en mémoire de René Dumont, mort le 18 juin 2001 (9/9)

René est mort le 18 juin 2001, souvenons-nous de son ouverture d’esprit, qualité indispensable à une juste compréhension des choses… La libre-pensée de son milieu d’origine, puis les études scientifiques, l’ont vite vacciné contre tout mysticisme. Il sait que ce sont les Eglises qui ont condamné Galilée. Aussi revendique-t-il un agnosticisme souverain. Dieu ? « J’ignore cette question. » Pourquoi ? « Je ne décide pas en dehors de la science. Je sais seulement que les formes de vie se sont développées ici-bas par l’évolution et non par intervention divine. Je n’ai pas d’éléments pour dire comment le monde s’est créé. Donc je m’abstiens. » Point final. Dans la mesure où Dieu n’a aucune incidence sur l’alimentation des peuples et la fixation des prix agricoles, Dumont s’en désintéresse totalement. Au total, René Dumont n’éprouve pas plus de béatitude pour la religion que pour le socialisme ou l’écologie. Il n’y a pas de fondamentalisme chez cet homme-là. Il observe, synthétise et garde ce qui lui paraît nécessaire pour l’équilibre de la vie.

Il réprouve la croyance religieuse en la « supériorité du socialisme », il se montre imperméable au marxisme. Du Panthéon communiste, il n’absout que Rosa Luxembourg pour son anti-léninisme et Nicolas Boukharine pour sa défense des paysans. Il écrit en 1956 qu’il faut « libérer les Chinois d’une dictature qui n’est pas celle du prolétariat mais d’un parti ». Un pays ne peut s’affirmer socialiste dès que la contestation populaire n’y est plus possible. Budapest 1956 : « L’horrible répression soviétique ne me permet plus de fréquenter les communistes français. » En 1962, il revient du pays des soviets : « L’abondance ne sera jamais effective. » Quand on lui demande pourquoi, il répond par une pirouette : « Quand Gagarine fait pendant trois heures le tour de la Terre, son fils faisait la queue pour acheter des pommes de terre. » Il écrit en 1966 : « Le postulat de la nécessité universelle de collectivisation des moyens de production reste à démontrer. » Il constate de visu la faillite des recettes socialistes appliquées au tiers-monde. Le transfert de toutes les responsabilités à l’Etat s’opère au détriment des comportements singuliers de sociétés différentes. La terre, au lieu de revenir à ceux qui la travaillent, échoue entre les mains des bureaucrates. C’est un système qui « crée la misère et l’interdiction de le contester ».

Même le régime castriste n’échappe pas à sa verve. Dès la fin des années 1960, la conclusion de l’agronome est sans appel : « Fidel pense travailler pour le peuple, mais il ne sait pas qu’il faut d’abord travailler par le peuple. » L’exercice prolongé du pouvoir est dangereux. A preuve ce dialogue, douloureux souvenir que Dumont conserve de Fidel :

« Alors, Dumont, qu’est-ce que tu penses de notre réforme agraire ?

– Mon avis n’a que peu d’importance. Il faudrait d’abord consulter les intéressés, les ouvriers agricoles et les paysans.

– Mais tu sais bien qu’ils sont analphabètes et réactionnaires. C’est nous qui dirigeons ! »

Socialisme « réel » ou capitalisme, Dumont ne fait aucune différence. Du soda fourni à un village isolé du Mexique, et Dumont se déchaîne : « Coca-Cola est le meilleur allié du sous-développement. L’ouvrier agricole pauvre qui en a bu deux bouteilles dans sa journée n’a plus de quoi acheter du lait et des fruits à ses enfants. Et les bénéfices de l’usine d’embouteillage, repartent enrichir les Etats-Unis. » Il redonne une vigueur inattendue au concept de lutte des classes : « La contradiction principale de notre époque ne se situe plus entre patrons et ouvriers, dirigeants et dirigés des pays riches. Elle s’est glissée entre les prolétaires des temps modernes que sont les masse rurales et les miséreux des bidonvilles des pays dominés d’une part et tous ceux qui les exploitent de l’autre, y compris les ouvriers aisés des pays richesOn me dit : sont prolétaires ceux qui ne possèdent pas de moyens de production. Alors je vais voir le paysan africain qui travaille avec une houe. Et je vais à Détroit où les ouvriers américains possèdent chacun une tonne d’acier sous forme de voiture. Ils ne possèdent pas effectivement les usines, mais je vous demande : du paysan africain et de l’ouvrier américain, qui est le véritable prolétaire. » 

Le capitalisme n’est donc pas épargné, lui qui « a exploité les hommes, dominé et par là même exploité la nature en arrivant à un point où cette domination menace l’homme ». Dumont ne recule devant aucune formule : « En parallèle aux goulags russo-chinois, les bidonvilles du tiers-monde sont les goulags du monde capitaliste, entourés des barbelés de la misère. » René Dumont a toujours vu et frappé juste. Jean Lacouture explique pourquoi : « René Dumont a vu mieux et plus vite que nous tous. Nous, nous connaissions surtout les capitales, alors que lui allait dans les villages. Son moralisme intransigeant ainsi que son pragmatisme paysan lui ont ouvert les yeux très tôt. »

Source : René Dumont, une vie saisie par l’écologie de Jean-Paul Besset