L‘équité intergénérationnelle a été popularisée par le Sommet de la terre de Rio en 1992 ; c’était la première fois que tous les pays se réunissaient pour proposer des actions en faveur des générations à venir. Diverses ONG en avaient fait une priorité comme garantie de la « durabilité » du développement économique et social. D’où la définition du développement durable comme « développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. »
Or la « tyrannie » du présent sur le futur conduit à sous-évaluer les besoins des générations situées dans un futur lointain et à gommer les effets à long terme des décisions prises aujourd’hui. Trop longtemps les économistes ont prêché en faveur de la maximisation de nos propres profits. Il est grand temps que l’on sache que la conduite la plus rationnelle consiste à minimiser les regrets.
Quoi qu’elle puisse faire, une génération ne peut empiéter sur la part de rayonnement solaire d’une quelconque génération à venir. Elles pourront utiliser chaque année une quantité de bois correspondant à la croissance végétale annuelle. Par contre, en raison de l’irrévocabilité de la dégradation entropique*, c’est l’opposé qui est vrai pour les parts du stock terrestre en minerais et énergies fossiles. Ces parts dépendent en effet du volume de la dot terrestre qui a été consommée par les générations passées. Un morceau de charbon brûlé par nos arrière-grands-pères est perdu pour toujours, même l’argent et le fer tiré des entrailles terrestres se dégrade. En d’autres termes, toute pièce d’armement comme toute grosse voiture signifie moins de nourriture pour ceux qui aujourd’hui ont faim, et moins de charrues pour les générations futures, moins d’êtres humains aussi.
Par conséquent, l’un des principaux problèmes écologiques posé à l’humanité est celui des rapports entre la qualité de vie d’une génération à l’autre et plus particulièrement de la répartition de la dot terrestre entre toutes les générations. La science économique ne peut même pas songer à traiter ce problèmes ; son objet est l’administration des ressources rares, mais au seul profit de la génération présente. Bien entendu, la demande de la génération actuelle reflète aussi son intérêt à protéger ses enfants et peut-être ses petits-enfants. Mais ni la demande ni l’offre actuelles ne peuvent tenir compte, si peu que ce soit, de la situation des générations plus éloignées, par exemple de celles de l’an 2100, pour ne pas parler de celles qui pourraient exister d’ici à 10 000 ans. Il y a une dictature du présent sur l’avenir. Si d’emblée toutes les générations successives surenchérissaient pour l’usage du baril de pétole, le prix de ce denier s’élèverait à l’infini. Les générations à venir sont exclues du marché pour la simple raison qu’elles ne peuvent y être présentes. Or aucun prix pertinent ne peut être fixé pour l’élimination de la gêne si les générations à venir n’ont rien à dire.
Le seul moyen de protéger les générations futures de la consommation excessive des ressources pendant l’abondance actuelle, c’est de nous rééduquer de façon à ressentir quelques sympathies pour les êtres humains « futurs ». Cette nouvelle orientation éthique n’est pas chose facile ; il faut pouvoir répondre à cette question : « Pourquoi dois-je faire quelque chose pour la postérité ? »
Une économie fondée sur le flux d’énergie solaire romprait avec le monopole de la génération actuelle par rapport aux générations à venir, mais non point complètement car même une telle économie devra encore puiser dans la dot terrestre, notamment pour ses matériaux et l’énergie nécessaire. Aussi faut-il réduire autant que faire se peut l’épuisement de ces ressources cruciales. L’humanité devrait suivre un programme économique minimal sans renoncer totalement au confort industriel exosomatique, il nous faudrait une sobriété partagée par tous et toutes avec à l’esprit la nécessité de protéger les intérêts des acteurs absents, les générations future et les non-humains.
NB : Raisonnement issu des analyses de Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance (Entropie, écologie, économie) aux éditons Sang de la Terre, 2020
* dégradation entropique : selon l’entropie, deuxième principe de la thermodynamique, les ressources naturelles qui rentrent dans le circuit économique avec une valeur d’utilité pour les humains en ressort sous forme de déchets sans valeur. Lorsqu’on brûle un morceau de charbon, son énergie chimique ne subit ni diminution ni augmentation (premier principe de la thermodynamique : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme), mais l’énergie initiale s’est dissipée sous forme de chaleur, de fumée et de cendres qui ne peuvent être récupérée (deuxième principe ou loi de l’entropie : tout se transforme et échappe alors à l’emprise humaine).

– « Certains auteurs, impressionnés par le fait que les organismes vivants restent presque inchangés pendant de courtes périodes temps, ont avancé l’idée que la vie échappe à la Loi de l’Entropie. Certes, il se pourrait que la vie eût des propriétés irréductibles aux lois physiques ; mais l’idée même qu’elle pourrait violer les lois régissant la matière – ce qui est tout différent – relève de l’absurdité pure […] La vérité […] En réalité, l’entropie d’un système croit plus vite s’il y a de la vie que s’il n’y en a pas. […] Pratiquement tous les organismes vivent de basse entropie […]
L’homme est l’exception la plus flagrante […]
Mais il nous reste à résoudre l’énigme du pourquoi d’un tel processus. Et l’énigme subsistera tant que nous ne verrons pas que le véritable produit économique du processus économique n’est pas un flux matériel de déchets mais un flux immatériel : la joie de vivre [etc.] »
(Nichola Georgescu-Roegen – La décroissance pages 71-72)
– « Toutefois, au niveau purement logique, il n’ y a nul lien nécessaire entre développement et croissance ; on pourrait concevoir le développement sans la croissance. C’est faute d’avoir systématiquement observé les distinctions précédents que les défenseurs de l’environnement ont pu être accusés d’être les adversaires du développement. » (Georgescu-Roegen – La décroissance – L’énergie et les mythes économiques – page 119)
Et c’est ainsi que ces mêmes défenseurs de l’environnement validèrent, si ce n’est inventèrent… le « développement durable ». Et ON connait la suite, comment ce concept est désormais entendu etc. etc.
Biosphère a doublement raison.
D’abord en ramenant ce concept (ou notion) dans la Réflexion. Si ce n’est le Débat… 🙂
– « Cette notion reprend les principes éthiques « classiques » de justice sociale et d’équité, mais en y ajoutant une dimension explicitement temporelle forte ; elle traduit une volonté de non report vers les générations futures des conséquences négatives (environnementales, sociales et économiques) du développement ou « maldéveloppement » tel que promu par le modèle industriel et économique du XXe siècle, basé sur un système de consommation effrénée des ressources (ou de l’inaction) d’une personne ou d’un groupe (humanité entière éventuellement). [etc.] » (Équité intergénérationnelle – Wikipédia)
Donc, pour commencer… la justice sociale et l’équité.
Attention ! Si ces deux notions ne sont pas parfaitement claires… alors ça ne sert à rien d’aller plus loin. (à suivre)
(suite) Exactement ! Quand ON ne sait pas compter, ON ne va pas chercher à extraire une racine carrée. Une chose après l’autre chose, et c’est pour tout pareil !
Mais bon, ON va faire comme si. La justice sociale et l’équité, donc ! Tout en pensant, et en même temps, aux générations futures.
Et c’est là que les choses se compliquent. Parce que maintenant, en plus, il nous faut penser à la grande oubliée… par Wikipédia… à savoir l’entropie.
Et donc Georgescu-Roegen. Bref, Biosphère a doublement raison, disais-je !
Notons, en passant, mais ça aussi ça fait partie des classiques… que la justice sociale et l’équité sont des valeurs centrales de la Gauche. Et que le souci des générations futures, en termes de durabilité, d’habitabilité, viabilité, disons donc l’équité intergénérationnelle, est ce qui caractérise l’Écologie. La dite politique bien sûr.
Maintenant, ne comptez pas sur moi pour vous dire que l’entropie est de gauche. 🙂
(à suivre)
(suite) L’équité intergénérationnelle est d’abord une question d’éthique (de morale).
– « Pourquoi dois-je faire quelque chose pour la postérité ? »
C’est la question que pose Georgescu-Roegen dans son livre La décroissance .
(édition 2011 – page 144 – L’énergie et les mythes économiques )
Page 185 (De la thermodynamique à l’écologie et à l’éthique) il écrit :
– « Ce dont le monde a le plus besoin , c’est d’une nouvelle éthique »
Un peu plus loin, en s’inspirant des Dix Commandements… il ordonne :
– « Tu aimeras ton espèce comme toi-même »
Ce qui déjà devrait faire réfléchir ces pauvres pécheurs qui déclarent « L’humanité disparaîtra bon débarras ! »
Bref, comme Malthus, Marx et j’en passe… Georgescu-Roegen mérite d’être connu.
Et d’être lu, et bien sûr compris… mais ça c’est une autre histoire. 🙂