Edgar Morin nous a quitté à l’âge de 104 ans

Edgar Morin est mort le 29 mai 2026 à l’âge de 104 ans.

Lorsque naît à Paris Edgar Nahoum, le 8 juillet 1921 dans une famille juive originaire de Salonique. Son père est un commerçant du Sentier à Paris.Trait irréductible de son identité, le mot « juif » est pour lui un adjectif, non un substantif. « Je suis étranger à toute idée du peuple élu ». Lorsqu’il va vers ses 10 ans, sa mère Luna meurt d’une crise cardiaque. Le jeune Edgar se réfugie dans les romans, qu’il dévore à table, au lit ou même en classe, pendant les cours. Il devient ainsi un « omnivore culturel ».Edgar Nahoum devient « Morin » à la suite d’une méprise : une camarade de l’armée des ombres de Toulouse transforma son pseudonyme de « Manin », choisi en référence à un personnage de L’Espoir, d’André Malraux, en « Morin ». Il écrit en 1946 L’An zéro de l’Allemagne, un essai hérétique où il refuse les clichés en vigueur sur la mauvaise nature germanique et tente de comprendre comment la nation la plus cultivée en Europe, patrie de Goethe et de Beethoven, a pu engendrer la barbarie nazie.

Éternel étudiant et chercheur autodidacte, il trouve un refuge intellectuel au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en 1950, il arpente déjà tous les territoires, établit des passerelles entre le symbolique et le politique, le poétique et l’économique. La « pensée complexe », concept qu’il forgera plus tard en voulant « relier ce qui est tissé ensemble », est déjà en marche. Il s’éveille aussi sa conscience écologique. Il rédige, dans le cadre du Club de Rome, en 1972, L’An I de l’ère écologique, convaincu qu’un nouvel âge doit s’ouvrir face à la dévastation de la biosphère. Thème à présent répandu mais qu’ils n’étaient pas nombreux, dans ces années-là, à explorer. C’est sur ce magma de nouvelles cultures et sur les airs d’Angie des Rolling Stones que commence à s’ébaucher La Méthode (Seuil, 1977-2004).

Dans son grand œuvre théorique, Edgar Morin substituera au dépassement des contraires par la dialectique le « dialogique », qui vise à unir les principes antagonistes. Mais très vite, avec le renfort de Marx, qui remet la dialectique hégélienne « sur ses pieds » en privilégiant les conditions matérielles d’existence plutôt que l’Idée, le jeune Edgar se sent intellectuellement armé. Loin de l’hégélianisme, Morin assure qu’il n’y a pas de vérité du « Tout ». La totalité est toujours inachevée, morcelée, fragmentée. Mais « toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, il est impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties ».c

Chaque être humain, pour le meilleur ou pour le pire, dans l’abondance ou dans le dénuement, « porte en lui la planète tout entière ». Ainsi l’Européen aisé se lève en écoutant une radio de fabrication japonaise, boit son thé de Ceylan, enfile son jean made in USA, au moment où le miséreux du tiers-monde subit les cours du marché mondial, quitte son village à cause de la monoculture imposée par l’industrie agroalimentaire, danse sur des musiques syncrétiques en buvant du Coca-Cola. Tous les fragments d’humanité se sont déposés en eux.

Edgar Morin ne cesse de penser qu’il faut « relier les oasis de vie et de pensée » et qu’il convient même de les faire converger . Une nouvelle voie « dialogique », qui associerait « les termes contradictoires de mondialisation (pour tout ce qui est coopération) et de démondialisation(pour établir une autonomie vivrière sanitaire et sauver les territoires de la désertification), de “croissance” (de l’économie des besoins essentiels, du durable, de l’agriculture fermière ou bio) et de décroissance (de l’économie du frivole, de l’illusoire, du jetable), de développement (de tout ce qui produit bien-être, santé, liberté) et d’enveloppement (dans les solidarités communautaires) ».

Morceaux choisis de sa pensée

– Je me définis selon une unité plurielle. Je suis d’abord un être humain pour qui, comme le disait Montaigne, tout homme est mon compatriote ; puis je suis français, juif, méditerranéen, nourri par un humanisme universaliste qu’apportèrent le marrane Montaigne et l’apostat Spinoza

– Dans le vide actuel de pensée, la politique est réduite à l’économie, et même à la seule économie néolibérale. Mais ce n’est pas seulement la politique qui est sous-développée dans notre société, c’est la pensée.

– L’homme peut être manipulé par ses instruments de manipulation. L’intelligence artificielle est l’ultime création humaine qui confirme que nous pouvons être instrumentalisés par nos instruments.

– Nous subissons embouteillages automobiles et embouteillages d’informations. Les outils sont devenus des armes pour tuer des humains et ravager la nature, ont créé la menace écologique sur la biosphère et l’humanité, tout comme la machine libératrice d’énergies humaines a permis l’asservissement des ouvriers voués à des tâches monotones ou épuisantes.

– Les guerres en cours, l’industrie des armements, la puissance des gros céréaliers de la FNSEA, l’hyper-centralité du pouvoir d’achat, c’est tout cela qui occulte le problème écologique et inhibe les prises de conscience.

– Le régime ignoble des mollahs subit les frappes ignobles de Donald Trump et de Benyamin Nétanyahou. Le pro-israélisme est un fondement du trumpisme.

– Une personne qui souffre excessivement, qui ne veut pas que sa vieillesse soit à la charge d’autrui a le droit de décider de sa propre mort.

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Edgar Morin, 104 ans, tout son mordant (12 avril 2026)

extraits : Edgar Morin en 2026 : « Le national-populisme favorise l’une des deux France, celle qui fut longtemps monarchique, aristocratique et religieuse, une France pétainiste pendant la guerre. Les antihumanistes réactionnaires la voient monolithique dans son unité. Il faut redéfinir ce que j’appelle un humanisme régénéré conscient de l’identité d’origine et de la communauté de destin de tous les humains. (Mais) un grand courant de régression néoautoritaire se répand dans le monde, néototalitarisme chinois, dictature poutinienne, etc. Il sera peut-être bientôt minuit dans le siècle. »

Edgar Morin, 103 ans et la dent dure (7 juillet 2024)

extraits : «  Le noyau dur de Marine Le Pen est «souchien» alors que la France s’est constituée historiquement dans l’intégration de peuples étrangers les uns aux autres. Le RN méconnaît la réalité française qui est la diversité dans l’unité. Je crains que s’il occupe le pouvoir, il n’y installe un néo-autoritarisme. Mais être «contre» est insuffisant, il faut nécessairement un «pour»…

Une tribune d’Edgar Morin, à 102 ans ! (22 janvier 2024)

extraits : « Le progrès scientifique technique qui se développe de façon prodigieuse dans tous les domaines est la cause des pires régressions de notre siècle. C’est lui qui a permis l’organisation scientifique du camp d’extermination d’Auschwitz ; c’est lui qui a permis la conception et la fabrication des armes les plus destructrices, jusqu’à la première bombe atomique ; c’est lui qui rend les guerres de plus en plus meurtrières ; c’est lui qui, animé par la soif du profit, a créé la crise écologique de la planète…»

lettre ouverte à Edgar Morin (12 juin 2010)

extraits : Edgar, tu nous invites à résister, d’accord, mais à qui, à quoi ? Tu vaudrais décoloniser l’imaginaire, parfait, mais lequel ? Tu nous invites seulement à « épouser les combats de notre temps » (Le Monde du 11 juin 2010). Un peu court, pour un grand intellectuel hors norme. De ton temps, puisque tu es né en 1921, il était assez facile de savoir à quoi résister, le nazisme, la guerre coloniale en Algérie, le communisme stalinien. Mais aujourd’hui, alors que les générations présentes sont menacées d’une amnésie généralisée,  ton interview ne nous aide pas beaucoup à savoir à quoi résister ! Dans notre société dont tu soulignes la complexité, la publicité habille en blanc même les idées les plus révolutionnaires, les entreprises habillent en vert l’environnement et la nature, les politiques retournent leur veste ! Alors, que faire ?…..

2 réflexions sur “Edgar Morin nous a quitté à l’âge de 104 ans”

  1. Triste nouvelle. Mais bon, c’était l’heure. Et 104 ans c’est une bonne heure.
    Et dire qu’il y a un mois il pétait la forme … « 104 ans, tout son mordant ! Né en 1921, Edgar Morin reste toujours en pleine forme en avril 2026 et il peut même répondre à une interview du MONDE de manière très judicieuse. » (Biosphère 12 avril 2026)
    Et aujourd’hui il est mort. Et bien sûr tout le monde lui rend hommage. Même les faux-culs.
    Comme quoi ON est peu de chose. Misère misère ! Mais vu que sur ce blog Edgar n’avait pas trop de fans, j’espère au moins que les anti-gôchos primaires feront preuve de retenue.

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