Dialogue avec l’ex-ministre François de Rugy

François de Rugy* : Des énormités se disent sur l’écologie, de tous côtés d’ailleurs. En ce moment, nous entendons surtout ceux qui disent que ce n’est jamais assez. C’est un peu le syndrome de « tant qu’on n’a pas tout changé, on n’aura rien changé », ce qui conduit généralement à ne rien changer.

Biosphere : Monsieur de Rugy, votre arrivée au ministère a coïncidé avec la condamnation par votre prédécesseur Nicoals Hulot de la « politique des petits pas » du gouvernement Macron. Un écologiste digne de ce nom ne peut qu’être radical, la dégradation de la planète est tel que nous devons complètement reconsidérer le fonctionnement économique actuel qui reste encore business as usual et technologie de pointe.

François de Rugy : Souvenez-vous des débats autour de la voiture électrique. Tous les groupes de « gilets jaunes » que j’ai rencontrés y étaient hostiles. D’un seul coup, des gens se sont mis à dire que ce genre de véhicule était plus polluant que la voiture thermique, ce qui défie toutes les études scientifiques.

Biosphere : Toutes les études scientifiques sérieuses montrent que la voiture électrique n’est pas une solution. Vous vous voyez faire la queue à la prise électrique pour recharger pendant 1/2 heure votre voiture sur une aire d’autoroute le 1er Août ? Vous vous voyez réclamer à corps et à cris pour les alimenter la construction de nombreuses centrales nucléaires du type EPR ? Vous vous voyez perpétuellement recycler des batteries hors d’usage ?

François de Rugy : Le cœur du débat politique, c’est le degré de contraintes que l’on est prêt à supporter. Prenez la lutte contre le tabagisme, on n’y serait jamais arrivé sans un certain degré de contraintes. Sur l’écologie, on n’en est pas encore là. Il faut, au contraire, lutter contre l’idée que l’écologie serait forcément punitive.

Biosphere : Il n’y a pas sentiment de punition quand la norme sociale se modifie. En Suède par exemple, des sportifs, des politiciens, des personnalités, font publiquement le serment de ne plus prendre l’avion. Il y a effet boule de neige, les mentalités se modifient, la structuration sociale de même. Renoncer à ce mode de transport très émetteur de gaz à effet de serre devient tendance, une nouvelle norme sociale s’établit, on se sent libéré et non contraint. L’écologie punitive est un élément de langage déjà utilisé à votre poste par Ségolène Royal, cela déconsidère la difficile lutte à mener. C’est l’écologie positive qu’on devrait célébrer.

François de Rugy : Je revendique ma capacité à faire des compromis, même si cela ne garantit pas le succès médiatique. Je pense que les changements progressifs sont plus durables et profonds que les choses brutales qui nous poussent ensuite à faire marche arrière. La taxe carbone en est un exemple.

Biosphere : Pour faire des compromis encore faut-il avoir des convictions! Ceux qui en ont ne prennent pas ce ministère ou le quittent. Vous avez dû confondre compromis et paillasson ! La taxe carbone est un exemple de recul politique inadmissible. Cela fait trop longtemps que les gouvernements successifs parlent de taxe carbone sans jamais avoir expliqué aux citoyens sa nécessaire mise en place dans un contexte de déplétion pétrolière et de réchauffement climatique.

François de Rugy : Je revendique également l’action globale : il ne suffit pas de prendre pour cible tel secteur, comme le transport aérien, pour lutter contre le réchauffement climatique. Il faut regarder ce que nous sommes capables de faire dans l’ensemble des secteurs en tablant sur notre capacité collective à combiner un certain niveau de confort auquel nous sommes attachés, et les objectifs écologiques.

Biosphere : Action globale dites-vous ? Vous avez été en place de septembre 2018 à juillet 2019. Pendant cette période combien de fois avez-vous tranché sur un sujet particulier ? Jamais ! Le combat écologique est une lutte à la fois globale et sectorielle ; tous nos secteurs d’activité ou presque sont dépendants de l’énergie fossile et donc responsables des émissions de gaz à effet de serre. Il faut expliquer à nos concitoyens que le nécessaire changement de comportement implique une baisse du niveau de vie, donc du niveau de confort de la classe globale. Un ministre de l’écologie devrait parler de sobriété partagée, il n’est pas là pour faire plaisir.

François de Rugy : Faut-il changer de modèle de développement ? Je suis un pragmatique. Je préfère me concentrer sur les leviers d’action que sur les débats philosophiques.

Biosphere : Le concept international de développement durable en 1987 n’était pas une question philosophique, mais la manière de concilier le mode de fonctionnement économique et la protection des intérêts des générations futures. Comme cela a été considéré comme perpétuation d’une croissance non durable, les risques planétaires sont désormais si important qu’il faudrait mettre en place de façon pragmatique une décroissance maîtrisée. Tous vos propos depuis le début consistent à minimiser les actions à entreprendre, c’est une forme de lâcheté.

François de Rugy : Cent cinquante citoyens tirés au sort vont travailler durant six mois pour tenter de rendre l’action de la France pour le climat plus efficace.Le FMI le dit : la taxe carbone est la mesure la plus efficace pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Elle sera donc en débat, parmi les autres mesures.

Biosphere : La convention citoyenne va se réunir 6 mois durant pour donner un avis pas avant un an…. alors que tant de spécialistes ont vu leurs études validées par l’accélération de la fonte des glaces et l’augmentation de fréquence et de puissance des phénomènes météo. C’est du temps et de l’efficacité gaspillés… Nos bâtiments resteront des passoires thermiques et nos routes encombrées de voitures….

François de Rugy : Si nous dépensons 11 milliards d’euros dans l’EPR à Flamanville, autant qu’elle produise de l’électricité. Quant au fait de commander ou non de nouveaux EPR, la décision sera prise en 2022, après les élections, puisque c’est un choix lourd pour la France.

Biosphere : Si le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, se prépare à construire de nouvelles centrales nucléaires, votre remplaçante Elisabeth Borne ne mâche pas ses mots :« J’invite Jean-Bernard Lévy à intégrer le scénario sur lequel travaille le gouvernement, 100 % renouvelables. L’énergie nucléaire n’émet pas de gaz à effet de serre, c’est un plus mais ça produit des déchets, on en a pour des centaines de milliers d’années, c’est un moins. Il se trouve que la politique énergétique, c’est plutôt le gouvernement et en particulier la ministre en charge de l’énergie que je suis qui doit la définir. »

Monsieur de Rugy, on ne vous regrette pas, votre esprit de compromis avait tourné à la compromission.

* LE MONDE du 29 juin 2019, François de Rugy : « Je revendique ma capacité à faire des compromis »

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5 réflexions sur “Dialogue avec l’ex-ministre François de Rugy”

  1. à propos de l’huile de palme,Total argue de la concurrence des autres pays qui gardent l’avantage fiscal. L’économie contre l’écologie, on se rend compte qu’il y a un nouvel équilibre à trouver entre rêve et réalité. Emploi et confort contre écologie et efforts. L’écologie ne tombe pas du ciel, c’est un sacrifice, faire croire que la verdure ce sera génial et magique, non l’écologie se paiera en confort, sera payée par tous.
    Si cette usine ferme en France et s’ouvre à l’étranger, nous aurons montré que nous sommes des écologistes crédibles, préparant un avenir sans huile de palme mais avec des forêts que nous aurons essayé de préserver.

    1. Oui mais, faut quand même être un peu indulgent avec nos «décideurs », faut faire preuve aussi d’un peu de «pragmatisme ». Paris ne s’est pas fait en un jour, et puis on ne peut pas avoir l’huile et l’argent de l’huile. Au lieu de déplorer cette décision, réjouissons-nous de l’abandon d’EuropaCity. Allez , champagne !
      Quoi que… quand on pense à tous ces emplois de perdus, là aussi . Et à tous ces mètres carrés dédiés à la culture… et à tous ces arbres qu’ils avaient promis de planter… pour compenser. 🙂

  2. Un amendement (voté à la sauvette) prévoyait le report à 2026 de la fin de l’avantage fiscal dont bénéficie l’huile de palme, tout cela pour plaire à Total et son usine de La Mède. Gérald Darmanin, avait donné un avis favorable au nom du gouvernement,. En deuxième lecture, Elisabeth Borne, ministre de la transition écologique, est encore venue défendre cet amendement. L’Assemblée nationale a finalement rejeté vendredi 15 novembre cet amendement au projet de loi de finances (PLF) pour 2020.
    La prise de position du gouvernement ne nous étonne pas, il reste foncièrement business as usual comme le dénonçait Nicolas Hulot en démissionnant de son poste de ministre de l’écologie. François de Rugy, Elisabeth Borne, même combat, anti-écolo !

  3. A quoi bon nous parler de François de Rugy ? C’est là le genre de personnage destiné très jeune à ne rien faire de ses dix doigts. La politique lui allant comme un gant, il lui fallait juste trouver un nid bien douillet. En 1991 à l’âge de 18 ans il adhère à Génération écologie. Parce que l’écologie c’est à la mode, et parce que l’écologie, la «pragmatique », c’est l’avenir, c’est donc là qu’il pense pouvoir concrétiser ses ambitions. Et en effet, 28 ans plus tard, quel parcours ! Celui d’un politicard tout ce qu’il y a de plus ordinaire, banal, «moderne » pourrait-on dire. Et bien sûr celui d’un écotartufe de haut niveau, parfait pour le fauteuil de ministre de l’écologie. Seulement voilà, à cause de quelques homards … C’est quand même con, quand on y pense. 🙂

  4. De Rugy confond inertie et marche à petits pas .
    Comme d’ habitude , du blabla politichien , de l’ avalage de vide , de la confiance aveugle en la technocul pseudotriomphante (teralol) : le véhicule électrique , par exemple !
    Inutile de discuter avec ces larves démocratiques , ils sont irrécupérables tant dans le domaine de l’ écologie que celui de l’ immigration – invasion .
    Espérons qu’ un jour , une révolte puissante du peuple français fasse rendre gorge à ces scélérats !

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