Ethnologie, connaissance primordiale

Michel Sourrouille, auteur en 2017 du livre « On ne naît pas écolo, on le devient », a décidé avant de mourir de partager sa pensée avec tous les Internautes qui fréquentent ce blog biosphere. La parution se fera chaque jour pendant le mois de juillet. Il dédie ce livre aux enfants de ses enfants, sans oublier tous les autres enfants… car nous partageons tous la même maison, la Terre, si belle, si fragile…

Ethnologie, la leçon primordiale des aborigènes

Grâce à mon parcours professionnel, j’ai obtenu un immense avantage dans la connaissance des mécanismes sociaux ; je suis devenu professeur de sciences économiques ET sociales en lycée (SES). Aucune faculté ne prépare spécifiquement à ce concours, les enseignements universitaires sont trop monolithiques. On y formate des spécialistes, en économie, ou en sociologie, ou en droit, ou en mathématique, ou… Je sortais avec une maîtrise d’économie option économétrie, j’étais incomplet. Les SES sont une matière transversale, c’est à la fois de l’histoire, de la géographie, de la philosophie, la compréhension d’un texte, la lecture des journaux, le calcul statistique et l’approche des tableaux chiffrés, sans oublier le débat permanent propre à une « science » qui n’en est pas une. J’ai donc débarqué en septembre 1974 dans cette section toute nouvelle du baccalauréat, ce qu’on va appeler la troisième culture, qui s’ajoute aux cultures scientifique et littéraire.

Mais pour moi le plus important de cet enseignement reste l’ethnologie. L’approche comparative des autres cultures apprend aux élèves à mettre de la distance par rapport à leurs propres préjugés, à ne pas mettre de hiérarchie entre les cultures, à savoir mesurer la force des valeurs et la relativité des normes. La condamnation du racisme a découlé de nos connaissances biologiques et des avancées de l’ethnologie. Celle-ci a montré qu’il n’y avait pas des « civilisations » supérieures ou inférieures, mais des organisations sociales différentes. Garder une pensée ouverte, c’est ce que les SES nous enseignent : pouvoir remettre en question son propre conditionnement culturel est un nécessaire préalable à toute réflexion approfondie. Cela n’arrive que par étude comparative.

« Par de sages coutumes que nous aurions tort de reléguer au rang de superstitions, les sociétés sans écriture limitent la consommation par l’homme des autres espèces vivantes et lui en imposent le respect moral, associé à des règles très strictes pour assurer leur conservation. Si différentes que ces dernières sociétés soient les unes des autres, elles concordent pour faire de l’homme une partie prenante, et non un maître de la création. Telle est la leçon que l’ethnologie a apprise auprès d’elles. » [Discours de Claude Lévi-Strauss à l’occasion de la remise du XVIIe Premi Internacional Catalunya, L’ethnologie devant les identités nationales, 2005]

Ainsi les « Aborigènes », présents depuis plus de 40 000 ans en Australie (« depuis l’origine » selon l’étymologie du mot), vivaient de façon sereine depuis des millénaires sur un mode ancestral et avaient trouvé un équilibre durable avec leur milieu. Mais ils ne pouvaient se défendre contre les envahisseurs « civilisés » bien armés, bien trop nombreux. Parqués ou éliminés par les Blancs, les Aborigènes ne représentent plus que 1 à 2 % de la population australienne. Alors que tout le territoire australien leur appartient,  ils n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1967. Pourtant la culture aborigène reste pour un écologiste une référence incontournable.

Face aux 14 000 tonnes d’uranium logées dans les terres septentrionales d’Australie, le géant du nucléaire français Areva nourrissait de grandes ambitions. Le propriétaire aborigène de cette terre, Jeffrey Lee, aurait pu devenir l’homme le plus riche d’Australie s’il avait cédé à Areva. Mais il ne l’a pas fait : « Le fait que les Blancs m’offrent ceci ou cela ne m’intéresse pas. J’ai un travail. Je peux acheter de la nourriture, je peux aller pêcher et chasser. J’ai dit non aux mines d’uranium, car je crois que la terre et les croyances propres à ma culture sont plus importantes que l’exploitation minière et l’argent. L’argent va et vient, mais la terre est toujours là, subsiste toujours si nous nous en occupons, et s’occupera toujours de nous. »1

L’éthique et les pratiques des Aborigènes sont profondément marquées par l’idée de sobriété et de durabilité. Par contre les Blancs changent sans arrêt le monde pour l’adapter à la vision fluctuante qu’ils ont de leur présent. Le Premier ministre australien, Tony Abbott, avait honoré en 2014 son « pacte de sang » électoral : conformément à sa principale promesse de campagne pour relancer la consommation, le sénat a décidé la suppression de la taxe carbone par 39 voix contre 32, faisant de l’Australie le premier pays à revenir sur une telle mesure environnementale. Un beau cadeau pour le réchauffement climatique. La conclusion qui en résulte, c’est qu’il y a un avenir pour le mode de pensée des Aborigènes, pas pour le niveau de vie des Blancs.

Un bon conseil : on ne naît pas ethnologue,

mais on peut le devenir.

(à suivre… demain sur ce blog biosphere)

Déjà paru :

On ne naît pas écolo, on le devient, introduction

Abécédaire, la façon la plus simple pour s’y retrouver

Abeille, qui ne pique que si on l’embête

Abondance, s’éloigne dès qu’on lui court après

Absolu, un mot à relativiser, un mot indispensable

Acteurs absents, dont on a eu tort d’ignorer l’existence

Adolescence, moment de révolte ou de soumission ?

Alcool, dur pour un écolo de refuser de trinquer !

Amour, une construction sociale trop orientée

Animal, une facette de notre humanité trop ignorée

Austérité, mot qui fait peur et pourtant source de bonheur

Barbe, un attribut des hommes qu’on voulait faire disparaître

Cannabis, une dépénalisation qui créerait l’usage

Chasse, activité dénaturée par des chasseurs motorisés

Compétition, système inhumain au service d’une société inhumaine

Croissance, l’objectif économique le plus débile que je connaisse

Démographie, le problème central qui est systématiquement ignoré

Devoir, la contre-partie nécessaire de nos droits

Doryphore, symbole d’une agriculture post-moderne

École obligatoire et gratuite, une entreprise de déculturation

Écologiste en devenir, notre avenir commun

Électricité, les inconvénients d’un avantage

1 http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2013/02/19/atomique-en-australie-un-aborigene-dejoue-les-projets-de-mines-duranium-dareva/

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2 réflexions sur “Ethnologie, connaissance primordiale”

  1. Esprit critique

    – « […] j’étais incomplet. Les SES sont une matière transversale, c’est à la fois de l’histoire, de la géographie, de la philosophie, la compréhension d’un texte, la lecture des journaux, le calcul statistique et l’approche des tableaux chiffrés, sans oublier le débat permanent propre à une «science» qui n’en est pas une. » ( Michel Sourrouille )

    – « L’ethnologie est l’une des sciences humaines et sociales : elle relève de l’anthropologie et est connexe à la sociologie. » (Wikipédia)

    Et c’est pareil pour tout. La biologie, par exemple, est également un immense domaine.
    Et l’écologie n’en parlons pas. Tout est lié nous le savons. La connaissance étant un puits sans fond, comment pourrions-nous être «complet» ? C’est impossible.

    1. De ce fait nous avons toute une floppée de BAC+10 et +20 dans des tas et des tas de domaines, que nous appelons «professeurs» ou «spécialistes». Or, dans l’immense majorité des cas, en dehors de son domaine, ce savant si ce n’est ce sachant, est aussi incomplet que le vulgum pecus.
      Tout est lié nous le savons…. Par quoi alors faut-il commencer ?
      L’enseignement de l’esprit critique, qui passe par la philosophie, entendue comme l’amour de la sagesse, et non de la branlette intellectuelle… ou bien l’ethnologie ?
      Si ce n’est l’anthropologie, la sociologie etc. Voire les mathématiques, les sciences …
      Et pourquoi pas la musique ? Ou encore la chasse, le jardinage, la cuisine…
      Sincèrement, je ne saurais vraiment dire. Par contre, sans cette curiosité, cette soif de connaissance, cette humilité devant cette immensité et autant de mystères… tous les grands spécialistes restent des petits rigolos.

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