La dénatalité est-elle une bonne nouvelle pour la décroissance ?
Le bimensuel La Décroissance (mai-juin 2026) aborde enfin le débat de la question démographique (page 30 et 31), mais encore de façon incomplète ou déformée.
Anne-Cécile Mailfert : La planète est pillée, la guerre est à nos portes, la crise économique frappe et on est pressuré par le travail et par les technologies. Dans un tel contexte, la baisse de la natalité peut être considérée comme une grève des ventres à bas bruit… Toutes les sociétés dans lesquelles les femmes ont conquis leur liberté et vivent dans de meilleurs conditions ont réduit leur taux de natalité… Le sujet de la démographie est fondamental, j’appelle les féministes et écologistes à se saisir de ce débat crucial.
Notre commentaire : Rien à dire, le diagnostic d’Anne-Cécile est bien établi. Il est seulement étonnant que ce journal créé en mars 2004 n’aborde la problématique démographique que 22 ans plus tard. La décroissance économique devrait être toujours associée à la décroissance démographique.
Sylvie Ferrari : Le choix d’avoir des enfants ou non relève de la liberté de chacun et non des statistiques… Les penseurs qui ont inspiré le courant de la décroissance alertaient sur les risques que faisait peser une évolution exponentielle de la population. Nicolas Georgescu-Roegen notamment jugeait qu’il était important de s’inscrire sur une trajectoire de limitation progressive de la population pour la rendre compatible avec une agriculture agroécologique qui reposerait sur le flux solaire… Il disait que dans la biosphère où nous vivons, la question démographique ne pouvait pas être déconnectée de la question écologique.
Notre commentaire : Puisque limiter la population en fonction des ressource agricoles est incontournable comme d’ailleurs Malthus le constatait dès 1798, la liberté individuelle de choix en matière de fécondité devrait dont être régulé d’une manière ou d’une autre. Notre usage de la liberté ne doit se faire que si elle est adaptée aux contraintes, surtout quand ces limites sont d’ordre biophysiques comme l’exprime Georgescu-Roegen.
Jacques Véron : Voici plus d’une demi-siècle, le rapport Meadows prouvait qu’un monde fini ne pouvait s’accommoder de croissances économiques et démographiques indéfinies, les ressources naturelles ne pouvant que finir par manquer… Le contexte est aujourd’hui bien différent, la stabilisation de la population mondiale est en vue d’ici la fin du siècle… Une stationnarité des populations semble préférable.
Notre commentaire : Il est incroyable que ce démographe officiel, membre de l’INED, occulte complètement le niveau démesuré d’une population mondiale qui a dépassé 8 milliards depuis 2022 et qui s’oriente vers les 10 milliards. Ce surnombre n’est supportable actuellement que par notre usage boulimique des énergies fossiles, ressources en voie d’épuisement et causes du réchauffement climatique. Comme tous les médiatisés, Mr Véron s’inquiète seulement du vieillissement, ce qui est un soutien implicite à la relance de la fécondité pour avoir une population « stationnaire ».
Olivier Rey : Désormais en France, les élèves de Terminale ont droit à un graphique qui montre qu’en matière de réduction des émissions de carbone, le no kid est sans rival… Les puissances économiques avaient tout intérêt à promouvoir ce genre de discours, cela incite les jeunes à s’adonner sans remords à la consommation… Des indigènes (des autochtones), en s’abstenant d’engendrer, ont fait plus que leur part pour l’environnement, et peuvent dès lors consommer sans scrupules ; de l’autre, des immigrants avides d’élever leur niveau de consommation. Alors non, l’effondrement de la natalité n’est pas une bonne nouvelle pour la décroissance.
Notre commentaire : On retrouve par deux fois ce leitmotiv médiatisé, ce n’est pas la démographie qui importe, c’est le niveau de vie. Or niveau de fécondité et niveau de consommation ne sont pas automatiquement reliés, tout dépend de la sociologie des besoins, orientée par le matraquage publicitaire actuel.
Olivier Rey : La décroissance sans enfants perd sa raison d’être, de joyeuse elle devient sinistre. La décroissance est au service de la vie, et il appartient à l’essence de la vie de se transmettre, de génération en génération.
Notre commentaire : Mr Rey devrait dire cela devant une femme qui, dans un pays en voie de sous-développement, tient dans ses bras un enfant décharné car sous-alimenté. Le mouvement de la décroissance a pour objectif le bien-être des générations futures, ce n’est pas un mouvement pro-life de type religieux.
Lire sur notre blog, Jacques Véron : « Démographie et écologie »
extraits : Comme tous les démographes, Jacques Véron se cantonne dans son livre à une vision descriptive ; le mot planning familial par exemple n’apparaît jamais. C’est une preuve de fatalisme, ainsi cette autre remarque : « Freiner l’urbanisation ne semble guère possible. » Ce livre caricature parfois les malthusiens : « L’importance de l’effet niveau de vie tend à être ignorée ou du moins sous-estimée par ceux qui veulent rendre la population seule responsable de toutes les formes de dégradations environnementales. » Mais c’est une première tentative de la part d’un membre de l’INED de lier la question démographique et les problèmes environnementaux…
Lire sur notre blog, Olivier Rey, un anti-malthusien paradoxal
extraits : Selon Olivier Rey,
« L’effondrement du taux de natalité dans nombre de pays n’est pas la traduction d’une sagesse, qui inciterait à faire décroître la population mondiale pour modérer les atteintes que les activités humaines portent à la nature, mais une manifestation de nihilisme. Catastrophiques sont les taux de fécondité actuels : 1,12 pour l’Espagne, 1,2 pour la Pologne, 1,21 pour l’Italie, 1,38 pour l’Union européenne dans son ensemble. La France qui, dans ce marasme, s’en sortait à peu près, voit à son tour son taux de fécondité plonger (1,66 en 2023). Non pas la baisse, mais l’écroulement de la population que de tels taux induisent est un cataclysme… Les êtres humains ont régressé jusqu’à voir s’étioler en eux la faculté essentielle pour tout vivant, qui est de transmettre la vie. L’économie devrait être au service de la vie : qu’elle en vienne à entraver sa transmission est une perversion caractérisée… »

Je ne sais pas si c’est mon commentaire précédent (28 avril 2026 à 18:48 “À l’école des écrans, foutaise antihumaniste”), ou alors si Biosphère avait déjà préparé cet article… en tous cas je suis content que cette question (réflexion) nous soit offerte ici. Les trois pelés et un tondus que nous sommes, pourront ainsi croiser, non pas le fer… mais leurs points de vue. («Regards croisés»)
– « Le bimensuel La Décroissance (mai-juin 2026) aborde enfin le débat de la question démographique (page 30 et 31), mais encore de façon incomplète ou déformée. »
D’entrée, de jeu… je trouve Biosphère un peu sévère. Je ne sais pas ce qu’il lui faut…
Je n’ai lu qu’une seule fois ces quatre points de vue (Anne-Cécile Mailfert, Sylvie Ferrari, Jacques Véron, Olivier Rey)… et je n’ai rien vu de déformé. Qu’ils soient incomplets je veux bien. En effet ON peut toujours en rajouter. Mais peut-être aussi étaient-ils limités en nombre de caractères. 🙂
Personnellement, parmi les quatre, c’est peut-être ce que dit Olivier Rey que je trouve le plus intéressant. De plus, il répond franchement et sans détour à la question :
– « Alors non, l’effondrement de la natalité en Europe n’est pas une bonne nouvelle pour la décroissance. »
Je peux évidemment en remplir des pages, mais je préfère laisser la parole aux autres.
J’avais énormément apprécié l’ouvrage d’Olivier Rey : une question de taille. Il mettait la question des ordres de grandeur au centre de sa réflexion ce qui me semble essentiel. J’avais fait la plus grande promotion possible de ce livre et de son auteur.
J’ai évidemment plus de mal à adhérer à ses derniers propos.
Quant à la dénatalité : n’exagérons rien la France n’a jamais été si nombreuse même si maintenant la croissance est entièrement le fait de l’immigration (apport de personnes et fécondité plus importante de ces populations)
En tout cas la baisse de la natalité est une composante nécessaire de la décroissance, on ne décroîtra pas en étant toujours plus nombreux.
Monsieur Barthès… quand vous dites que vous avez du mal à adhérer à ses derniers propos… j’espère que vous ne vous limitez pas à ces 3 lignes que Biosphère nous a recopiées ici. Comme s’il n’avait retenu que ça, de l’ensemble. Certes, tout (et n’importe quoi) peut-être discuté. Comme cette citation de Péguy («Tout ce que l’on fait, on le fait pour les enfants [etc.]») qu’Olivier Rey cite juste avant ces 3 lignes. Seulement, pour moi, ce n’est pas spécialement là le plus important. Bref, j’espère donc que vous avez lu, attentivement… l’intégralité… de ses derniers propos. Ainsi que ceux des trois autres, bien sûr.