GORBATCHEV en 1987, contre la bombe atomique

Toutes les révolutions commencent dans la classe dirigeante. En Russie, la fin du régime soviétique porte un nom : Mikhaïl GORBATCHEV. Le dirigeant de l’URSS a tenu en 1987 un discours qu’aucun dirigeant politique ne relaye aujourd’hui dans le monde. Gorbatchev croyait la dénucléarisation de la guerre irréversible, aujourd’hui Poutine menace de ses fusées balistiques, Macron prône la « dissuasion nucléaire avancée » et le parti « Les Écologistes » veut s’aligner sur Macron.

GORBATCHEV en 1987, contre la bombe atomique (résumé)

au Forum suprême de la société soviétique qu’est le congrès du Parti

‘Mesdames et messieurs, Camarades !

L’accumulation de l’arme nucléaire et de ses vecteurs au-delà des limites raisonnables ont rendu l’homme techniquement capable de mettre fin à sa propre existence. En même temps, l’accumulation du matériau social explosif dans le monde, les tentatives de continuer à régler les problèmes d’un monde par la force et par des procédés hérités de l’âge de la pierre, rendent également la catastrophe très probable. La militarisation de la mentalité et du mode de vie affaiblit, voire supprime les freins moraux qui retiennent le mouvement vers le suicide nucléaire.

La course au suicide

Nous n’avons pas le droit d’oublier que le premier pas a déjà été franchi. L’arme nucléaire a bel et bien été employée contre les humains à deux reprises. Dans des dizaines de cas la possibilité de l’utiliser contre d’autres États a été envisagée sérieusement. Je le dis pour souligner encore une fois combien l’humanité s’est rapprochée du point de non-retour. Aujourd’hui, un sous-marin stratégique porte un potentiel d’extermination égal à plusieurs Seconde Guerre mondiale. Et ces sous-marins se comptent par dizaines et, à part eux, il y a encore bien d’autres systèmes nucléaires. Il est impossible de se représenter cet enfer, cette négation de l’idée même de l’homme qui se produirait si même la partie la plus infime des arsenaux nucléaires modernes était utilisée. Après une guerre nucléaire, il n’y aura plus de problèmes, car il n’y aura plus personne pour se réunir, pas même autour d’une table de négociations, ni autour d’une souche, autour d’une pierre.

La tornade nucléaire balaiera aussi bien les socialistes que les capitalistes, les justes et les pêcheurs. Le ‘sauf-conduit nucléaire’ peut à tout moment se transformer en arrêt de mort pour l’humanité. Plus les armes nucléaires seront nombreuses, plus les chances de les maîtriser seront minces : sophistication des systèmes techniques dont elles sont tributaires, éventualité permanente de pannes techniques, manifestations de la faiblesse humaine ou de la mauvaise volonté de quelqu’un, tout cela représente un immense éventail de hasards.

Une seconde Arche de Noé ne survivra pas au déluge nucléaire. Il me semble que tout le monde arrive à le conceptualiser. Il reste maintenant à se rendre compte qu’il est déjà trop tard pour espérer que les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. Il faut, sans plus attendre, adapter les échanges internationaux, le comportement des gouvernements et des États aux réalités de l’ère nucléaire. (Mais) il ne faut pas oublier la contradiction entre la guerre et la paix, sachant qu’on doit s’efforcer de la résoudre au profit de la paix. Pour y arriver, il faut échanger mutuellement tout ce qui a été réalisé de meilleur dans l’Histoire (…)

Des tentatives ont été faites pour instaurer un ordre mondial qui empêcherait le massacre des peuples de se répéter. L’Organisation des Nations Unies fonctionne. D’autres structures permettent les contacts entre États. Bref, la recherche des moyens politiques permettant à la communauté mondiale d’échapper à cette « logique » vicieuse qui amenait aux guerres mondiales se poursuit. L’on parle souvent de la menace sur la paix et la liberté émanant prétendument de l’URSS. Eh bien, la réorganisation que nous avons engagée montre à tous où nous voulons orienter nos ressources. Nous voulons plus de socialisme, et donc nous voulons plus de démocratie. Une nouvelle mentalité s’impose ; il est nécessaire de renoncer à des stéréotypes et à des dogmes hérités d’un passé irrévocablement révolu.

Pour un système global de sécurité

Après l’embrasement d’Hiroshima et de Nagasaki, la guerre mondiale cessait d’être ‘la poursuite de la politique par d’autres moyens’. Une guerre mondiale ferait disparaître les auteurs eux-mêmes d’une telle politique. Nous nous sommes astreints à bien nous imprégner de la compréhension du fait qu’en accumulant des armements nucléaires et en les perfectionnant, le genre humain se privait de l’immortalité. Il ne peut la retrouver qu’en détruisant l’arme nucléaire. Nous ne sommes pas des juges et les milliards d’hommes ne sont pas des criminels qu’il faut châtier. C’est pourquoi il faut briser la guillotine nucléaire. Les puissances nucléaires doivent entrer dans un monde dénucléarisé.

Il y a un an, à ce Forum suprême de la société soviétique qu’est le congrès du Parti, nous avons exposé notre conception du monde, notre conception philosophique de son présent et de son avenir. Nous avons élaboré, sur sa base, une plate-forme politique concrète, celle d’un système global de sécurité internationale. Il s’agit justement d’un système qui repose sur le principe selon lequel il est impossible de garantir sa propre sécurité au détriment de celle des autres. C’est un système qui tient rigoureusement compte des principes de la sécurité : militaire, politique, économique et humaine.

Nous avons avancé un programme de liquidation de l’arme nucléaire d’ici à l’an 2000. Il a été proclamé au nom du peuple soviétique le 15 janvier 1986. Nous sommes convaincus que cette date passera dans l’histoire de la lutte pour la sauvegarde de la civilisation. Mais avant cela, nous avons pris l’initiative d’arrêter toutes les explosions nucléaires. Bien plus, nous avons prorogé à maintes reprises notre moratoire unilatéral en la matière. C’est à nous que revient l’initiative du Sommet de Reykjavik où nous sommes venus avec des propositions qui, si elles avaient été acceptées par l’autre partie, auraient marqué l’arrêt de la course aux armements et un tournant radical vers le désarmement, vers l’élimination du danger nucléaire, la réduction des armements conventionnels et des forces armées en Europe.

L’heure de vérité sur Reykjavik

Je voudrais revenir sur Reykjavik qui a provoqué partout dans le monde une réaction brutale, ; il y a pas mal de gens qui croient sincèrement que la dissuasion nucléaire est un mal nécessaire pour conjurer le mal encore plus redoutable qu’est la guerre. Ils sont persuadés que c’est seulement en s’appuyant sur des menaces, sur la force et sur la possibilité permanente d’employer cette force que l’on peut et que l’on doit mener le dialogue avec les autres. Quelle serait notre attitude à l’égard d’un tel individu s’il nous arrivait de le rencontrer dans la rue ? Pourquoi donc de tels critères depuis longtemps qualifiés de barbares quand il s’agit des rapports entre les individus sont-ils toujours considérés comme une norme presque naturelle dans les rapports entre Etats ? ! Beaucoup d’hommes de notre génération se sont habitués à l’existence de l’arme nucléaire. Chez beaucoup, elle est devenue une sorte d’idole de la conscience réclamant des victimes toujours nouvelles. Il en est d’autres qui proclament que la course aux armements nucléaires est une garantie de la paix ou peu s’en faut. Hélas, l’arme nucléaire a beaucoup contribué à former le caractère de l’époque que nous vivons. Le culte de la force et la militarisation de la conscience détruisent l’âme des relations internationales. D’où la tâche de les humaniser.

Nous avons donc abordé le problème de la réduction des arsenaux nucléaires dans un registre conceptuel foncièrement nouveau, comme un problème à la fois politique et psychologique, et non comme un problème purement militaire et technique. La nouvelle mentalité politique est appelée à conférer une nouvelle qualité à la civilisation. Regardons la doctrine de la dissuasion sous un autre angle.

Sur le fond, c’est une politique de menaces. Cette politique ne réduit pas l’éventualité de conflits militaires mais, au contraire, l’accroît. Dans les discussions sur le désarmement, il arrive d’entendre la thèse suivante : la nature a nanti l’homme d’un certain ‘instinct de guerre’ et cet instinct serait indéracinable. On ne peut accepter de telles façons de voir. Elles rappellent les temps durant lesquels les armes étaient utilisées pour asservir d’autres peuples et les exploiter ou même les piller. Un tel passé ne justifie pas qu’il en soit de même à l’avenir et, a fortiori, il ne saurait lui servir de modèle. Au seuil du XXIe siècle, l’homme a de larges connaissances et sait faire énormément de choses. C’est pourquoi il se doit de bien comprendre la nécessité de démilitariser le monde. Nous sommes sûrs qu’un tel monde est possible.

A l’heure actuelle, la souveraineté de chaque Etat s’étend à l’espace atmosphérique au-dessus de son territoire national. Mais depuis l’espace, où l’on se propose maintenant d’installer des armes, c’est une menace beaucoup plus grave qui en émanera. De tels desseins sont une tentative de créer un nouvel instrument de chantage à l’encontre des Etats indépendants. Aussi n’est-il pas temps de poser la question de l’interdiction de ‘faire circuler’ des armes dans l’Espace au-dessus des populations d’autres pays en termes de droit international ! Notre principe est simple : il faut tout limiter et réduire. Là où il y a une inégalité en ce qui concerne certains éléments, il faut égaliser la situation. Non pas par leur accroissement chez celui qui est en retard, mais par leur réduction chez celui qui a pris une avance. La parité dans la capacité à s’anéantir mutuellement à plusieurs reprises est une folie, une absurdité.

Protéger notre ‘maison commune’

Les forces du militarisme qui sont partout synonymes de forces de l’ignorance et de la cécité spirituelle, ne sont pas toutes-puissantes. Tous les problèmes que j’ai cités sont importants, pas un seul problème ne pourra être normalement résolu si la course aux armements ne cesse pas. L’Union soviétique et tous les Soviétiques se conçoivent comme une partie de la communauté mondiale. Les inquiétudes de l’humanité sont nos inquiétudes, sa douleur est notre douleur, ses espoirs sont nos espoirs. Quelles que soient les divergences qui nous divisent, nous devons apprendre à préserver en commun la grande famille humaine. L’Humanité pensante est déterminée à sauver le don précieux de la vie sur Terre qui est peut-être unique dans l’univers.

Réfléchissez bien à ce que Vladimir Vernadski avait lancé en 1922 : « Auparavant, la pensée humaine s’employait sans réserve à maîtriser les forces de la nature. Aujourd’hui, une intervention dans la nature sans prendre en considération au préalable toutes les conséquences possibles qu’elle peut avoir, peut en faire un ennemi mortel de l’humanité ». L’accident de Tchernobyl nous l’a rappelé par une tragédie d’une ampleur relativement locale. Mais la course aux armements nucléaires nous entraîne irrésistiblement vers une tragédie universelle.

Mesdames, Messieurs, Camarades,

A mesure que croît la menace d’une nouvelle relance de la course aux armements, que s’aggravent brusquement les problèmes régionaux et ce qu’on appelle les ‘problèmes globaux’, le temps semble se comprimer. On ne saurait le gaspiller en tentant de jouer au plus malin, et d’obtenir des avantages unilatéraux. L’enjeu est trop grand : il y va de la survie de l’humanité. C’est pourquoi il devient vital de prendre en considération ce facteur critique qu’est le temps. Que vos efforts aident à la progression vers un monde dénucléarisé au nom de l’immortalité de la civilisation humaine !

Mikhail Gorbatchev – Discours prononcé le 16 février 1987.

source : https://athena21.org/polemologie-irenologie/proliferations-nucleaires/gorbatchev-in-memorium

NB : Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev (1931-2022) a dirigé l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) entre 1985 et 1991. Sur le plan intérieur, il lance une série de transformations connues sous les noms de perestroïka et de glasnost, soit une libéralisation économique, culturelle et politique du pays. Au niveau international, il amorce une politique tendant vers le désarmement nucléaire et une pacification des relations avec les États-Unis. Il a fondé en 1993 « Green Cross International ».

PS : Le dernier traité de désarmement nucléaire russo-américain (‘New START’) a expiré le 5 février 2026, sans perspective de renouvellement. Le monde se dirige tout droit vers n’importe quoi du moment que cela fait beaucoup de morts. Nous avons besoin d’un nouveau Gorbatchev …

1 réflexion sur “GORBATCHEV en 1987, contre la bombe atomique”

  1. Mesdames et messieurs, Camarades !

    – « En octobre 1987, à Mourmansk, Gorbatchev prononce un discours dans lequel il associe les exigences de désarmement nucléaire et de protection environnementale. »
    (athena21.org 3 septembre 2022)

    – Mort de Mikhaïl Gorbatchev : « Il pensait qu’il était possible de redresser le régime communiste, de le rendre plus humain » (information.tv5monde.com)

    J’invite donc les anticommunistes primaires à se faire violence, et à bien réfléchir sur tout ce que disait là Gorbatchev, il y a près de 40 ans.

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