La lucidité par temps d’effondrement écologique

résumé du livre de Jean-Marc Gancille

« Ne plus se mentir » (Rue de l’échiquier, 2025)

« Le discours lénifiant des « petits gestes citoyens » implore les élites de transformer un système qu’elles ont structurellement conçu à leur profit et qui sur-détermine la capacité d’action des citoyens. Mais les faits sont têtus, toujours pas de transition énergétique, encore moins d’économie régénératrice, toujours la même hypocrisie techno-solutionniste et des polluants partout, des pluies diluviennes et des méga-feux. Aucune opposition sérieuse au bulldozer productiviste. Car au plan individuel, qui est prêt à réduire son salaire, à vivre dans la frugalité, à renoncer à une grosse part de confort, de sécurité, de santé par souci du climat et de la biodiversité ? A peu près personne. Il y a peu d’intérêt à sacrifier son mode de vie quand une grande majorité de ses voisins jouent les passagers clandestins, quand la plus grande partie de l’humanité aspire à toujours plus et quand les plus chanceux en tirent des revenus indécents. Les États-Unis viennent d’élire haut la main un président ultra-conservateur, menteur, misogyne, populiste et raciste, climato-négationniste et opposé à toute réglementation environnementale, qui a fait du forage tous azimuts l’une de ses promesses de campagne. Le système dominant ira au bout de sa logique quel que soit le qualificatif utilisé, capitalisme, néolibéralisme, productivisme, croissancisme, civilisation thermo-industrielle…

Il est grand temps de ne plus se mentir : la transition écologique n’existe pas. Nous avons lamentablement échoué à mobiliser la société. La formule « écouter la forêt qui pousse plutôt que l’arbre qui tombe » évite de se poser la question du pourquoi de la tronçonneuse et des moyens d’y mettre fin. Symbole de la résistance ultime, la journée sans achat, événement parfait pour faire le buzz chaque année pour mieux oublier les 364 jours suivants. Derrière les promesses de neutralité carbone des énergies renouvelables se cachent des infrastructures lourdes avec leur millions de batteries, câbles, serveurs, terminaux, microprocesseurs… tous composés de métaux rares (bismuth, cobalt, germanium, tantale, etc.) dont l’extraction, le traitement, la mise en œuvre et la fin de vie sont extrêmement polluants et massivement émetteurs de gaz à effet de serre. Pris isolément, l’achat d’un véhicule électrique semble une bonne « solution » verte et propre. Mais une telle individualisation de la problématique occulte la question systémique de sa généralisation. Qui aujourd’hui peut affirmer qu’il connaît ou travaille dans une entreprise dont le modèle est, au mieux, neutre pour l’environnement ? Personne.

Atténuer le changement climatique suppose des choix impopulaires. Il faudrait renchérir substantiellement le coût des énergie fossiles et des biens de consommation émetteurs de CO2, décourager drastiquement de prendre l’avion, prévoir la fin de la voiture individuelle, populariser les économies d’énergie, limiter la consommation de viande et de poisson, éliminer les emplois néfastes à l’environnement, voire mettre en œuvre des politiques aujourd’hui taboues de limitation des naissances, etc. En parallèle à cette bataille des consciences, la guerre écologique devrait s’attaquer aux obstacles structurels. Il ne s’agit ni plus ni moins que de reconvertir en un temps record la globalité d’un système sédimenté depuis la révolution industrielle sur le principe d’une croissance économique reposant sur les énergies fossiles. Il serait donc urgent de remettre en cause une organisation spatiale façonné par la logique productiviste qui tire profit de la densification urbaine, de la logistique en flux tendus, de l’hyper-mobilité. Le processus de mondialisation des échanges doit être remplacé par une relocalisation des activités. Il faut en finir avec la construction de routes supplémentaires, de supermarchés, d’extension urbaines. Il faut rapprocher lieux de travail et domicile, combattre l’habitat pavillonnaire et la possession de résidences secondaires, etc.

Dans quelques direction que l’on porte son regard, il devient certain qu’aucune de ces mesures radicales ne sera adoptée. Nous sommes passé maître dans l’art de la substitution causale pour défausser nos responsabilité sur les autres, le riches, les pauvres, les Chinois, le capitalisme.. . Gare au blasphème de la décroissance, cet épouvantail bien pratique qui renvoie directement à la case « Caverne éclairée à la bougie » sans passer par la case « Je réfléchis deux secondes ». Dans une interview, Jeff Bezos : « Nous ne voulons pas vivre dans un monde rétrograde. Nous voulons que la population continue à croître sur cette planète. Nous voulons continuer à utiliser plus d’énergie par personnes…. » « Nous voulons, nous voulons… », mais nous ne pourrons pas. Pour une raison très simple qu’exprime l’équation de Kaya : la croissance des émissions de CO2 résulte d’une progression du PIB mondial par habitant, de la poursuite de la croissance de la population et de l’intensité énergétique soutenue du PIB. Il y a donc fort à parier que l’ampleur du réchauffement climatique ruinera le rêve de monsieur Bezos. Du point de vue de la physique, il est insensé de penser que l’on puisse réduire les émissions de gaz à effet de serre significativement sans réduire massivement notre consommation énergétique. Depuis 1970, chaque augmentation de 1 % du PIB mondial a été accompagné d’une augmentation de 0,6 % de l’énergie primaire. Ce rapport est presque constant. Et pendant ce temps-là, l’habitabilité de la Terre se dégrade et le vivant s’effondre. »

Commentaire 

Cet auteur est très pessimiste sur la mise en pratique des recommandation radicales :

« On aura beau s’agiter en tous sens en clamant « il n’est pas trop tard », il est désormais certain qu’il n’existe aucune porte de sortie pour s’extraire de la situation dans laquelle nous nous sommes empêtrés… Au premier rang de ces inerties, une opposition farouche de la population elle-même. Une majorité de la population vit aujourd’hui de ce qui détruit environnement, nuit à la santé et hypothèque l’avenir de sa descendance. Nos élus sont enlisés dans une logique d’intérêts qui rend impossible l’application d’un tournant radical devenu nécessaire. Une tyrannie pourrait prendre les mesures qu’exige un avenir menaçant, mais qui peut raisonnablement croire en une dictature éclairée et bienveillante exercée au nom de l’intérêt général ? Margaret Mead affirmait : » Ne doutez jamais qu’un petit groupe d’individus conscients et engagés puisse changer le monde. Ça s’est toujours passé ainsi ». Sauf que l’histoire nous enseigne que des conditions propices sont indispensables pour que ce petit groupe arrive à ses fins. Et pour l’instant elles ne sont pas réunies. »

« Pour l’instant », écrit Jean-Marc Gancille. Mais un changement d’imaginaire social ne peut arriver que dans la durée et quand les temps sont propices. Le message de Jésus-Christ a mis des centaines d’année pour s’institutionnaliser et les prophéties marxistes du pouvoir au peuple ne se sont jamais vraiment concrétisées. Aujourd’hui les conditions sont entièrement nouvelles par rapport à une époque où on croyait les ressources terrestres illimitées. La croissance reste encore une idéologie de référence, mais accroît nos problèmes. Notre Maison commune, la Terre, devient punitive à notre égard et nous envoie des avertissements : réchauffement climatique, stress hydrique, pénuries de ressources, etc. Il n’y a pas de classes sociales antagonistes, nous sommes tous dans le même bateau qui est en train de couler. Quand il n’y aura plus d’échappatoire pour personne sur une planète devenue globalement invivable, il faudra bien trouver de nouvelles modalités pour (sur)vivre ensemble. Alors le changement d’imaginaire social pourrait sans doute se faire rapidement.

Jean-Marc Gancille constate page 54 : « Nulle surprise à ce que dans ce contexte délétère émergent des mouvements plus virulents, revendiquant le recours à des formes d’actions violentes et radicales. » Après les manifestations pacifiques, ce n’est là aussi qu’une étape d’une conscientisation écologique. Mais détruire les biens nuisibles aux humains et à leur environnement pourrait accélérer le mouvement. Nécessité fait loi.

4 réflexions sur “La lucidité par temps d’effondrement écologique”

  1. Esprit critique et taquin

    – « Ne plus se mentir » (Titre de cet énième bouquin)
    =˃ Plus facile à dire (ici à écrire) qu’à faire. Le déni n’est pas une mince affaire.

    – « Cet auteur est très pessimiste sur la mise en pratique […] » (Commentaire)
    =˃ À quoi bon en rajouter au sujet du pessimisme ?

    – « […] Aujourd’hui les conditions sont entièrement nouvelles […] Quand il n’y aura plus d’échappatoire pour personne sur une planète devenue globalement invivable, il faudra bien trouver de nouvelles modalités pour (sur)vivre ensemble. […] Alors le changement d’imaginaire social pourrait sans doute se faire rapidement. […] » (Prophète extralucide optimiste)
    =˃ Tous ensemble tous ensemble ouai ! ouai ! Ou alors chacun pour soi.
    Nécessité fait loi, et sans foi ni loi ! En attendant, il suffit d’y croire.

    1. Cavanna exprime son pessimisme dans Charlie-Hebdo n°975 du 23 février 2011, page 10 :
      « Une certaine association, Démographie Responsable, se propose de lutter par tous les moyens contre le peuplement anarchique – et criminel – de la planète. Ces vaillants militants me demandent mon concours. Je dois dire tout de suite quelle est mon opinion. La voici : il n’y a rien à faire. Il est trop tard, beaucoup trop tard. Je n’ai pas le loisir d’entrer dans les chiffres. Nous sommes déjà entrés dans l’ère des survivances. L’économie planifiée, les progrès techniques, les privations, ne peuvent plus faire face à la monstrueuse vague humaine qui submerge la Terre… »

      1. – Le pessimiste, c’est : 2+2=4. L’optimiste, c’est : 2+2=5. Cet univers où nous sommes est un univers pessimiste.

        – Peuples, pourquoi êtes-vous si beaux, si nobles, si dignes, si généreux, si hospitaliers, quand vous crevez de faim, et devenez-vous si laids, si gras, si arrogants, si cons, quand vous avez régulièrement le ventre plein ?

        – «Ah, vous êtes écolo?» Succès de rire assuré. En France, en tout cas. Ailleurs, je ne sais pas. Parait qu’en Allemagne les Verts sont pris au sérieux. Les Allemands n’ont aucun sens de l’humour.

        – Notre civilisation : une jolie fille, pomponnée et maquillée, assise sur un tas de merde.

        – Je ne supportais pas l’idée de ces forêts rasées pour nourrir ce fantastique gaspillage de matière imprimée, dont une part infime sera lue, dont une part encore plus minuscule vaut la peine d’être lue.

  2. Parti d’en rire

    Jean-Marc Gancille ferait un bon premier ministre, voire même un excellent président de la raie publique. Reste à voir si ce genre de postes l’intéresse.

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