Edgar Morin, 104 ans, tout son mordant

Né en 1921, Edgar Morin reste toujours en pleine forme en avril 2026 et il peut même répondre à une interview du MONDE de manière très judicieuse. Voici un résumé.

Le MONDE : Comment analysez-vous le climat politique du moment  ?

Edgar Morin : Un grand courant de régression néoautoritaire se répand dans le monde, néototalitarisme chinois, dictature poutinienne, etc. Il sera peut-être bientôt minuit dans le siècle.

Le MONDE : La France est-elle également menacée ?

Edgar Morin : Oui, parce que le national-populisme favorise l’une des deux France, celle qui fut longtemps monarchique, aristocratique et religieuse, une France pétainiste pendant la guerre. Les antihumanistes réactionnaires la voient monolithique dans son unité. Il faut redéfinir ce que j’appelle un humanisme régénéré conscient de l’identité d’origine et de la communauté de destin de tous les humains.

Le MONDE : Le Moyen-Orient est plongé dans une guerre sans précédent depuis les attaques d’Israël et des Etats-Unis contre l’Iran.

Edgar Morin : Le régime ignoble des mollahs subit les frappes ignobles de Donald Trump et de Benyamin Nétanyahou. Le pro-israélisme est un fondement du trumpisme.

Le MONDE : Le régime iranien, avec son programme nucléaire, n’est-il pas une menace existentielle pour Israël ?

Edgar Morin : L’Iran et Israël sont l’un pour l’autre une menace.

Le MONDE : « Je considère que je fais plus honneur à l’identité juive par mon œuvre universaliste que ceux qui injurient ou calomnient au nom d’une identité close et exclusive », avez-vous écrit.

Edgar Morin : Je me définis selon une unité plurielle. Je suis d’abord un être humain pour qui, comme le disait Montaigne, tout homme est mon compatriote ; puis je suis français, juif, méditerranéen, nourri par un humanisme universaliste qu’apportèrent le marrane Montaigne et l’apostat Spinoza, humanisme qu’a entretenu ma culture française faite de la fréquentation des œuvres de Voltaire, Diderot…

Le MONDE : Pourquoi soutenez-vous que la politique est ce qu’il y a de plus sous-développé dans notre société ?

Edgar Morin : Dans le vide actuel de pensée, la politique est réduite à l’économie, et même à la seule économie néolibérale. Mais ce n’est pas seulement la politique qui est sous-développée dans notre société, c’est la pensée, c’est l’équité.

Le MONDE : De quoi doutez-vous ?

Edgar Morin : Je doute de toute assertion tant que je n’ai pas la preuve de sa véracité. Je doute de l’humanité tout en croyant en elle.

Le MONDE : Dans quelle mesure l’avancée des sciences contemporaines invalide-t-elle ou confirme-t-elle vos intuitions ?

Edgar Morin : L’homme peut être manipulé par ses instruments de manipulation. L’intelligence artificielle est l’ultime création humaine qui confirme que nous pouvons être instrumentalisés par nos instruments.

Le MONDE : Dans quel registre l’homme peut-il être aujourd’hui manipulé par ses propres instruments de connaissance ?

Edgar Morin : Nous subissons embouteillages automobiles et embouteillages d’informations. Les outils sont devenus des armes pour tuer des humains et ravager la nature, ont créé la menace écologique sur la biosphère et l’humanité, tout comme la machine libératrice d’énergies humaines a permis l’asservissement des ouvriers voués à des tâches monotones ou épuisantes.

Le MONDE : La question écologique semble avoir été éclipsée. Pour quelles raisons ?

Edgar Morin : Les guerres en cours, l’industrie des armements, la puissance des gros céréaliers de la FNSEA, l’hyper-centralité du pouvoir d’achat, c’est tout cela qui occulte le problème écologique et inhibe les prises de conscience.

Le MONDE : En 1972, vous avez écrit « L’An I de l’ère écologique ». Dans quelle ère sommes-nous entrés à présent ?

Edgar Morin : Nous sommes dans l’anthropocène, qui signifie que ce sont les activités humaines qui déterminent le sort de la planète.

Le MONDE : Qu’est-il permis d’espérer, aujourd’hui ?

Edgar Morin : J’espère l’inattendu.

Question sociétales (même à 104 ans, on n’y échappe pas!)

Le MONDE : Que pensez-vous de la question trans ?

Edgar Morin : Je suis pour tout ce qui est « trans », c’est-à-dire ce qui relie. Mais si vous parlez précisément de la question du transsexuel, je rappelle qu’il y a dans le masculin une part féminine atrophiée, y compris physiquement (seins), et dans le féminin une part masculine atrophiée, y compris physiquement (clitoris).

Le MONDE : Que pensez-vous du « droit à mourir dans la dignité » et de la loi sur la fin de vie ?

Edgar Morin : Une personne qui souffre excessivement, qui ne veut pas que sa vieillesse soit à la charge d’autrui a le droit de décider de sa propre mort.

Le MONDE : Vous avez 104 ans depuis le 8 juillet. Comment vieillir sans être vieux dans sa tête ?

Edgar Morin : Lorsque l’amour et la curiosité demeurent présents.

En savoir plus grâce à notre blog biosphere

Edgar Morin, 103 ans et la dent dure (7 juillet 2024)

extraits : «  Le noyau dur de Marine Le Pen est «souchien» alors que la France s’est constituée historiquement dans l’intégration de peuples étrangers les uns aux autres. Le RN méconnaît la réalité française qui est la diversité dans l’unité. Je crains que s’il occupe le pouvoir, il n’y installe un néo-autoritarisme. Mais être «contre» est insuffisant, il faut nécessairement un «pour»…

Une tribune d’Edgar Morin, à 102 ans ! (22 janvier 2024)

extraits : « Le progrès scientifique technique qui se développe de façon prodigieuse dans tous les domaines est la cause des pires régressions de notre siècle. C’est lui qui a permis l’organisation scientifique du camp d’extermination d’Auschwitz ; c’est lui qui a permis la conception et la fabrication des armes les plus destructrices, jusqu’à la première bombe atomique ; c’est lui qui rend les guerres de plus en plus meurtrières ; c’est lui qui, animé par la soif du profit, a créé la crise écologique de la planète...»

lettre ouverte à Edgar Morin (12 juin 2010)

extraits : Edgar, tu nous invites à résister, d’accord, mais à qui, à quoi ? Tu vaudrais décoloniser l’imaginaire, parfait, mais lequel ? Tu nous invites seulement à « épouser les combats de notre temps » (Le Monde du 11 juin 2010). Un peu court, pour un grand intellectuel hors norme. De ton temps, puisque tu es né en 1921, il était assez facile de savoir à quoi résister, le nazisme, la guerre coloniale en Algérie, le communisme stalinien. Mais aujourd’hui, alors que les générations présentes sont menacées d’une amnésie généralisée,  ton interview ne nous aide pas beaucoup à savoir à quoi résister ! Dans notre société dont tu soulignes la complexité, la publicité habille en blanc même les idées les plus révolutionnaires, les entreprises habillent en vert l’environnement et la nature, les politiques retournent leur veste ! Alors, que faire ?…..

8 réflexions sur “Edgar Morin, 104 ans, tout son mordant”

  1. Si le sociologue Morin (Nahoum de son nom de naissance) n’élude pas la part de violence dans l’« histoire conquérante » de l’islam, il évoque les métamorphoses du judaïsme, et estime qu’« il ne suffit pas d’avoir été persécuté pour ne pas devenir persécuteur » :
    « Je considère les siècles de persécution religieuse ou raciale subie par les juifs. Je considère la domination politique des Juifs réactionnaires qui ne peuvent concevoir ce qu’avait conçu Yitzhak Rabin : l’existence de deux Etats. Je considère la tragédie des Arabes palestiniens en partie chassés de leurs terres et réfugiés dans les camps, la poursuite de la colonisation israélienne de la Cisjordanie tendant à l’élimination. Je considère le massacre de 1 221 Israéliens par le Hamas le 7 octobre 2023, puis le carnage estimé à plus de 70 000 Gazaouis sous les assauts de l’armée israélienne.
    Je pense que le droit à l’existence d’Israël et le droit de naissance d’une nation palestinienne s’impose.
     »

  2. Parti d'en rire

    – « Edgar, tu nous invites à résister, d’accord, mais à qui, à quoi ? Tu vaudrais décoloniser l’imaginaire, parfait, mais lequel ? […] Des mots, juste des mots ! […] Nous pensons sur ce blog que c’est la démarche de Xavier Renou qui est la meilleure, intégrative et efficace. […]
    Edgar, pour résister et combattre, tu devrais nous parler des désobéissants, de leurs stages et de leur site […] Merci Edgar. » (lettre ouverte à Edgar Morin – Biosphère 12 juin 2010)

    Je suis curieux de savoir si Edgar a répondu. Et si oui, et si ce n’est pas trop curieux… ce qu’il a répondu à Michel (Biosphère). En 2010 je ne connaissais pas Biosphère, sinon j’aurais évidemment commenté cette lettre ouverte. Qui n’a récolté qu’un seul commentaire, misère misère !
    Même en 2010 la réflexion n’était pas dans l’air du temps. C’est vrai que Courouve aurait pu se lâcher, préciser… D’autant plus que pour exprimer sa pensée (point de vue) il n’était pas limité à 1000 caractères. Mais de là à mettre son commentaire entre guillemets…

    1. – « Résister au retour de l’obscurantisme en Europe. » (Courouve 13 juin 2010 à 02:10)
      – « De quel obscurantisme s’agit-il ? Ce « commentaire » de Courouve doit être précisé… »
      (Biosphere 14 juin 2010 à 11:07)

      Courouve n’a donc rien précisé, ni personne d’autre d’ailleurs. L’obscurantisme, le confusionnisme, le pétainisme, la défaite de la pensée, le grand n’importe quoi… c’est pourtant évident, non ?
      Et il aura fallu attendre 8 ans pour que Le MONDE nous donne un indice …
      – « le philosophe Alain Badiou propose de réactiver l’idée communiste. » (Le capitalisme, seul responsable de l’exploitation destructrice de la nature – Le MONDE 26 juillet 2018)
      – « Tout écologiste doit être communiste » (Badiou)

      Sauf que tout le monde ne l’entend pas comme ça.
      – Dire NON au capitalisme empêche de penser écolo (Biosphère 4 août 2018)
      Que voulez-vous… il n’y a pas que Malthus qui sente le soufre. 😉

  3. Uncategorized … Edgar Morin serait-il donc inclassable ? En tous cas c’est dans cette rubrique que nous le classe Biosphère. Moi je dirais qu’Edgar vieillit bien, je le classe donc dans les bons crus. 🙂
    Pas comme l’autre, le philosophe meRdiatique, qui à 67 ans raconte n’importe quoi depuis plus d’une dizaine d’années déjà :
    – « L’effacement progressif de la figure de « l’intellectuel universel », à l’image de Jean-Paul Sartre ou Albert Camus, encore incarnée aujourd’hui par Alain Badiou ou Edgar Morin, explique aussi ce passage du philosophe critique au bateleur médiatique. »
    (Nicolas Truong : Des intellectuels à la dérive ? Le MONDE 19 septembre 2015)
    (à suivre)

    1. (suite)
      Sur l’article précédent “Une tribune d’Edgar Morin, à 102 ans ! “ (Biosphère janvier 2024) j’ai évoqué Stéphane Hessel. Et son petit bouquin qu’il a écrit en 2010 (93 ans) … Indignez-vous !
      Hessel n’est plus de ce monde, mais nous avons toujours ses écrits, et même du son et des images. J’avais ensuite commenté cette phrase de Morin :
      – « Le progrès des connaissances a suscité une régression de la pensée. »
      Ce qui pour moi est d’une évidence… évidente ! 🙂
      (à suivre)

    2. Esprit critique

      Dit en passant… à part Nicolas Truong (“Des intellectuels à la dérive ?“), je remarque que pas grand monde ne semble vraiment voir ce qui est bon.
      Je trouve que c’est dommage, ne serait-ce que pour l’intelligence collective.
      Pourtant celui-là est encore tout jeune, 89 ans. Et pour un rouge, c’est le bon âge. 🙂
      – Alain Badiou, philosophe, professeur émérite à l’École Normale supérieure (rfi.fr 14/05/2023)
      – Badiou, Hessel, Morin : pourquoi ce succès ? Table ronde (humanite.fr 25 mars 2011)

      En tous cas pour moi, ceux-là sont de vrais intellectuels. Pas comme l’autre, à la dérive.

    3. Bref, là encore du mordant… de la lucidité, et de la profondeur !
      Comme quoi le temps ne fait rien à l’affaire (Brassens).
      Et aujourd’hui encore c’est Nicolas Truong qui nous le montre, en lui tendant le micro.
      Merci donc à lui, au MONDE, et à Biosphère de relayer cette interview.
      Et bien sûr merci à Edgar :
      – Edgar Morin : « Je doute de l’humanité tout en croyant en elle » (titre Le MONDE)

      Je trouve cette phrase très forte. Et pas parce qu’elle constitue le titre, que je n’ai vu qu’après. Pour moi elle est parfaitement cohérente avec ce qu’il dit à la fin :
      – « J’espère l’inattendu. »

      Cette fois je pense à ce que certains appellent « la crise de la foi » :
      – Le doute et la croyance (Par Sophie de Mijolla-Mellor – cairn.info)
      (à suivre)

      1. (et fin) J’en ai déjà dit quelques mots le 21 avril 2020 à 11:23 sur l’article “post-Covid, la conception d’Edgar Morin” (Biosphère).
        Sauf que là nous ne sommes plus dans le Uncategorized… mais plutôt dans la rubrique Spiritualité. Personnellement, je classerais tout ça dans une nouvelle rubrique… Réflexion. Ou Décolonisation des imaginaires, si vous préférez.

        Quoique, après réflexion… Biosphère a raison. Aujourd’hui la réflexion c’est ringard. C’est dépassé, c’est un truc de vieux débris, et puis c’est fatigant. Merci le Prêt à Penser, merci les réseaux, dits sociaux, merci l’IA et patati et patata.
        Alors pour être gentil je dirais donc que la réflexion c’est inclassable.
        Et même insupportable, ingérable, invivable ! 🙂

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