Détruisons les biens nuisibles à notre survie

Dans Alternatives non-violentes n°219 de juin 2026 (page 38 à 40), on présente Christian Delorme qui expliquait en 2007 lors de la parution du n°142 qu’il est « absolument opposé à des actes de destruction » lors d’actions de désobéissance civile, comme le démontage du MacCDO de Millau par José Bové et les paysans du Larzac, l’arrachage de maïs OGM par les Faucheurs volontaire, les barbouillages de panneaux publicitaires par les Déboulonneurs. Pour lui ces destructions – bien que toujours limitées et le plus souvent qualifiées de détériorations légères par la Justice – « ouvrent la porte à la légitimation de n’importe quelle destruction au nom de mille révoltes légitimes. » Ce positionnement sur une non-violence qui condamnerait toute destruction mérite débat.

La violence contre un bien est-elle comparable à la violence contre une personne ?

Le point de vue de Michel Sourrouille

Le concept de violence est un mot valise qui mélange légalité et légitimité, il faut parfois se faire violence et parfois même se défendre contre la violence. Mais pour les dégâts environnementaux actuels, personne n’est responsable puisque tout le monde est coupable de la dégradation de la planète. Pas de cible désignée. Alors des destructions de bien nuisibles à notre environnement, pourquoi pas ?

Christian Delorme s’inquiète de la porte ouverte, une violence justifierait toute autre violence qui serait considérée comme légitime. Mais il ne s’agit pas de violence plus ou moins révolutionnaire, il s’agit de violence contre des biens dont l’existence met concrètement en péril la survie humaine. Crever les pneus d’un SUV, barbouiller un jet privé, saboter un pipeline, détériorer une cimenterie, dérégler les machines qui créent une nouvelle autoroute… peut se comprendre. Détruire à visage découvert est même un plus  en démocratie ; tout procès intenté ne peut que faire la promotion d’actions en faveur de l’environnement et des générations futures.

Détruire du matériel qui condamne notre avenir sur une planète surchauffée et à bout de souffle n’est qu’un acte d’autodéfense, un acte de dénonciation d’une société ultra-violente qui en arrive même à dérégler les mécanismes de régulation automatique de la biosphère. Détruire des biens néfastes n’est pas du terrorisme, c’est aimer le présent, c’est sauver bien des vies humaines dans l’avenir, c’est le contraire de la violence. Le plus étonnant, c’est de constater que l’usage de la contre-violence est aujourd’hui rarissime alors que les périls se révèlent apocalyptiques…

En savoir plus grâce à notre blog biosphere

Malm et la destruction de biens nuisibles (juin 2023)

extraits : « Au milieu d’une vague de répression instiguée par l’Etat français à l’encontre des militants écologistes (qui s’inscrit dans une escalade autoritaire beaucoup plus vaste menée par le président Macron et ses alliés), mon livre Comment saboter un pipeline (La Fabrique, 2020) a été cité dans un décret de dissolution : il serait à l’origine de tous les « désordres » attribués aux luttes environnementales dans la période récente. Mon livre a contribué à un débat plus large au sein du mouvement écologiste, amené à se poser des questions difficiles sur ce qu’il est urgent de faire dans une situation où les effets du changement climatique s’intensifient et s’accélèrent, mais où les Etats hégémoniques sont déterminés à agir de façon minimale ou à ne pas agir du tout. Je suis loin d’être le seul auteur à soutenir que nous devons désactiver rapidement et de manière décisive l’infrastructure des combustibles fossiles. Et soyons clairs ici, je parle de propriété, d’objets matériels, pas de personnes – je n’ai jamais prôné la violence contre des individus ou des groupes. Il est proprement stupéfiant que ces propositions relativement modestes soient maintenant qualifiées de « terrorisme intellectuel » ou d’« actions extrêmes allant jusqu’à la confrontation avec les forces de l’ordre » par le ministre français de l’intérieur, Gérald Darmanin….

Urgence écologique et destructions de biens (octobre 2020)

extraits : Aujourd’hui la première caractéristique de la désobéissance civile, c’est d’être mis au profit d’une cause nouvelle, la défense de l’environnement : actions de Greenpeace, faucheurs volontaires d’OGM, blocages de ponts de Londres par Extinction Rebellion, grèves scolaires pour le climat, etc.. Le problème, c’est que l’urgence écologique des dérèglements planétaires oblige à des actions de masse dans une société anesthésiée par les délices de la civilisation thermo-industrielle basée sur les ressources fossiles. Andreas Malm donne sa réponse : « Agir spectaculairement, sans atteinte aux personnes, mais avec destruction possible des biens nuisibles à l’équilibre planétaire. ».

Contre-violence par destruction de biens (septembre 2020)

extraits : Je suis personnellement depuis le début des années 1970 fidèle adepte de la non-violence. Pourtant je m’interroge aujourd’hui face aux déréglementations écologiques qui frappent presque tous les domaines de la vie sur Terre. Ce n’est plus seulement nos guerres imbéciles qui m’interpellent, mais l’extinction des espèces, les chocs pétroliers, les émissions de gaz à effet de serre, la raréfaction halieutique, etc. Comment lutter sur une planète qui brûle ? Comment lutter contre un système techno-industriel qui soutient le capital fossile ? Comment faire réfléchir une population cernée par des moteurs thermiques ? Les manifestations pour le climat se sont essoufflées aussi vite que commencée. Pire, des irresponsables au pouvoir dans plusieurs pays font l’inverse de ce qu’il faudrait faire. Je me demande maintenant si une action contre les biens qui causent notre perte ne serait pas une obligation pour qui le sort des générations futures importe.

Il faut se rappeler les propos de Françoise d’Eaubonne au début des années 1970, le jour où elle fut scandalisée d’entendre un ami lui dire : « Le problème de la révolution passe au second plan devant l’urgence écologique. Le prochain acte réellement révolutionnaire sera l’attentat contre une centrale nucléaire en construction. Le Capital en est au stade du suicide, mais il tuera tout le monde avec lui ». Il lui aura fallu plus d’un an pour assimiler la profondeur de cette vérité. Au nom de la « contre-violence », Françoise d’Eaubonne participera à la lutte contre l’énergie nucléaire en commettant avec d’autres un attentat à l’explosif le 3 mai 1975 contre la centrale de Fessenheim, retardant de quelques mois son lancement. Elle a assumé cette position radicale jusqu’au bout puisque dans ses derniers tomes de mémoires elle écrit  : « La contre-violence semble très indiquée comme retournement de l’arme de l’ennemi contre lui-même ; il va de soi que les attentats ne visent que des points de rupture précis du front ennemi, économisant au maximum les vies humaines, utilisant les moyens destructifs pour instruire le plus grand nombre possible d’abusés du sens de cette guérilla urbaine. »

De même un livre d’ Andreas Malm en 2020 se pose la question de la nécessité de dégonfler les pneus des SUV et détruire pipelines et autres éléments de l’infrastructure basée sur l’énergie fossile. A son avis le mouvement pour le climat devrait s’attaquer directement aux biens les plus néfastes en termes d’émissions de gaz à effet de serre. Il veut forcer le mouvement écologiste à se poser des questions radicales : « Le problème, bien sûr, c’est que faire sauter un pipeline dans un monde à six degrés de plus, ce serait agir un peu tard. Doit-on attendre un assentiment quasi général ? Celui de la majorité ? D’une importante minorité ? »

Pour en savoir encore plus

9 octobre 2020, Crever les pneus des SUV, trop difficile ?

8 octobre 2020, Les SUV agressent violemment le climat

15 septembre 2020, Saboter les pipelines, un impératif ?

14 septembre 2020, Sea Shepherd et la tentation de la violence

4 septembre 2020, CLIMAT : « Comment saboter un pipeline »

3 septembre 2020, CLIMAT, jusqu’où seriez-vous prêt à aller ?

5 août 2020, CLIMAT, faut-il saboter les pipelines ?

21 mars 2019, Nécessité de la violence pour les antispécistes ?

12 juillet 2018, Faut-il casser des vitrines pour manger moins de viande ?

2 juin 2018, Violer une centrale nucléaire, une très bonne action ?

24 janvier 2018, Climat : Faut-il faire brûler les centrales à charbon ?

21 octobre 2015, Les centrales à charbon, un terrorisme contre le climat

15 avril 2015, Paul Watson : Earthforce (manuel de l’écoguerrier)

31 janvier 2015, L’appel au sabotage relève de la liberté d’expression

20 août 2014, Les écoguerriers en vert sont-ils des terroristes ?

14 avril 2014, A-t-on vraiment le droit de saboter un chantier de TGV ?

3 janvier 2014, Des bombes contre la société industrielle, Kaczynski

15 novembre 2013, Un terroriste comme nous les aimons, pirate Paul Watson

19 septembre 2012, Ecoterrorisme et écoguerriers, le cas Paul Watson

26 juin 2012, Devenons casseurs de pub, soutenons les déboulonneurs

7 décembre 2011, Greenpeace attaque des centrales nucléaires

4 octobre 2011, fauchage des OGM, obscurantisme ou démocratie ?

15 décembre 2008, Kaczynski sans portable

17 septembre 2007, écoguerrier = terroriste ?

29 avril 2007, Collectif des déboulonneurs

24 avril 2007, le code de l’écoguerrier

23 avril 2007, action directe aux USA

12 réflexions sur “Détruisons les biens nuisibles à notre survie”

  1. Ted Kaczynski

    Selon les définitions élargies du terrorisme utilisées par de nombreuses organisations chargées de faire respecter la loi, qui incluent toute « utilisation illégale de la force ou de la violence contre des personnes ou des biens » pour des « objectifs politiques ou sociaux », le sabotage motivé par des raisons écologistes relève du terrorisme. Cependant, certains opposent qu’il conviendrait de faire la distinction entre les violences contre les biens et celles contre les personnes. À leurs yeux, détruire des SUV n’est pas du terrorisme, pas plus que voler des SUV n’est du kidnapping. Les activistes écologistes ne tuent pas les gens. (à suivre)

    1. Ted Kaczynski

      (suite et fin) Même si les cas de sabotages réalisés au nom de la protection de l’environnement sont courants, on ne trouve pas des exemples de meurtre. Sur 11 562 faits illégaux associés aux mouvements écologistes et animalistes intervenus entre 1973 et 2010, on ne constate que quatre attaques meurtrières dont trois ont été perpétrées par Ted Kaczynski, bien connu sous le nom d’Unabomber. De 1978 à 1995, Kaczynski a mené dans son pays une série d’attaques à la bombe au nom de la « nature sauvage », faisant trois morts et 23 blessés. Mais dans son manifeste La Société industrielle et son avenir, presque aucune de ses idées n’est tirée de la pensée écologiste, ses motivations étaient résolument anti-technologiques.

  2. La beauté du ras le bol

    Puisque tout est lié, ce sujet est évidemment celui qui pose le plus de questions.
    Depuis le temps que les paroles, les revendications, les appels, les alertes et les marches gentilles restent sans véritable écoute… il est parfaitement normal que nous en arrivions à penser qu’il est temps de passer à l’étape supérieure. Autrement dit, au stade où nous en sommes… il est parfaitement normal, logique, disons même légitime… qu’ON se dise alors que foutu pour foutu, autant finir en beauté. Seulement voilà, qu’est-ce que la beauté ?
    Certains diront que c’est une Ferrari, ou encore une Lamborghini. Bof…
    Demandons alors à Delphine Batho qu’elle nous explique ce qu’est l’écologie de la beauté.

    1. Parti d’en rire… ou pas ?

      Décidément tout est lié. De son côté Michel Onfray nous dit : « le bateau coule, ce qui nous reste, c’est de sombrer avec élégance ». Et là encore, qu’est-ce que l’élégance ?
      Celle de ce «philosophe» de plateaux ? Bof… pour moi non merci !
      Décidément ON n’en sort pas. Mais essayons quand même.
      S’il nous faut détruire tous les biens nuisibles à notre survie… je nous propose alors de commencer par détruire les stades, les courts de tennis, les circuits de vroum-vroum, et tous ces temples de la Compétition. Et de foutre le feu à ces satanées bibles que sont les Auto-Plus, Foot-Magasine et j’en passe.
      Sans oublier bien sûr les podiums du Tour de France !
      Alors… d’accord ou pas d’accord ?

  3. Effectivement, ces destructions de biens nuisibles, ça s’appelle tout simplement du désarmement (cf. ⏚). On pourrait aussi bien envisager la destruction de métiers nuisibles, car s’il n’y a pas de sot métier selon l’adage, il y en a d’innombrables inutiles et un certain nombre de véritablement nuisibles. Mais là, il ne s’agit plus de biens matériels…

    1. espriut critique

      Eh oui, si les usines et les outils sont des biens matériels, les métiers c’est autre chose.
      C’est comme les idées… il y en a d’innombrables inutiles et un certain nombre de véritablement nuisibles. Et ce sont ces dernières qu’il faudrait commencer par détruire.

  4. Christian Delorme est absolument CONTRE. De son côté Biosphère semble être plutôt POUR.
    Pour Preuve… dans le titre il utilise le mode impératif : Détruisons.
    Toutefois il ne met pas de point d’exclamation ! Pourquoi ? Un simple oubli… ou alors une façon d’arrondir les angles… peut-être pour éviter d’être d’accusé d’incitation à la destruction…
    Va savoir ! Bref, ce foutu point d’exclamation, aurait-il du alors le mettre… OUI ou NON ?
    Cette question mérite débat. 🙂

    – La violence contre un bien est-elle comparable à la violence contre une personne ?

    D’entrée de jeu, j’aurais tendance à répondre NON. Bien sûr que NON !
    Seulement en y réfléchissant un peu, et pas bien loin, je peux répondre OUI.
    D’une certaine manière OUI. Pour ça il suffit de voir comment certains réagissent si ON touche à leur Bagnole, ou leur Moto. Et sans même les abîmer. Avec ceux là ON ne peut toucher qu’avec les yeux. Expression qui en dit long… sur le caractère sacré de leur terrible engin. (à suivre)

    1. esprit critique

      (suite) Et encore, même là il faut faire attention. Un simple regard peut être perçu comme une agression. Et donc une violence. ON dit alors regarder de travers.
      – « Eh !!! Qu’est-ce t’as Toi, à me regarder comme ça !!?? »

      Ça été dit «mille» fois, la violence est multiforme, il en existe «mille» sortes.
      La physique, la psychologique, la sexuelle, la(les) conjugale(s), la verbale, l’économique, la politique, sans oublier la dite légitime, dite aussi d’État… et j’en passe !
      Bref, le concept de violence étant un mot valise (sic Michel Sourrouille), partant de là ON peut en dire et en faire n’importe quoi. Et pourquoi pas ?
      Décidément ON n’en sort pas !

      1. Déboulonner des panneaux publicitaires, démonter un MacDo, ce n’est pas détruire. Dégonfler des pneus de SUV ce n’est pas non plus les crever, et donc les détruire. Sauf que ces actions peuvent toujours être perçues comme des agressions, et donc des violences. Comment sortir de ce cercle vicieux ?
        D’autant plus quand ON est fâché avec les Dé … 😉

        1. Parti d'en rire ? Ou pas...

          Je sais que je (me) pose beaucoup (trop ?) de questions… toutefois je me demande si ce sujet ne serait-pas celui qui en pose le plus.
          Il suffit de compter les ? (points d’interrogation).

  5. Christian Delorme, avec Georges Didier et Christian Mellon, avait créé la revue trimestrielle Alternatives Non-Violentes fin 1973. Leur premier numéro avait pour titre « Antimilitarisme, insoumission, Non-violence ». Cette revue existe toujours aujourd’hui. Elle a publié un dossier sur le sabotage (n° 211, juin 2024)
    L’introduction de François Vaillant : « Il n’est pas facile de voir immédiatement où se trouve le curseur entre non-violence et violence quand on parle aujourd’hui de sabotage, de démontage, de détérioration, de dégradation, de vandalisme ou d’attentat. Les Soulèvements de la Terre n’ont-ils pas raison de parler de « désarmement » plutôt que de sabotage pour évoquer les actions, clandestines ou non, qui mettent hors d’usage des dispositifs ou des équipements climaticides ? »
    Ce dossier d’ANV montre clairement à quelles conditions la tactique du sabotage peut être parfaitement intégrée à la stratégie de l’action non-violente.

    Pour obtenir ce numéro :
    https://www.alternatives-non-violentes.org/

    1. Certes cette revue semble intéressante (pour ceux que ça intéresse)… tout autant que les questions qu’elle pose (“Les Soulèvements de la Terre n’ont-ils pas raison de parler de «désarmement» plutôt que de sabotage [etc.]“) … seulement je pense que nous n’en sortirons pas. D’abord parce que la Réflexion a du plomb dans l’aile, et ensuite parce que la violence reste la violence.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *