Au 1er siècle de notre ère, Juvénal fustigeait l’indifférence de la plèbe romaine, qui avait abandonné ses ambitions politiques et sa liberté en échange des distributions gratuites de blé (panem) et des spectacles grandioses (circenses) organisés par les empereurs : du pain et des jeux ! Il faut rappeler que le despotique Néron fut aimé jusqu’au bout par la plèbe de Rome en raisons des largesses et des jeux qu’il offrait.
Que reste-t-il alors de la personne, de sa liberté, quand le temps libre est pris en charge par une organisation du divertissement toujours plus envahissante ? C’est le dossier du journal La décroissance septembre-octobre 2026, Contre la culture de masse
page 13, Votre attention s’il vous plaît
Pierre Thiesset : Dès que se sont répandues les machines à divertir, la TSF, le gramophone, le cinéma, des auteurs lucides avaient parfaitement compris que la prise en charge du loisir par l’industrie dénaturerait l’humanité : elle imposerait une culture de masse fabriquée par des professionnels et détruirait les cultures populaires issues de communautés vivantes ; elle nivellerait les consciences, uniformiserait la société ; elle atomiserait les individus, toujours plus isolés devant leurs récepteurs ; elle laminerait leur créativité et leur intériorité en les transformant en consommateurs passifs de contenus livrés à domicile.
page 18, la personne en danger
Jacqueline Kelen : Déjà se dessine le cercle vicieux. Est-ce l’humain qui demande à être distrait en permanence ou est-ce les puissants de ce monde qui useraient d’une stratégie festive afin d’ensorceler le peuple ? Il y a en fait une connivence étroite entre ceux qui dispensent des loisirs à profusion et ceux qui les consomment. Pour un Etat providentiel (ou totalitaire), toutes les occasions sont bonnes pour que les gens se perdent dans le futile et l’éphémère. Nous voici dans la « culture de masse » qui dispense de penser. Seul compte l’illusoire bonheur de l’instant.
Le divertissement détourne l’attention, empêche le silence, la réflexion, la vie intérieure, la disponibilité aux autres. On en oublie les questions majeures, qu’elles soient d’ordre politique, social ou écologique. On citera les réseaux sociaux, la connexion permanente, les jeux vidéo, les séries télévisées, les manifestations sportives, les parcs d’attraction, et bien sûr le matraquage publicitaire. Celui ou celle qui s’adonne aux distractions devient un être dispersé, parcellisé, incohérent, dépourvu d’orientation, dépouillé de son unité intérieure. Avec l’intrusion du numérique, il devient avec son smartphone un prisonnier consentant à domicile ou dans la rue, distrait à jet continu.
Il y a quelques décennies, on annonçait une société des loisirs qui offrirait du temps libre à chacun ; aujourd’hui le flot ininterrompu d’informations, de jeux, d’images et de bruits produits l’effet inverse, il submerge et subjugue le citoyen et enlève le temps vraiment libre. On a congédié toutes aspiration personnelle, tour désir de création, toute volonté d’engagement. Rien n’est grave ni sérieux, tout est ludique et fun. C’est ainsi que la culture de masse aboutit à l’asservissement des béats divertis.
Page 19, Nous avons perdu le contrôle de notre esprit
Nicholas Carr : Les promoteurs d’Internet pensaient qu’un réseau décentralisé favoriserait le développement de médias décentralisés, c’était une erreur. En réalité, ce réseau n’a fait que pousser la centralisation du pouvoir industriel car il exige un traitement des données à grande échelle et un contrôle de l’information. Internet était censé démocratiser la parole, cela a donné naissance au tribalisme et à l’animosité… et pour les dirigeants au culte de la personnalité.
Les systèmes de communication, lorsqu’ils deviennent trop rapides, engendrent des malentendus plutôt que la compréhension mutuelle, des tensions sociales plutôt que l’harmonie. Nous avons bel et bien perdu le contrôle de notre esprit. Ce sont désormais nos téléphones et des algorithmes qui déterminent ce à quoi nous prêtons attention. Voulons-nous que notre espèce reste fondamentalement biologique, ou préférons-nous devenir des êtres numériques ? Je ne sais pas quelle sera la réponse dans le futur.
Le point de vue des écologistes débranchés
La culture de masse (à ne pas confondre avec la culture populaire, localisée) est étroitement associée à la société de consommation, en particulier par le fait de dépendre des modes de production et de rentabilité des entreprises capitalistes. L’une des principales caractéristiques de ce phénomène est de rationaliser les rapports et les échanges humains autour de la sphère économique marchande.
Elle incarne la prégnance d’un nouvelle forme de totalitarisme soft où l’injonction au divertissement substitue à la figure du citoyen celle d’un consommateur narcissique et indifférent au bien commun. On peut aussi y voir la marque d’une aliénation affectant tout le monde, aussi bien les classes dominées que d’ailleurs les classes dominantes. Tout le monde, émetteurs comme récepteurs, devient complice d’un abêtissement généralisé.
En savoir plus grâce à notre blog biosphere
2010 Divertir pour dominer (la culture des masse contre les peuples)
extraits : Selon Peter Reichel, les nazis auraient été les premiers à comprendre l’importance de la culture de masse. Avec tous les moyens à leur disposition, ils ont créé un monde d’illusions qui a entraîné un peuple entier au désastre avec sa complicité active.En coupant les travailleurs de leur base rurale et domestique, qui constituait leur principal moyen de subsistance et leurs réseaux de sociabilité, le capitalisme industriel a obtenu leur soumission. L’impuissance et la malléabilité des masses s’accroissent en même temps que les quantités de biens qui leur sont assignées. Il y a aliénation au sens étymologique du mot, le fait de se « rendre étranger à soi-même », d’être dépossédé de soi….
Le portable comme système d’aliénation consentie
extraits : Les usages du téléphone portable peuvent être considérés comme des révélateurs de la nature de l’hyper modernité qui définit nos sociétés. Francis Jauréguiberry se livre à une identification minutieuse des usages du portable, régis par la spontanéité, l’impulsivité, le cocooning téléphonique – besoin d’être rassuré par une présence – jusqu’à la téléphonite, maladie aiguë qui caractériserait le branché consultant compulsivement son petit écran. Le désir d’ubiquité médiatique – être ici sans être là – se donne à voir dans l’« envol du branché ». Le portable favorise aussi la contagion de l’urgence, et les critères de gestion, de rationalité et d’efficacité du monde professionnel en viennent à envahir la sphère privée. Que reste-t-il des vives réactions d’hostilité des débuts….
Aliénation et habitudes cérébrales, notre boulet
extraits : Nos société secrètent des habitudes par la répétition publicitaire, par la répétition des mots d’ordre de l’extrême droite ou des réseaux sociaux, par la répétition des mythes contemporains (croissance, progrès, technologie). Difficile d’aller contre ce bourrage de crâne, sauf à savoir prendre de la distance par rapport à ce qu’on veut nous imposer. Tout dépend alors de la socialisation primaire par le réseau familial qui formate un esprit actif ou passif. Tout dépend de l’engagement d’un individu qui cherche (ou non) à aller au-delà de ses habitudes de penser. Sinon il ne m’est pas possible d’être autrement que ce que les autres ont déterminé pour et en moi. L’aliénation est un aspect structurel de notre comportement….

C’est grâce à Jacqueline Kelen (ainsi qu’à Biosphère, parce que je n’avais pas encore lu cet article) que je découvre ce vieux tableau (1567) du peintre flamant Bruegel l’Ancien. Ainsi que le lotos, cet étrange fruit qui fait oublier le temps qui passe et notre propre et misérable existence. Et qui me fait penser bien sûr au Loto, et autres jeux pour rêver. Ainsi qu’au Soma dans le Meilleur des mondes d’Huxley (1932).
Je l’ai déjà dit, et d’autres aussi, le journal La Décroissance devrait être remboursé par la Sécu.
Biosphère aussi, bien sûr. 🙂 Parce que ce n’est certainement pas les TF1 et Compagnie qui vont nous soigner. Et ceci pour la simple et bonne raison que ceux qui nous gouvernent … manipulent, asservissent, empoisonnent, intoxiquent, enfument, abusent, amusent, abrutissent etc. et toujours plus … n’ont aucun intérêt à dépoussiérer nos pauvres cerveaux (décoloniser nos imaginaires).
Bien au contraire ! (à suivre)
– « Déjà se dessine le cercle vicieux. Est-ce l’humain qui demande à être distrait en permanence ou est-ce les puissants de ce monde qui useraient d’une stratégie festive afin d’ensorceler le peuple ? Il y a en fait une connivence étroite entre ceux qui dispensent des loisirs à profusion et ceux qui les consomment. »
(Jacqueline Kelen – La Décroissance page 18, la personne en danger »
Et là encore nous retrouvons la fumeuse « loi » de l’Offre et de la Demande, qui nous renvoie à l’éternel « mystère » de la Poule et l’œuf. Est-ce l’humain ?
Autrement dit, est-ce la « nature humaine » ? Serait-ce alors ça, tout connement, qui veut et qui fait (entre autres) qu’ON aime se poser toutes sortes de questions, à la con ?
Et tourner en rond, en attendant. En attendant quoi d’ailleurs ?
Mystère et boule de gomme !
Quoiqu’il en soit nous y sommes. (à suivre)
– « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » (Blaise Pascal)
Que ce soit dans une chambre ou une boîte (“La mise en boîte de notre existence ordinaire“ : Biosphère il y a 2 jours) peu importe, la question n’est pas là.
Et donc, là encore, le mieux c’est de lire Pascal. Pas que lui bien sûr.
Mais bon… ON sait bien que lire c’est chiant. Et que réfléchir ça fait mal à la tête.
Et que ça c’est pas rigolo. Quoi que…
En attendant… que ce soit la culture, le tourisme, la consommation, le chômage, les migrations, et même la société (Société de masse : Wikipédia) … il semble bien que tout de ce qui est dit « de masse » soit une calamité. Misère misère !
– « Pour que la propagande réussisse, il faut d’abord que la société réponde à un double caractère complémentaire : qu’elle soit une société individualiste et une société de masse. On a souvent l’habitude d’opposer ces deux caractères, en considérant que la société individualiste est celle où l’individu est affirmé comme une valeur au-dessus des groupes, où l’on tend à détruire les groupes qui limitent les responsabilités d’action de l’individu, alors que la société de masse est négatrice de l’individu, et le « considère comme un numéro ». Mais cette opposition est idéologique, élémentaire. […] C’est parce que l’individu a prétendu être égal à un autre individu qu’il est devenu par là-même abstrait, et que, considéré dans l’ensemble, il a été pris pour un numéro » (Jacque Ellul – Propagandes – 1962)
Extrait de Wikipédia : Société de masse
– « La société de masse (…) est essentiellement une société de consommateurs, où le temps du loisir ne sert plus à se perfectionner ou à acquérir une meilleure position sociale, mais à consommer de plus en plus, à se divertir de plus en plus (…) Croire qu’une telle société deviendra plus « cultivée » avec le temps et le travail de l’éducation, est, je crois, une erreur fatale (…) l’attitude de la consommation, implique la ruine de tout ce à quoi elle touche. [etc.] » (Hannah Arendt – La Crise de la culture – 1961)
Extrait de Wikipédia : Société de masse
Comme quoi il y a un moment déjà, que tout ça… ON le sait.
Tout ça, ainsi que bien d’autres choses. Pour ne pas dire l’essentiel …
Et qu’est-ce que ça change, hein ? Rien ! Misère misère…
Comme quelqu’un m’a dit… et il me l’a même écrit … le monde est foutu.
Mais il ne faut jamais désespérer. 😉
Le poisson rouge tourne dans son bocal. Il semble redécouvrir le monde à chaque tour. Les ingénieurs de Google ont réussi à calculer la durée maximale de son attention : 8 secondes. Ces mêmes ingénieurs ont évalué la durée d’attention de la génération des millenials, celle qui a grandi avec les écrans connectés : 9 secondes.
Nous sommes devenus des poissons rouges, enfermés dans le bocal de nos écrans, soumis au manège de nos alertes et de nos messages instantanés.
– « Le temps de l’ennui et du désir n’existant plus. Nous sommes rassasiés avant d’avoir désiré » (Bruno Patino)
– La Civilisation Du Poisson Rouge – Bruno Patino | PDF – Scribd
(fr.scribd.com/document/413132132/La-Civilisation-Du-Poisson-Rouge )
– Qui est Bruno Patino, le patron qui a sorti Arte de la confidentialité ?(rtbf.be/)
– Bruno Patino (Wikipédia)
Naître en 1947, avant la culture industrialisée
J’ai connu l’apparition de la télévision à domicile fin des années 1950. A l’origine il n’y avait qu’un poste, chez ma grand-mère. C’était rare et cher, les voisins sans télé étaient conviés, on mettait tous de l’argent dans une tirelire pour amortir les frais. Le 14 février 1957, le pape Pie XII fait de Claire d’Assise la sainte patronne de la télévision, l’écran se généralise. Quand la télé a fait irruption au domicile familial, on l’écoutait même pendant les repas. C’est à ce moment que j’ai commencé à faire défection. Puisqu’on faisait autre chose qu’échanger en famille autour d’une table, je lisais un livre alors que les autres restaient rivés les yeux sur l’écran. (à suivre)
(suite et fin) Et puis le magnétophone est arrivé, diffuseur de sons sur bande magnétique. J’avais 16 ans en 1963, j’ai appris assidûment à jouer au piano, se contenter d’écouter de la musique ne me suffisait pas. Sans m’en rendre compte, j’étais devenu allergique à la culture de masse, dont le journal La décroissance de septembre-octobre 2026 fait un dossier accusateur. Instrument de passivité et d’aliénation, l’industrie du divertissement a modelé nos comportements, on enthousiasme pour les exploits faits par d’autres, on glorifie le roi Léon et le dernier footballeur à la mode, on s’agglutine par milliers autour d’un chanteur à la voix amplifiée par le micro…
Heureusement il y en a encore parmi nous qui cultivent la culture populaire et l’activité personnelle. Mieux vaut participer à une chorale qu’écouter les autres chanter à sa place, mieux vaut lire le journal La Décroissance que se perdre dans les réseaux sociaux…
Le classement PISA, Programme international pour le suivi des acquis des élèves de 15 ans, évalue les compétences en mathématiques, en compréhension de l’écrit et en culture scientifique. La France continue de chuter, brutalement, les tâches complexes, telles que la réflexion ou la lecture de textes longs étant les plus touchées.
Si le classement PISA 2025 inquiète doublement, c’est qu’il révèle une diminution globale des capacités cognitives des jeunes. Le problème touche aux effets de la révolution numérique en cours. Les élèves ne sont plus que 20 % à 30 % à ne pas recourir à l’intelligence artificielle (IA). Or les bons scores en sciences sont corrélés à une moindre utilisation de l’IA.