Déconstruction de la propriété privée, ça urge

Du sentiment d’appartenir au tout à l’appropriation privée des choses, tout a été essayé en matière d’organisation humaine. Mais depuis la révolution marchande, la propriété privée est devenu une référence obligée, elle a même été sacralisée. « La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité », garantit ainsi en France l’article 17 de la Déclaration du 27 août 1789 des droits de l’homme et du citoyen. Robespierre n’est pas d’accord, il s’adresse aux rédacteurs de la DDHC : « La propriété ne porte sur aucun principe de morale. Elle exclut toutes les notions du juste et de l’injuste. Pourquoi votre déclaration des droits semble-t-elle présenter la même erreur ? En définissant la liberté, le premier des biens de l’homme, le plus sacré des droits qu’il tient de la nature, vous avez dit avec raison qu’elle avait pour bornes les droits d’autrui: pourquoi n’avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété qui est une institution sociale, comme si les lois éternelles de la nature étaient moins inviolables que les conventions humaines ! Votre déclaration paraît faite, non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour les agioteurs et pour les tyrans. » Mais les juristes de la Révolution, eux-mêmes pour la plupart propriétaires, espéraient alors que la propriété individuelle parviendrait, à terme, à casser les grands domaines nobiliaires ou à répartir les terres de l’Église. Pourtant il est indéniable qu’une propriété inaliénable protège les intérêts des propriétaires, et donc des composantes déjà riches de la société. Le mouvement des enclosures va chasser les paysans, l’expansion des manufactures va détruire l’artisanat, les tendances à l’accumulation du capital aux mains de quelques-uns peuvent dorénavant jouer sans frein. Les inégalités s’accroissent alors fortement entre membres d’une société qui devient pourtant démocratique. Notons que le suffrage est censitaire jusqu’en 1848, seuls votent ceux qui s’acquittent d’une taxe foncière conséquente. Le suffrage est devenu universel, pourquoi n’en serait-il pas de même de l’appropriation ?

Benjamin Franklin, père fondateur de la Constitution d’Amérique, a placé ses nombreuses inventions dans le domaine public. Il écrit : « De même que nous profitons des avantages que nous apportent les inventions d’autres, nous devrions être heureux d’avoir l’opportunité de servir les autres au moyen de nos propres inventions ; et nous devrions faire cela gratuitement et avec générosité. » On pourrait faire de même avec les biens matériels, partager équitablement. Mais affirmer que «  la propriété, c’est le vol » ne dit rien des mécanismes de répartition. Car comment faire autrement que la gestion individuelle des biens quand l’appropriation collective dans les pays dits socialistes et la planification impérative ont été un échec flagrant ? Quel est donc le moyen terme acceptable entre l’absolutisme de certains individus propriétaires et l’omniprésence de l’État expropriateur ? Les expériences d’une gestion décentralisée se multiplient aujourd’hui., les jardins partagés, les cafés associatifs et autres coopératives citoyennes ou ateliers collectifs. On réfléchit aussi à la façon dont les ressources (forêts, rivières, prairies) pourraient être gérées par les communautés. C’est l’analyse faite par Elnior Ostrom, prix Nobel d’économie 2009., dans son livre, « Gouvernance des biens communs (pour une nouvelle approche des ressources naturelles) ». Voici nos article antérieurs :

7 septembre 2011, ni Etat ni marché, Elinor Ostrom

extraits : La supposition qu’un Léviathan externe est nécessaire pour éviter la tragédie des biens communs conduit à des recommandations prônant un contrôle de la plupart des systèmes de ressources naturelles par des gouvernements centraux (…) Les solutions présentées comme devant être imposées par « le » gouvernement sont basées sur des modèles de marchés idéalisés (…)

23 janvier 2012, Loin de Rio + 20, suivons l’enseignement d’Elinor Ostrom

extraits : La pêche locale est une gestion acceptable, avec quotas définis de façon communautaire, la pêche industrielle est une aberration, avec ses quotas centralisés et inappliqués… Il vaut mieux réaliser des plans climat locaux plutôt que de se réunir au niveau international pour palabrer sur l’environnement sans que personne ne se sente vraiment concerné…

Conclusion : Les recommandation d’Elinor Ostrom, basées sur les expériences du passé, portent sur la gestion des ressources naturelles qui doit être faite au plus près du contrôle humain direct et non éloignée dans des sphères gouvernementales, qu’elles soient nationales ou internationales. Mais cela ne dit rien des biens privatisables. Or si tout est privatisable, tout peut aussi bien être considéré comme appartenant à tous. Des trois caractéristiques de la propriété, usus, fructus et abusus, beaucoup trop d’accapareurs ont privilégié le troisième terme. Il en est résulté le saccage de la Terre. En effet un propriétaire possède le libre usage de son bien, il peut en retirer les fruits, mais il peut aussi faire ce que bon lui semble, en abuser, y compris en détruisant son bien. Ce n’est pas une spécificité des individus depuis que l’appropriation par des entreprises a été rendue possible. ; une concession extractive donne le droit d’épuiser la ressource et, en matière de combustibles, de provoquer le réchauffement climatique. L’appropriation, c’est le vol, mais c’est sutout la lurte de tous contre tout ; les conflits interhumains et le saccage de la planète sont indissolublement interconnectés. En fait il faut considérer que les individus ne travaillent pas socialement pour eux-mêmes, mais pour le bien commun. Personne ne devrait avoir de droit absolu sur « son » entreprise », « son » capital, « sa » maison, « son » salaire, « sa » femme, etc. Nous sommes des locataires perpétuels temporairement embarqués dans des structures collectives qu’on appelle entreprise, capital financier ou technique, maison pavillonnaire ou HLM, couples et famille, etc. Pour en savoir plus,

Les inégalités du point de vue écologiste (synthèse)

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21 réflexions sur “Déconstruction de la propriété privée, ça urge”

  1. Bécus, Lionel

    L’oiseau est propriétaire du nid qu’il a construit jusqu’à ce qu’il le quitte, le singe est propriétaire de l’outil qu’il a fabriqué et utilisé jusqu’à ce qu’il l’abandonne. Par ailleurs il y a aussi chez les animaux des jaloux, des voleurs et des profiteurs, c’est pourquoi chez certaines espèces un peu plus évoluées que d’autres il s’est créer une hiérarchie, respectée ou tolérée mais renouvelable. En nous élevant au dessus de tous les autres nous avons fait évoluer les modèles avec leurs bénéfices et inconvénients, mais aussi leurs tares ! Il serait temps maintenant de faire des tris et de devenir raisonnables.

  2. Réponse à Didier Barthès 26 JUIN 2021 À 00:00
    Biosphère nous invite ici à la Déconstruction de la propriété privée. C’est à dire à Déconstruire l’idée que nous en avons, dans nos têtes. Autrement dit à cette Décolonisation de nos imaginaires, si chère à Latouche. Or précédemment vous disiez :
    – «J’imagine difficilement concrètement un monde sans propriété [etc.]»
    En suivant je n’ai donc fait que vous inviter à faire l’effort d’imaginer. Je reste convaincu que la Solution à tous nos problèmes commence par là, par ce travail. Oui c’en est un.

    1. Vous dites que la façon de vivre et de penser des San n’est pas du tout adaptée à nos sociétés.
      Peut-être et alors ? Les San doivent-ils alors s’adapter à notre société, penser comme nous etc. ?
      Imaginons plutôt le contraire, que c’est notre société, NOUS, qui nous inspirerions des San. Et des Amish et en même temps. Une autre façon de voir le monde verrait alors le jour, ce qui ne veut pas dire un autre monde pour autant. Toutefois, la Décroissance, l’enterrement des cultes de la Croissance, de la Compétition, de la Vitesse, de la Propriété privée etc. entreraient alors dans le champ des POSSIBLES. Et tout ça ne serait que le résultat de ce travail de déconstruction, ne confondons pas causes et conséquences.

    2. Ceci dit, je sais bien que ce n’est pas du jour au lendemain que des millions et des milliards d’imaginaires pourraient être décolonisés, débarrassés, dépoussiérés, dépollués etc. de toute cette foultitude de croyances erronées et autres idées reçues. Et quand bien même ils le seraient, il resterait ensuite tout le travail de Reconstruction et de Recâblage.

    3. Didier BARTHES

      Mais Michel C, vous voulez appliquer à notre société ce qui se passait dans quand il n’y avait pas de biens matériels ou presque, comment voulez -vous appliquez cela à notre monde (même si par la décroissance nous divisions par 10 notre quantité de biens) ? Il faut que les biens aient un propriétaire, un responsable ! Devrons-nous pour chaque usage réunir une assemblée citoyenne qui décidera qui en bénéficiera (ce qui permettra au plus fort de tout s’approprier)
      Pardon d’être direct, mais cela me semble relever d’une grande naïveté : naïveté sur ce que veulent les gens et naïveté sur le bonheur dans les sociétés passées. Cette non propriété ressemble beaucoup au communisme, qui fit tant de mal.
      Certes l’écart de revenus est trop important, mais dans bien des sociétés passées il l’était plus encore (voir nos châteaux dans chaque village, voir les périodes d’esclavage.

      1. Les San et les Amish vivent pourtant dans le même monde que vous et moi.
        Je disais simplement que nous pouvions, et devrions, non pas copier et appliquer… mais seulement nous en inspirer. Libre à vous pouvez d’appeler ça communisme ou naïveté.

  3. Didier BARTHES

    Je pense que la propriété c’est aussi une certaine liberté de disposer des choses, mais aussi une certaine responsabilité sur elles. J’imagine difficilement concrètement un monde sans propriété, ce serait un chaos infernal et le monde de l’irresponsabilité.

    1. Bonsoir Didier Barthès.
      Pour imaginer cela, peut-être devriez-vous déjà regarder du côté de certains peuples chez qui la propriété privée n’existe pas. Chez qui il n’y a pas d’autorité centrale, pas de chef, si ce n’est un patriarche élu, pas de classes etc. Et pas de chaos non plus, chacun se sentant responsable, donc libre. Inspirez-vous des San (Bushmen) en Afrique australe.

      1. Didier Barthès

        Mais ce n’est pas du tout adapté à nos sociétés, vous le savez bien. Il faudrait pour cela que nous nous egagions dans une decroissace effrénée. D’ ailleurs mefions-nous les hommes n’y seraient pas meilleurs et de petits chefs doivent bien y sévir aussi

      2. Avec les inégalités qui s’exacerbent c’est pourtant bien le constat à lequel on assiste… Alors de quelles libertés parles tu ? Développe ?

    2. @ Didier

      Çà dépend de ce que tu entends par Liberté ? Pour un très riche liberté de quoi ? De choisir la marque de ses gadgets ? De pouvoir snober autrui afin de jouir de blesser autrui pour oublier qu’on n’échappera pas à la mort ? Oui très certainement les riches disposent de ces libertés ridicules, mais… Est on si libre que ça à avoir une grosse notoriété ? Puis d’être traqué par des paparazzi ? Des foules prêtes à te bondir dessus pour un autographe ? Peut-on aller vraiment partout là où on veut ? Avoir une grosse fortune puis être entouré de cafards convoitant tes biens ? Y compris tes enfants pressés de t’envoyer à la tombe pour percevoir plus rapidement l’héritage ? Voir même te braquer à domicile par des gangsters ? A-t-on la liberté de bien dormir en cumulant trop tout en frustrant autrui en les privant du minimum de confort et les snober ?

      1. suite

        Pour en revenir à la notoriété accompagné de fortune, a-t-on la liberté de choisir d’obtenir des moments d’intimité en étant encadré de gardes du corps et de caméra en permanence ? A-t-on vraiment la liberté de ne pas être photographié lorsqu’on sait que les magazines sont tout de même prêts à payer les amendes pour flasher ta tronche ? A-t-on la liberté de filtrer tous les pique-assiettes lors de tes soirées organisées ? Selon moi plus on cumule plus on se forge une cage dorée ! Tu ne peux même pas avoir confiance en tes gestionnaires de patrimoine qui sont prêts à tout pour te plumer comme on le voit si bien pour de nombreuses stars (tant du cinéma de la chanson du foot ou d’entreprise)

      2. suite
        Même tes enfants aiguisent leurs couteaux dès lors que tu approches de la mort comme on a pu le voir récemment pour un très célèbre artiste français Puis encore tous les procès en justice que des gens intentent à ta personne pour te soutirer de l’argent, réagir aux procédures c’est chronophage ainsi que de passer son temps à démentir aux médias… Est on vraiment libre ou contraint de réagir par la force de loi ? D’autant que de ne pas réagir te salit davantage… Pour moi la vraie liberté n’est pas l’argent cumulé ni même la notoriété mais le temps cumulé que l’on peut se consacrer pour vivre… Pour moi le temps et la santé étant ce qu’il y a de plus précieux, ils ne s’achètent pas… Surveiller ses biens et se méfier d’autrui en permanence c’est chronophage et font perdre du temps… Le plus simple étant de réduire les inégalités pour réduire les frustrations d’autrui conduisant à la violence…

  4. – « La nature a engendré le droit de communauté ; l’abus a fait le droit de propriété.» (Ambroise De Milan. 339-397)
    – « Plus de propriété individuelle, la Terre n’est à personne, les fruits sont à tous le monde.
    […] La propriété est odieuse dans son principe et meurtrière dans ces effets. » (Gracchus Babeuf. 1760-1797)
    – « La propriété privée nous a rendus si stupides et si bornés qu’un objet n’est nôtre que lorsque nous le possédons. » (Karl Marx)
    – « Quelle étrange chose que la propriété, dont les hommes sont si envieux ! Quand je n’avais rien à moi, j’avais les forêts et les prairies, la mer et le ciel ; depuis que j’ai acheté cette maison et ce jardin, je n’ai plus que cette maison et ce jardin. » (Alphonse Karr. 1808-1890)
    – « Terre. Nom de notre planète, mais aussi de la surface de celle-ci, considérée comme étant susceptible d’être sujette à la propriété .» (Ambrose Bierce. 1842-1914)

    1. En attendant, celle-là reste pour moi la plus belle :
      – « Pour le papillon, la propriété, c’est le vol.» (Albert Willemetz.1887-1964)

  5. L’histoire de la propriété (privée) remonte bien plus loin que l’Antiquité. Pendant très longtemps
    les adjectifs et les pronoms possessifs n’existaient pas, on n’en avait pas besoin. Sauf peut-être pour parler de sa tête, de ses pieds, de sa vie, de sa liberté… d’aller ici ou là, de faire ou pas, voire de penser. Je pense qu’il en est toujours ainsi chez nos cousins, ceux qui ne sont pas descendus de «leur» arbre. L’histoire commence donc un sale jour où un petit malin a décrété : « Ceci est MA terre, ceci est MA chèvre ! Et ceci est MON gros gourdin !»
    Avec le temps et grâce aux gourdins, cette drôle de façon de voir le monde est devenue une habitude, une sale habitude. Puis une «référence obligée», une loi, un droit, qualifié même par certains de «naturel», d’ «inviolable et sacré».

    1. Autant dire que depuis tout ce temps cette idée de propriété est désormais profondément ancrée dans nos neurones. Et qu’il sera très difficile de l’en Déraciner, de la Déconstruire.
      En attendant, remettre en question le droit de propriété privée risque de vous faire perdre la tête. Ce n’est pas Robespierre qui dirait le contraire.

      1. Oui très dure de déconstruire l’idée illusoire de propriété, car c’est la PEUR du manque pour se mettre à l’abri du besoin qui créée le manque psychologique à vouloir tout s’approprier. D’autant que ça devient un égrégore, autrement dit c’est le fait de s’approprier les choses et de les cumuler bien au-delà de ses besoins qui provoque le manque de ressources chez d’autres personnes et du coup ces dernières vont vouloir à leur tour s’approprier et cumuler les choses, quitte à utiliser de la violence contourner les lois et de voler pour y parvenir. Donc la peur du manque a été la première étape à la volonté de propriété.

      2. Ensuite la seconde étape est le pouvoir qu’on obtient en étant propriétaire, le pouvoir que l’on peut avoir sur autrui, donc ce pouvoir de domination a renforcé l’idée de propriété, jusqu’à la prédation sexuelle d’ailleurs, t’as moins de mal à obtenir un harem lorsque tu es riche et vraiment moche, que beau et pauvre… Donc tenir par le ventre autrui, facilite la prédation sexuelle en rendant autrui dépendant économique du propriétaire…

        Enfin c’est même possible par l’argent public, c’est facile d’acheter la paix sociale en rendant dépendant économique les individus en les tenant par le ventre. Avoir accès à la manne financière publique est aussi un instrument de pouvoir sur les individus, car ça a le même effet que d’être directement propriétaire de l’argent.

      3. C’est d’ailleurs pour ça que je te parle d’égrégore. Car les riches et mêmes des non-riches mais plutôt individus aisés tels que Charles Sannat vont défendre mordicus cette idée de propriété, car derrière il y a l’idée de s’affranchir des pouvoirs publics, s’affranchir du mieux possible des autorités afin que cette dernière ne te tiennent plus par le ventre. Donc s’il n’y avait pas des dérives non plus de la part des autorités et pouvoirs publics, alors les individus ne chercheraient pas à s’affranchir des gouvernements. Le problème est là, tant qu’on n’a pas des élus exemplaires, il ne faut pas s’attendre à ce que des individus reçoivent des coups de bâton sans rien dire et encore moins être tenus par le ventre sans réagir. Tant que la politique est corrompue; alors les individus seront obnubilés par l’idée de propriété pour préserver de la liberté.

      4. Enfin ce n’est pas pour rien que les riches et les élus aiment les clochards car leur rôle social consiste à faire peur aux masses par des « Voici ce qui va vous arrivez si vous n’obéissez pas et ne cherchez pas à vous enrichir en travaillant afin de cumuler »

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