Choc très sanglant entre démographes et écologistes

Il était facile pour Jacques Vallin, démographe à l’Institut national d’études démographiques, de s’exprimer sans contradicteur dans le journal La Croix ! C’est comme cela que les idées fausses se diffusent. C’est pourquoi nous lui avons opposé par cet article Michel Sourrouille, coordinateur du livre « Moins nombreux, plus heureux » (l’urgence écologique de repenser la démographie).

– La croissance de la population mondiale va-t-elle rencontrer des limites ?

Jacques Vallin : Il est impossible de savoir comment va évoluer la population mondiale à très long terme. À un horizon plus proche, l’heure est à la stabilisation. L’hypothèse moyenne des Nations unies, très plausible, est de 9 milliards d’habitants en 2050, 10 ou 11 milliards en 2100. Mais il faut reconnaître que la prévision démographique est de plus en plus difficile.

Michel Sourrouille : Rappelons que l’Ined a été créé en 1945 en même temps que le système d’allocations familiales. L’Ined avait pour mission d’examiner « les moyens matériels et moraux susceptibles de contribuer à l’accroissement quantitatif et à l’amélioration qualitative de la population ». Les principaux directeurs de l’Ined, Alfred Sauvy et Gérard Calot, ont d’ailleurs affirmé leur natalisme. Cette option idéologique, antimalthusienne, n’a pas complètement disparu mais s’exprime sous des formes plus subtiles. Ainsi Jacques Vallin veut ignorer complètement la question posée : les limites à la croissance démographique. Or une croissance exponentielle de 1 % actuellement, population qui double tous les 70 ans environ, trouve rapidement ses limites dans un monde fini comme le nôtre.

– Quelle est l’incertitude majeure ?

Jacques Vallin : Dans les pays développés, la fécondité a atteint des niveaux inférieurs à ce que tous les modèles prévoyaient. Les démographes pensaient qu’elle se maintiendrait au seuil de 2 enfants par femme, nécessaire pour le renouvellement des générations. Mais c’était une erreur. Par exemple, en Europe, presque tous les pays se situent aujourd’hui à 1,5 enfant par femme, à l’exception de la France et de l’Irlande. Cette baisse en dessous du seuil de remplacement est aussi à l’œuvre dans les pays en développement les plus avancés. Mais on ne peut pas savoir jusqu’à quel niveau elle va se poursuivre.

Michel Sourrouille : Nous trouvons deux mythes dans cette phrase. Le renouvellement des générations avec 2,1 enfants par femme. Comme si la stabilisation d’une population à un niveau donné était une norme en soi. Ensuite la transition démographique avec une baisse de fécondité qui arrive en dessous du seuil de remplacement. Cette évolution nécessite le développement économique qui incite à faire moins d’enfants, mais on sait qu’il n’est plus possible de penser une croissance économique à l’occidentale : nous n’avons qu’une seule planète, pas trois ou quatre comme il le faudrait si le niveau de vies des pays riches se généralisait. Les démographes ne parlent jamais des contraintes économique ou écologiques. Ils constatent seulement des chiffres, ils font comme si l’expansion d’un population se faisait hors sol.

– La croissance de la population va donc ralentir ?

Jacques Vallin : La décélération a commencé, au niveau mondial, dès le milieu des années 1970. Aujourd’hui, le rythme est de l’ordre de 1 %, au lieu de 2,5 %, dans les années 1970.

Michel Sourrouille : Diminuer un taux de croissance ne veut pas dire décroître. Avec un taux de 1 %, l’évolution est encore exponentielle comme nous l’avons déjà indiqué, doublant de périodes en périodes. Faudrait-il expliquer à un démographe la parabole du nénuphar ? En nombre absolu, la population humaine augmente de un milliards à peu près tous les douze ans. C’est ingérable, la réalité nous montre tous les jours la multiplicité croissante des problèmes que l’humanité doit résoudre.

–  Existe-t-il un seuil de la population mondiale qu’il serait dangereux de ­dépasser ?

Jacques Vallin : Votre question renvoie à la peur de la « surpopulation », une expression tout à fait désagréable. C’est une peur très lointaine. Jadis, elle portait sur la population européenne. À la fin du XVIIIe  siècle, l’Anglais Thomas Malthus était effrayé par la croissance de la population qui, selon lui, augmentait d’une façon géométrique alors que les subsistances n’augmentaient que de façon arithmétique. Malthus n’a pas vu le caractère exceptionnel de cette phase. En effet, de grands progrès, notamment dans l’agriculture, ont permis de mieux nourrir la population. Les couples, voyant leurs enfants survivre, ont décidé d’en faire moins.

Cette même peur se réveille quand les pays du tiers-monde entament à leur tour leur transition démographique et connaissent à partir des années 1950 ce paroxysme de croissance. D’autant que ce qui s’est déroulé en deux siècles en Europe se produit très rapidement dans les pays du Sud.

Michel Sourrouille : c’est une constante des tenants du système actuel de ne pas se poser les vraies questions tout en accusant les malthusiens et les écologistes de propager la « peur ». Notons d’abord que Jacques Vallin reconnaît que les pays pauvres ne sont pas encore parvenus à baisser leur fécondité. Il y a une terrible inertie démographique. Des pays comme le Mali connaissent encore une croissance démographique de plus de 3 % par an.

Ensuite l’amélioration des rendements agricoles, dopés par l’utilisation d’énergie fossile, n’est qu’une illusion : si on compare le nombre de calories produites par rapport au nombre de calories dépensées pour les produire, les rendements baissent. Les démographes ne se rendent pas comptent que la révolution agricole n’aura été qu’une phase historiquement très courte. Malthus avait raison pour le long terme car il basait ses raisonnements sur la loi des rendements décroissants en agriculture.

– La notion de « maximum démographique » est donc relative ?

Jacques Vallin : Oui, car la peur de la surpopulation est liée à d’autres peurs, en partie infondées. La première est celle d’être à l’étroit, voire étouffé. Or la question de la place physique sur la planète est très relative. Si j’avais vécu au XVIIIe  siècle, j’aurais sans doute détesté l’idée du cadre de vie urbain et dense qui est aujourd’hui le mien !

L’autre peur est celle de ne pas avoir de quoi nourrir tant de monde. Elle fut justifiée autrefois. Un excédent de population entraînait souvent une famine, suivie d’une épidémie. C’était le principal mécanisme régulateur. Aujourd’hui, la famine est impossible si elle n’est pas organisée. Les ressources sont suffisantes pour nourrir tout un chacun. S’il y a des crises alimentaires, elles résultent d’une mauvaise répartition, soit de la production, soit des moyens de production.

La troisième peur est celle de voir la planète se détériorer, la peur écologique. Elle est aujourd’hui beaucoup plus fondée que les deux autres. Mais on peut la gérer si l’on a la volonté de s’organiser. Il est absolument nécessaire de réduire la pollution émise par chaque habitant de la planète. Une bonne moitié de l’humanité – en Afrique, en Amérique latine et dans une partie de l’Asie – a encore un besoin vital de développement économique, ce qui représente un fort potentiel d’accroissement de la pollution au niveau planétaire. Tout doit donc être fait pour encourager et surtout aider ces pays à adopter un mode de développement plus durable que le nôtre. Mais je ne suis pas sûr que nous soyons les mieux placés pour leur donner des leçons.

Michel Sourrouille : je préfère la notion d’optimum à la question du maximum. Cette question est complexe, mais beaucoup de signes montrent que nous avons déjà dépassé la capacité de charge de la planète ; nous commençons à dilapider le capital naturel de façon sans doute irréversible. Le changement climatique en est un exemple, les nuages toxiques au dessus des pays pauvres un autre. Mais il y a aussi la sixième extinction des espèces, etc.

Vallin en reste au simplisme, toujours la « peur », agitée comme un chiffon rouge. Pourtant éviter toute peur et cultiver le risque amène à faire des bêtises. Aujourd’hui plus de la moitié de la population mondiale habite des villes et le taux d’urbanisation s’accroît encore. Cela veut dire qu’une grande proportion de la population humaine s’éloigne des sources de nourriture, vivant de l’exploitation organisée des paysans grâce à des prix alimentaire fixés à la baisse par l’Etat ou vivant parfois de l’aide alimentaire mondiale. Cela n’est pas durable. Le problème des humains, c’est qu’ils n’ont pas conscience d’être à l’étroit dans des villes tentaculaires et des immeubles à la conquête du ciel. Cela empêche de réagir, on vit dans la tranquillité sur une poudrière.

Le deuxième argument (toxique) de Vallin porte sur les ressources alimentaires elle-même. Il passe sous silence que un milliard de personnes actuellement ne mangent pas à leur faim. Il suffirait d’une « meilleure répartition », dit-il. C’est vrai qu’avec de « si », tout devient plus facile. Mais on sait qu’à toutes les époques, les riches ne meurent pas de faim… ce sont les autres. De plus les dernières études du GIEC montrent que la production agricole va diminuer à cause du changement climatique. On pourrait aussi parler de la descente énergétique qui a commencé, de la salinisation et de la désertification des sols, du manque croissant d’eau pour l’irrigation et de la baisse des nappes phréatique, etc. On dirait que le démographe Vallin ne lit ni livres ni journaux. Son absence de connaissances fait peur !

Quant à la « peur écologique », Vallin y répond encore par de « si » et des « il faut ». Souhaiter que les pays « adoptent un mode de développement plus durable que le nôtre » relève de l’incantation et de la magie. Nous ne savons pas faire cela, même au plus haut de la richesse mondiale. Vallin n’envisage jamais le plus simple, le planning familial comme solution pour améliorer la vie des femmes et des familles !

– Avec 9 milliards d’habitants, la planète restera-t-elle vivable ?

Jacques Vallin : La parole de certains écologistes a perdu en crédibilité car ils ont exagéré les périls. À 9 milliards, nous sommes tout juste un peu plus nombreux qu’à 6 ! Le plus grand saut démographique fut de passer de 2,5 à 5 milliards entre 1950 et 1980. En trente ans, la population a doublé. Et nous avons fait face.

Michel Sourrouille : Trois milliards de personnes pour Vallin, c’est donc quantité négligeable. Il dit que nous avons fait face dans le passé récent à l’expansion démographique. Oui, grâce aux Trente Glorieuses qui ne sont plus qu’un lointain souvenir. Et à quel prix ! Tous les indicateurs physiques et biologiques de la planète sont au rouge à cause de la double croissance, économique et démographique. Ce ne sont pas les écologues qui ne sont pas crédibles, ce sont les démographes. Il faut être malthusien, maîtriser la croissance de la population mondiale et le nombre de ses propres enfants. Il faut adhérer à Démographie responsable et acheter « Moins nombreux, plus heureux » en librairie.

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