires et dont l’énergie est la principale devise. Laetitia et Alessandro ne se contentent pas de cultiver leur jardin, ils organisent conférences et rencontres et barbouillent aussi avec le collectif des déboulonneurs des affiches publicitaires. Récemment ils se sont même dénoncés à la police qui ne voulait pas les arrêter. Ils ont raison. Si tout le monde faisait comme eux, plus aucune publicité nulle part, et la Terre serait plus vivable. Il n’y aurait plus de RMI faute d’exclus : chacun cultiverait son jardin, dans la joie et la bonne humeur bien entendu.

J’aimerais tant une société conviviale nourrie de simplicité volontaire… Elle se prépare ici et là. Quand le volume des objecteurs de croissance sera assez grand, le mimétisme « je ne consomme pas parce que tu ne consommes pas parce que nous ne consommons plus » fera aboutir la dernière et plus pacifique des révolutions. Il est permis de rêver.

obligation de loyauté

Prenant la parole au nom de la Confédération syndicale internationale (CSI) lors de la session plénière de clôture de la Conférence annuelle de l’ONU sur le changement climatique (Poznan, en Pologne, décembre 2008), Bheki Ntshalinsthali a déclaré aux délégués des Nations unies : « Nous les syndicats sommes convaincus de pouvoir réparer et reconstruire  les économies nationales en nous basant sur un « New Deal vert », qui générera de la richesse et de l’emploi, et protègera l’environnement. Les travailleuses, les travailleurs et leurs organisations doivent participer à la prise de décision. Le dialogue social est une nécessité pour apporter des solutions effectives au changement climatique et au développement social. »

Dans LeMonde du 16 décembre, une brève nous informe qu’un salarié de l’usine Michelin a été licencié pour avoir critiqué ses conditions de travail sur un site Internet. Michelin évoque une « obligation de loyauté » envers l’entreprise.  Nous avons là une illustration parfaite de la liberté d’expression et du dialogue social : le patron veut toujours avoir raison ! Mais avec le réchauffement climatique, c’est bien plus grave : il ne s’agit plus seulement d’un cas individuel, il s’agit du devenir de nos sociétés. Les syndicats et le patronat vont être obligés de remettre en question toutes leurs certitudes. Il faudra trier entre les productions nécessaires et utiles et le travail social consacré à la vie collective au moindre coût en termes d’énergie et d’émissions de gaz à effet de serre.

Ni le patronat, ni les syndicats ne sont préparés à envisager ensemble une réduction concertée de l’appareil productif. Pourtant personne ne peut nier la déplétion des ressources fossiles, ni la montée en puissance du réchauffement climatique. La fête est finie, l’énergie ne sera plus ce qu’elle a été, gratuite. Le New Deal vert est encore un doux rêve pour endormir les masses, le réveil sera brutal.

Kaczynski sans portable

Certains frémiront peut-être à l’idée que le portable comble les interstices de la vie sur un mode obsessionnel. Exit les ultimes espaces de solitude d’où peuvent émerger une rencontre avec soi-même, la construction d’une réflexion ou simplement d’une attente (cf. chronique du 14-15 décembre sur le portable). Mais ce n’est pas « peut-être », c’est certain ! Il faut frémir de la généralisation mondiale du portable. En France, 79 % des personnes de plus de 12 ans sont déjà équipés, la quasi-totalité des jeunes générations. Dans les transports collectifs, on subit les conversations lointaines au plus près de nos oreilles. Il n’y a pas une réunion qui ne soit interrompue par la sonnerie stridente d’un portable. Même les randonneurs ne peuvent plus se passer du coup de fil qui n’a aucune importance. Et quand un élève dans une classe a les mains sous la table, ce n’est pas pour se tripoter, c’est pour jouer électroniquement avec lui-même ou passer un sms. Obsession rime avec addiction, un jeune sans portable se trouve démuni à ne plus savoir quoi faire de ses dix doigts ; il faut d’ailleurs remarquer que l’usage du portable est un bon entraînement pour le pouce qui relègue tout le reste du corps à un simple poids mort.

Abandonnons le portable et lisons de toute urgence le livre que tout le monde attendait, L’effondrement du système technologique de Theodore Kaczynski, alias Unabomber : « Je m’étais fixé comme objectif de parvenir à une autonomie complète (…) En vivant au contact de la nature, on découvre que le bonheur ne consiste pas à chercher toujours plus de plaisir. Il réside dans le calme. Une fois que vous avez apprécié le calme suffisamment longtemps, vous développez vraiment à la seule évocation de plaisirs excessifs un sentiment de rejet (…) L’ennui est quasiment inexistant dès lors que vous êtes adaptés à la vie dans les bois. Vous pouvez parfois rester assis pendant des heures à ne rien faire, à écouter  les oiseaux,  le vent ou le silence, à observer les ombres qui se déplacent avec la course du soleil. Et vous ne connaissez pas l’ennui. Vous êtes seulement en paix (…) Je reste debout pendant quelques minutes à admirer la neige d’une blancheur immaculée et les rayons de soleil filtrant au travers des pins. Je laisse entrer en moi le silence et la solitude (…) Mes plus beaux souvenirs ? Les ragoûts d’automne faits de viande de cerf avec des pommes de terre et des légumes de mon jardin. Ces moments où je restais assis ou allongé à ne rien faire, sans même réfléchir, baignant seulement dans la sérénité (…) La chose la plus pénible de ma vie ? La pire  chose que j’ai connue au cours de ma vie dans les bois fut l’envahissement progressif de la nature par la civilisation moderne ».

 NB : les droits d’auteur de ce livre seront offerts à la Croix-rouge, l’auteur est le prisonnier le plus célèbre des Etats-Unis.