Écologie, le ministère de l’impossible

Marine Braud a été au cœur des politiques écologiques. Conseillère dans le cabinet d’Elisabeth Borne au ministère de l’écologie puis à Matignon, bras droit de Barbara Pompili au moment de la rédaction de la loi Climat et résilience, conseillère à l’Elysée, directrice de cabinet de Sarah El Haïry à la biodiversité… Elle a publié « Qui aurait pu prédire ? Leçons de dix ans de politiques écologiques depuis l’accord de Paris ».

Matthieu Goar : Ce livre décrypte les immenses défis politiques de la transition écologique.Une transition bousculée par la « tragédie des horizons » avec un long terme entravé par l’instabilité politique ; une transition qui doit sans cesse réfléchir à l’acceptabilité ; une transition qui a besoin de la mobilisation des fonctionnaires de l’Etat et de l’ensemble des ministres… La loi Climat et résilience est attaquée de toutes parts, avec des « acteurs publics se renvoyant la balle » et laissant le champ libre aux extrêmes. « A force de prudence, par peur de braquer des citoyens qu’on sait évidemment attachés à leur voiture, un silence s’est installé dans lequel les discours populistes se sont engouffrés. Nous avons perdu la bataille de l’opinion », tranche Marine Braud, qui avait été une des premières macronistes à théoriser l’importance d’une planification écologique finalement mise en place en 2022.

L’historique du ministère de l’impossible

Rien de nouveau sous le soleil. Après sa création en 1973, le premier ministre de l’écologie Robert Poujade écrit dans son livre-témoignage de 1975, « Le ministère de l’impossible »  :

« Vous n’aurez pas beaucoup de moyens. Vous aurez peu d’action très directe sur les choses. » prévient le président de la République Georges Pompidou. Les autoroutes se multiplient, le ministère de l’Environnement a le droit d’émettre un avis sur le tracé, en aucun cas de s’interroger sur son bien-fondé. Pompidou martèle qu’« il faut adapter la ville à l’automobile » ; on ferme des voies de chemin de fer ; on développe l’agriculture intensive…

Vingt ans plus tard, Corinne Lepage tire de son expérience gouvernementale en 1995-1997 un livre « On ne peut rien faire, Madame le ministre »  :

« Le principe d’intégration qui veut que l’environnement soit intégré en amont de tous les choix publics est piétiné… Les ministères de l’agriculture, de l’industrie, des transports, de la santé, gèrent désormais seuls ou presque les pesticides et les nitrates, les choix énergétiques, le bruit des avions et les pollutions de la mer… Le ministère de l’agriculture sera celui des agriculteurs, le ministère des transports celui des transporteurs 

Nommé ministre de l’écologie et du développement durable en 2004, Serge Lepeltier ose dans son allocution de départ :

« Ceux que l’on dérange, les représentants d’intérêts particuliers, ne souhaitent qu’une chose, c’est que ce ministère n’existe pas. C’est ma crainte. On ne le supprimera pas, c’est impossible politiquement. Mais, sans le dire, on risque de n’en faire qu’une vitrine. »

Chantal Jouanno, secrétaire d’Etat chargée de l’écologie en 2009-2010 :

« On m’a fait venir au gouvernement en me disant « on veut une écolo moderne ». En fait, ils voulaient l’image, mais pas le son. Et moi, j’ai produit du son ! J’étais en désaccord avec le premier ministre François Fillon sur la construction du circuit de formule 1 dans les Yvelines, ou la taxe carbone, je l’ai dit. On me l’a reproché. « Maintenant que tu es ministre, tu n’es plus une militante, mais une politique » m’a dit François Fillon. Sous-entendu : tu dois savoir taire tes convictions. .. »

Nicole Bricq, ministre (socialiste) de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie du gouvernement Hollande, n’a duré qu’un mois (16 mai 2012 au 18 juin 2012). Elle a été virée par le premier ministre (socialiste) Jean-Marc Ayrault pour avoir annoncé la suspension des permis d’exploration d’hydrocarbures, une décision pénalisant l’entreprise pétrolière Shell, qui prospectait au large de la Guyane. Sa remplaçante entre juin 2012 et juillet 2013, la socialiste Delphine Batho, a été aussi limogée par Jean-Marc Ayrault… parce qu’elle contestait la faiblesse du budget qui avait été attribué à l’écologie ! Dans son livre de 2014, « Insoumise », elle relate le clash :

« Sur RTL, j’affirme sciemment le 2 juillet 2013 que le budget du ministère de l’écologie était « mauvais”, car en baisse de 7 %. Faire de mon budget la plus forte coupe budgétaire de toute la loi de finances est lourd de sens politique ». Quelques minutes plus tard, je reçois un SMS de Jean-Marc Ayrault : « Tes déclarations sur ton budget sont inadmissibles, je te demande de rectifier. » A 18h08, le communiqué de la présidence de la République tombe à l’AFP : « Sur proposition du Premier ministre, le président de la République a mis fin aux fonctions de Madame Delphine BATHO… » Comme le constate l’ex-ministre, « la Bourse ne fera jamais le choix de la transition énergétique. Je sous-estimais, avant d’occuper les fonctions de ministre de l’Ecologie, la vigueur du lobby pétrolier en France. Les lobbies industriels sont forts et puissants. Mais ils sont surtout forts de la faiblesse des gouvernants en face d’eux. »

Son successeur de juillet 2013 à mars 2014, Philippe Martin, a dénoncé de même ces gens-là qui « chuchotent à l’oreille des puissants que cela va nuire à l’emploi, à la croissance, ils parlent mal de vous dans les dîners en ville, ils essaient d’influer les parlementaires ». Le lobbying est omniprésent.

Emmanuel Macron devient président le 14 mai 2017. Le 17 mai, Nicolas Hulot est nommé ministre d’État, ministre de la Transition écologique et solidaire.

« Seul à la manœuvre », ainsi Nicolas Hulot qualifiait-il son passage au ministère de la Transition écologique en annonçant à la radio le 28 août 2018 sa décision de démissionner du gouvernement. Écologiste sincère et médiatiquement reconnu, le nom de Nicolas vient allonger la liste des ministres de l‘écologie repartis frustrés, dépités par leur expérience au gouvernement, ne parvenant pas à inverser durablement le cours des choses : l’effondrement de la biodiversité se poursuit, l’artificialisation des sols continue, la France est en retard sur les énergies renouvelables, la consommation de pesticides est en augmentation… Dans son ultime témoignage médiatique, Mr Hulot dénonçait lui aussi « la présence des lobbys dans les cercles du pouvoir ». Sous la présidence d’Emmanuel Macron, un palier a été franchi. Les relations entre la haute fonction publique et les grandes entreprises sont plus fortes, ce sont les mêmes copains de promo, les mêmes dîners en ville, c’est assumé et il n’y a pas de contrepoids politique.

En juillet 2022, Christophe Béchu est nommé ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires. Face au Black Friday, Christophe Béchu dégaine les « dévendeurs », clip télé  en faveur de la réparation et du réemploi :

« Le dérèglement climatique nous impose des choix de société. Si nous voulons mener à terme notre transition écologique, nous n’avons pas d’autre choix que d’aller vers plus de sobriété dans notre façon de consommer... » La Confédération des PME réclame aussitôt l’arrêt de cette campagne de communication.

En 2024, Léo Cohen fait un constat similaire de blocage après avoir passé « 800 jours au ministère de l’impossible ». Membre des cabinets de Barbara Pompili, lorsqu’elle était secrétaire d’État à la Biodiversité, de 2016 à 2017, puis de François de Rugy, ministre de la Transition écologique, de 2018 à 2019, il ne peut que constater :

« J’ai été deux fois conseiller dans deux gouvernements différents, issus de deux majorités différentes, et j’ai observé à chaque fois les mêmes dysfonctionnements… » La même impuissance.

Pour un livre paru début 2024, Justine Reix a mené l’enquête sur le ministère de l’écologie pendant deux ans, à la rencontre de ministres, de députés, de lobbyistes. Elle constate que le ministère de l’écologie n’a cessé de voir son budget et ses effectifs fondre, année après année et l’espérance de vie du titulaire est une des plus courtes au sein du gouvernement. Alors, le fait de placer le ministère de l’écologie comme numéro deux ou trois relève seulement de la poudre aux yeux. Roquelaure est le siège d’un ministère transversal confronté à ses ennemis, l’économie, mais aussi l’agriculture, l’éducation ou les armées. Il y a concurrence temporelle entre l’écologie – dont les bénéfices se mesurent à long terme – et un système politique centré sur le court terme, dont la priorité est de faire baisser la dette et le taux de chômage pour voir ses dirigeants réélus.

Jusqu’à aujourd’hui en 2025, les ministres successifs ont été de désillusion en désillusion. Les présidents sont au service d’un système croissanciste pour lequel la destruction des équilibres naturels n’a aucune importance. Industriels, consommateurs et politiciens vivent dans le court terme…

4 réflexions sur “Écologie, le ministère de l’impossible”

  1. – Quand écologie rime avec ânerie (leblogauto.com 25 octobre 2005)
    – Quand écologie rime avec hypocrisie (caradisiac.com 07/10/2008)
    – Quand écologie rime avec business et biologique avec hypocrisie (laterredabord.fr 2010)
    – Quand écologie rime avec marketing (intotheminds.com 2011)
    – Quand philanthropie rime avec écologie (charliehebdo.fr 15 mai 2025)
    – etc. etc. etc.

    Si ce n’est 50 depuis Poujade… voilà donc 20 ans au moins, qu’écologie rime avec tout et n’importe quoi. Autrement dit qu’elle ne ne rime plus à rien. (à suivre)

    1. (suite) D’autres le disent avec d’autres mots… et en viennent à poser des questions :
      – « Il est temps d’inventer des nouvelles façons de parler d’écologie, d’imaginer les termes qui permettront de dépasser les débats clivants. »
      ( Faut-il encore parler d’écologie ? – bastillemagazine.com/2025/09/05 )

      – « Le débat est vif, voire explosif. Certains intellectuels veulent enterrer l’idée de nature : nous sommes tous des vivants. D’autres ont besoin de la penser comme une extériorité pour la protéger. Retour sur des enjeux théoriques aux implications très concrètes – et politiques. Les mots manquent parfois. [et blablabla] »
      ( Faut-il en finir avec la nature ? – Le MONDE 06 décembre 2025 )

      ON n’a donc plus qu’à inventer et officialiser une novlangue.
      Ce qui ne devrait pas être bien compliqué, vu qu’elle est déjà bien dégrossie.
      Misère misère !

  2. Depuis celui de Poujade, en 1975, ça nous en fait combien finalement… de bouquins sur le ministère de l’Écologie ? Sans compter les articles, les témoignages, les « révélations » pour nous raconter toujours la même chose. À savoir que tout ça n’est que du flan, pollué à mort par les lobbies, et pas que de la chimie, une vaste fumisterie, juste pour faire joli. Bref, le ministère de l’impossible !
    Et tant qu’ON y est, à compter… combien de bouquins (d’arbres) pour nous raconter que la Maison brûle, que tout fout le camp, qu’il y a urgence et patati et patata ?
    Autant que de rapports je suppose. Et sans compter les articles, les chansons, les films…
    Et comble de l’hypocrisie… les pubs. Pensez à covoiturer !
    – Top des meilleures publicités écologiques (/adintime.com 08/04/2025)

    Bref, l’écologie est non seulement synonyme d’impossible, mais pire… d’hypocrisie.

    1. Et encore ON n’a pas tout vu. Attendez, braves gens, de voir l’envergure du ministre de l’Hypocrisie que vous vous serez « choisi » en 2027. Parce que j’ose encore espérer que si le RN l’emporte… il ne fera pas sauter ce ministère. Même Trump et Poutine n’ont pas encore osé le faire, ni même Kim Jong Un. Ben non, l’Écologie c’est sacré !
      (Même si l’Agence de « protection » de l’environnement des États-Unis n’est pas un ministère, pour ce qui est de l’environnement et de notre santé le résultat est le même.)
      Raison de plus pour réfléchir sur l’intérêt de participer à ce Cirque. A voté ! Hi-han !

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