École obligatoire et déculturation

Michel Sourrouille, auteur en 2017 du livre « On ne naît pas écolo, on le devient », a décidé avant de mourir de partager sa pensée avec tous les Internautes qui fréquentent ce blog biosphere. La parution se fera chaque jour pendant le mois de juillet. Il dédie ce livre aux enfants de ses enfants, sans oublier tous les autres enfants… car nous partageons tous la même maison, la Terre, si belle, si fragile…

École obligatoire et gratuite, une entreprise de déculturation

Je suis sans doute mal placé en tant qu’ancien professeur pour critiquer la sphère scolaire. Pourtant c’est ce que j’ai appris pendant ma vie professionnelle qui m’a fait rejeter un système où on croit que ligoter des enfants à une chaise pendant des heures et des heures, et des années qui s’ajoutent aux années, est un exercice épanouissant qui permet à nos jeunes générations d’être de plus en plus intelligentes. L’éducation est l’une des nombreuses fonctions sociales que l’Etat a usurpées et qui doit être de nouveau assumée au niveau de la famille et de la communauté, en pleine adéquation avec un écosystème d’appartenance.

« La surproduction industrielle d’un service a des effets seconds aussi catastrophiques que la surproduction d’un bien. Les nouveaux systèmes éducatifs sont des outils de conditionnement puissants et efficaces qui produiront en série une main d’œuvre spécialisée, des consommateurs dociles, des usagers résignés. Leur séduction cache la destruction, de façon subtile et implacable, des valeurs fondamentales. Qu’apprend-on à l’école ? On apprend que plus on y passe d’heures, plus on vaut cher sur le marché. L’individu scolarisé sait exactement à quel niveau de la pyramide hiérarchique du savoir il se situe, et il connaît avec précision sa distance au pinacle. On apprend à accepter sans broncher sa place dans la société. » [Ivan Illich, La convivialité (Seuil 1973)]

Les révolutionnaires de 1789 ont inventé l’instituteur qui a pour mission « d’ instituer » la nation. La France impose en 1833 à toutes les communes de posséder une école primaire. Les républicains veulent arracher en 1880 l’individu à ses particularismes. La nation française se forgera à travers l’extension de la langue française. En apparence, l’école obligatoire pour tous est une libération, c’est offrir aux citoyens des chances égale de promotion. L’école donne le moyen aux enfants d’agriculteur d’élever leur niveau de connaissances et de quitter la terre. En réalité, le paysan se retrouve esclave de la révolution industrielle. L’exode rural soutenu par le processus de scolarisation obligatoire a été un mécanisme de déculturation/acculturation qui a ébranlé en profondeur l’organisation interne des campagnes. On a condamné à mort les langues locales, de l’Occitanie à la Bretagne. En même temps s’opérait une coupure dans le milieu familial. L’enfant, soumis à la propagande scolaire, en arrivait à avoir honte de parler la langue de ses parents et paradoxalement le père ou la mère, qui quelquefois n’entendait pas un mot de Français, reprochait amèrement à l’enfant puni en classe pour l’utilisation de sa langue maternelle qu’il ne serait « bon qu’à garder les vaches », tâche que faisait pourtant la famille. Les ruraux devenaient victimes consentantes d’une école élémentaire qui soutenait la révolution industrielle et l’abandon de la terre : les manufactures avaient besoin de bras. L’école obligatoire a favorisé l’abandon de la terre nourricière pour des activités de plus en plus parasitaires. Maintenant les programmes scolaires diffusent au niveau mondial des valeurs complètement inadaptées à ce qu’il faudrait.

« Dans The Sense of Wonder, Rachel Carson nous rappelait dès 1956 que l’enfant comprend et détient une vérité que les adultes oublient trop fréquemment : nous faisons tous partie de la nature. Mais aujourd’hui les écoles sont les cathédrales d’un esprit mécaniste et fragmentaire, elles jouent un rôle dominant dans l’érosion de la perception de l’écheveau du vivant. Ce faisant, nous oublions l’exhortation de Rachel Carson qui soulignait que « pour l’enfant, il importe moins de savoir que de sentir ». Au bout du compte, même le discours environnemental à l’école est arc-bouté sur l’anthropocentrisme. Ainsi tout le discours visant à sauver la forêt tropicale est purement instrumental, « La forêt contient des plantes rares capables de soigner certaines pathologies humaines ». Une école soucieuse de la Terre défendrait la convergence des disciplines, organiserait des expériences festives réaffirmant l’intégration de la société humaine dans la nature. De tels enseignements comprendraient un art contemplatif, la danse, des exercices de respiration profonde, la méditation… » [David E.Selby, professeur en sciences de l’éducation in STOP de Laurent de BARTILLAT et Simon RETALLACK (Seuil 2003)]

La scolarité formatée par des spécialistes ne reconnaît que l’éducation sanctionnée par un diplôme, ce qui dévalorise celui qui a de l’expérience ou qui progresse en tant qu’autodidacte. Elle forme des cohortes de producteurs-consommateurs dociles, elle modèle totalement la vision que l’homme a de la réalité, elle écarte les jeunes de leur milieu naturel. Or aujourd’hui la société thermo-industrielle est en train d’échouer, le chômage est structurel, l’approvisionnement alimentaire pour des villes tentaculaires est de plus en plus complexe et fragile. L’école actuelle ne prépare pas au monde de demain, qui subira chocs pétroliers et réchauffement climatique.

« Les métiers de demain ne permettront pas d’avoir de plus en plus de mobilité, un écran télé de plus en plus grand et de plus en plus de bifteck dans son assiette. Quand le prix de l’énergie va monter, le travail va diminuer en ville et augmenter dans les villages, qui sont plus près des ressources stratégiques. Pense à cela pour ne pas te tromper d’études, car il faut se former pour exercer un métier de demain. Cela implique d’accepter de ne pas faire des études longues à la fac, mais de devenir agriculteur ou menuisier. » [Le changement climatique expliqué à ma fille de Jean-Marc Jancovici (Seuil, 2009)]

J’ai perdu trop d’années en faculté, rien de ce qui y était enseigné n’était vraiment utile. Il me fallait ingérer la loi de la rente foncière et celle des avantages comparatifs, le prix naturel du travail et autres fadaises ! Les concepts qui sont utilisés en sciences économiques me semblaient frelatés, contradictoires, indécis. L’urgence écologique n’implique pas l’allongement de la scolarité et l’enseignement supérieur ouvert à tous. Une structure qui forme des écocitoyens se contente de dispenser des notions de santé, d’agriculture, d’utilisation rationnelle de l’eau, d’habileté manuelle. Il est préférable que l’école soit dotée de jardins potagers plutôt que d’une bibliothèque aux écrits inaccessibles. Penser librement, c’est aussi contester cette fabrique à institutionnaliser les inégalités, l’école.

(à suivre… demain sur ce blog biosphere)

Déjà paru :

On ne naît pas écolo, on le devient, introduction

Abécédaire, la façon la plus simple pour s’y retrouver

Abeille, qui ne pique que si on l’embête

Abondance, s’éloigne dès qu’on lui court après

Absolu, un mot à relativiser, un mot indispensable

Acteurs absents, dont on a eu tort d’ignorer l’existence

Adolescence, moment de révolte ou de soumission ?

Alcool, dur pour un écolo de refuser de trinquer !

Amour, une construction sociale trop orientée

Animal, une facette de notre humanité trop ignorée

Austérité, mot qui fait peur et pourtant source de bonheur

Barbe, un attribut des hommes qu’on voulait faire disparaître

Cannabis, une dépénalisation qui créerait l’usage

Chasse, activité dénaturée par des chasseurs motorisés

Compétition, système inhumain au service d’une société inhumaine

Croissance, l’objectif économique le plus débile que je connaisse

Démographie, le problème central qui est systématiquement ignoré

Devoir, la contre-partie nécessaire de nos droits

Doryphore, symbole d’une agriculture post-moderne

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11 réflexions sur “École obligatoire et déculturation”

  1. Parti d'en rire

    – « Le changement climatique expliqué à ma fille » de Jean-Marc Jancovici (Seuil, 2009).
    Et des fois que sa brave Marion (comme il dit) n’ait pas compris, Papa Janco lui réexplique le truc dans une nouvelle édition augmentée en 2017. Par simple curiosité, que fait-elle aujourd’hui la fifille à Janco ? Agricultrice ou bien menuisière? Mais au fait, je croyais qu’il en avait deux, des fifilles.

    – « C’est maintenant ! Trois ans pour sauver le monde »… de Janco et Alain Grandjean
    (Seuil, 2009). Treize ans plus tard, il serait temps de ne nous le rééditer celui là aussi, non ?

  2. Un des problèmes majeurs, c’est l’étalement urbain, mais ce n’est pas un hasard ! Nos politiciens ont une vision monétariste de l’économie (mais n’ont aucune vision physique de l’économie), alors les maires des villes se disent que plus ils ont d’habitants et plus ils ont de foyers fiscaux à leur disposition pour alimenter le budget de leurs villes ! MAIS, les maires ne voient pas et ne comprennent pas toutes les conséquences dans le réel ! Les maires ne voient pas toutes les complications physiques de l’étalement urbain. Les maires ne se posent aucune question pour les approvisionnements en nourriture, en eau, en énergies ainsi que les pollutions à gérer de tous leurs habitants supplémentaires. Les maires se réjouissent uniquement de foyers fiscaux supplémentaires, c’est leur seule et unique vision. Donc non l’école n’est pas la seule explication à l’exode rural, l’école aura été un outil de l’exode rural mais n’en est pas la cause et le fondement.

    1. En vérité, il faudrait que le gouverne retire la décision de construction aux maires. Car les maires des villes se disent que pour attirer de nouveaux foyers fiscaux, alors il faut financer de nouveaux aménagements (écoles, autoroutes, hôpitaux, etc). Ce sont les maires des villes qui provoquent l’exode rural ! Les maires veulent uniquement rendre leurs villes de plus en plus attractives pour attirer de nouveaux foyers fiscaux ! C’est l’unique obsession des maires attirer de nouveaux foyers fiscaux par l’étalement urbain en rendant leurs villes de plus en plus attractives ! D’ailleurs ils sont prêts à tout pour ça, invention de nouveaux festivals, alors le festivisme en est aussi une stratégie ! Maintenant les maires veulent tous aussi leur gay-pride, je ne comprends pas pourquoi on devrait fêter une orientation sexuelle mais bon… Alors les maires veulent aussi de nouvelles festivités.

    2. Il serait temps que le gouvernement mette son nez dans cette gestion des villes calamiteuses. Les maires ont trop de pouvoir, ils se prennent pour des barons alors qu’ils ne sont simplement que de simples gestionnaires. Les maires se prennent pour des barons en se disant que « C’est ma ville ! » Désolé mais la ville ne leur appartient pas, ils ne sont que de simples gestionnaires ! C’est au gouvernement de s’organiser contre l’étalement urbain, et d’organiser l’exode urbain pour mieux répartir la population sur le territoire, notamment en luttant contre les déserts médicaux et déserts scolaires. Au gouvernement de mener des politiques pour rétablir du travail en milieu rural afin d’organiser des circuits courts pour économiser de l’énergie et lutter contre la pollution. Mais pour y parvenir, il va falloir que ce gouvernement empêche l’obsession des maires de capter de nouveaux foyers fiscaux, revoir leurs objectifs.

      1. D’accord pour dire que «c’est au gouvernement de s’organiser contre l’étalement urbain, et d’organiser l’exode urbain pour mieux répartir la population sur le territoire […] etc.» . C’est de la politique.
        Par contre je ne crois pas que les maires (TOUS les maires) sont obsédés par l’idée d’avoir toujours plus d’habitants ou de nouveaux foyers fiscaux.
        Dans les villages de campagnes (qui se meurent) peut-être, et ça peut se comprendre. Tu le dis toi-même, plus d’habitants c’est la garantie que l’école ne ferme pas, ou puisse rouvrir, l’école, la poste, l’épicerie, le bistrot etc.
        Plus d’habitants c’est en même temps plus de contribuables, et donc plus de recettes, donc plus de possibilités de développement etc. (à suivre)

      2. Par contre dans les grandes villes cette logique ne tient pas. Déjà parce qu’elles ne disposent pas de l’espace pour s’agrandir. Un autre phénomène est ainsi apparu, la gentrification. Les pauvres citadins sont poussés dehors, pour laisser la place à de nouveaux riches. Les anciens quartiers populaires deviennent des repères de bobos.
        Et c’est dans les banlieues que tout ce monde s’entasse. Et parce que là aussi l’espace est compté, c’est là qu’on peut admirer tout ce béton. Ces barres affreuses où s’entassent les classes populaires, les chômeurs etc. et ces lotissements tout aussi moches où s’entassent les petits bourgeois, petits propriétaires, poings et mains liés au patron et au banquier.

      3. Ben si justement dans les grandes villes cette logique se tient ! Par exemple à Amiens; il y avait des bois et des champs intra-muro, et ben là la mairie vient de détruire tous les bois autour de chez moi pour bâtir de nouveaux logements (quartier Jean Moulin) et des champs à Amiens pour bâtir un grand espace commercial en béton pour des vêtements comme Celio, Cultura, Jardiland etc… Autres exemples superficie de la ville d’Arles 758m2 pour 55886 habitants, Paris seulement 200km2 pour 1,2 millions d’habitants et Amiens 100km2 pour 115000 habitants. Comme tu peux voir à Amiens et Arles il y a encore beaucoup de marges pour construire comparativement à Paris. C’est vrai à Paris on ne peut plus construire quelque chose de plus mais dans les autres villes de France si !

      4. Après, peut-être devrais reformuler ce que j’ai dit, autrement dit l’État devrait empêcher les villes de bâtir d’avantage et redéployer l’argent dans les villages pour qu’ils puissent se développer ! Car là les villes poursuivent le drainage d’habitants tout ça pour avoir de foyers fiscaux pour bâtir des Zenith, des stades de foot, des zones commerciales en béton, etc… Le problème étant que l’augmentation de la densité de la population baisse la qualité de la vie, notamment par la pollution, enfin des pollutions olfactives, bactériologiques, sonores, etc en plus d’être pressés comme des citrons dans les infrastructures, et même habitations plus petites.

      5. La commune d’Arles est la plus étendue de toutes les communes de France métropolitaine (759 km²). Ce qui ne veut pas forcément dire que la ville d’Arles a encore beaucoup de marge pour s’étendre. Amiens le fait et tu vois comment. Ses territoires artificialisés sont passés de 55,3% en 1990 à 61,9% en 2018. Je pense qu’on peut encore gagner en bétonnant le canal de la Somme.
        Ceci pour dire qu’entre le petit village au fin fond de la campagne et la grande ville (Paris, Lyon, Bordeaux…) il y a bien sûr des villes moyennes, des petites villes, des gros villages, des gros bourgs etc. Comme les départements et les pays, certaines communes sont densément peuplées, d’autres moins, certaines ont un parc, voire plusieurs, des champs, des lacs, des marais etc. Certaines communes ont une superficie bien plus grande que Paris, alors que le village est tout petit.

  3. Esprit critique

    Que l’école soit un lieu de formatage, c’est évident. Mais n’allons pas non plus la rendre responsable de tous nos problèmes. Dire que c’est l’école qui a ébranlé en profondeur l’organisation interne des campagnes, notamment en poussant les jeunes campagnards vers les villes, ou plutôt les usines, est un raccourci que je ne partage pas. Pour moi, ce qui a ébranlé en profondeur l’organisation interne des campagnes, c’est la misère, tout simplement. En Angleterre, le mouvement des enclosures a plongé des millions de petits paysans dans la misère, les poussant vers les villes pour survivre. Cette misère qui obsédait tant Malthus. Misère misère ! On voit bien avec cet exemple que le responsable n’est pas l’école, mais le Capitalisme, tout simplement.

    1. Dans les campagnes françaises, autrefois, c’était l’aîné qui prenait la suite. Et comme on sait, les familles étaient nombreuses. Les cadets étaient voués à être de simples domestiques. C’est comme ça qu’on appelait alors les ouvriers agricoles. Domestique ou larbin c’est pareil. Au mieux ils pouvaient devenir métayers, en espérant qu’avec un peu de chance et beaucoup de travail ils pourraient un jour acheter cette terre qu’ils auront fait fructifié. Les plus téméraires pouvaient aussi quitter leur terre natale et partir à l’aventure, en Amérique par exemple.
      Quant aux filles, il valait mieux pour elles qu’elle soient héritières et jolies, pour avoir une chance d’épouser un riche propriétaire, et lui donner un bel aîné.
      En attendant, on peut toujours lire Bourdieu :
      Célibat et condition paysanne (1962) – accessible sur persee.fr

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