La peine de mort, les termes du débat dans LE MONDE

L’Edito du MONDE a un parti-pris, l’abolition de la peine de mort comme nécessité. L’Europe (abolitionniste) est donc censée représenter le bon exemple, les USA un repoussoir*. LE MONDE s’inquiète de « la longue et terrifiante agonie de Clayton Lockett ». On ne précise pas que Clayton Lockett avait été condamné à mort pour le viol et le meurtre d’une jeune femme, qu’il avait enlevée, frappée et enterrée vivante. Que valent les quarante-cinq minutes de souffrance endurées par Clayton Lockett (faute de barbituriques efficaces) face à l’asphyxie terrifiante endurée par sa victime. LE MONDE accumule les poncifs en guise d’arguments : « Une Europe libérée de la peine mort… Le coût faramineux de gestion des couloirs de la mort Une pratique arbitraire et injuste Des châtiments cruels et inhabituels… Les Etats-Unis en étrange compagnie ( Chine, Corée du Nord, Yémen…). » Bien entendu le fait que 60 % des Américains sont encore en faveur de la peine de mort n’est pas non plus un argument, la majorité n’a pas toujours raison. La controverse sur les produits létaux paraît elle-aussi dérisoire. Comme si la première puissance technologique mondiale ne savait pas fabriquer des produits létaux aussi bons que les Suisses dans leur pratique d’euthanasie active ! Voici l’argumentation des abolitionnistes en France.

                 Le garde des sceaux à l’origine de l’abolition en France, Robert Badinter, avait dans son argumentation de 1981 fait un parallèle injustifié entre peine de mort et abolition de la torture ou de l’esclavage. Il s’étonnait aussi du retard de la France à abolir la peine de mort par rapport à d’autres pays européens, comme si le suivisme était un viatique. Il récusait la voie de l’opinion publique et le recours au référendum… il ne faisait que suivre un des points de programme présidentiel de Mitterrand ! Il relevait l’absence de lien entre la peine de mort et l’évolution de la criminalité sanglante, mais la peine de mort est-elle faite pour cela ? Comme disait Badinter lui-même, « si la peur de la mort arrêtait les hommes, vous n’auriez ni grands soldats, ni grands sportifs ». Il ajoutait plus loin : « Le choix entre le maintien et l’abolition de la peine de mort, c’est, en définitive, pour une société et pour chacun d’entre nous, un choix moral. » Mais quelle morale ? Celle des Eglises ou celle des victimes ? Ce n’est que tout à la fin de son discours ampoulé que Robert Badinter aborde le point de vue des victimes d’un assassin : « La mort et la souffrance des victimes, ce terrible malheur, exigeraient comme contrepartie nécessaire, impérative, une autre mort et une autre souffrance. A défaut l’angoisse et la passion suscitées dans la société par le crime ne seraient pas apaisées. Et justice, pour les partisans de la peine de mort, ne serait pas faite si à la mort de la victime ne répondait pas, en écho, la mort du coupable. » Badinter balaie cet argument d’un revers de manche : « Tout le progrès historique de la justice a été de dépasser la vengeance privée. Et comment la dépasser, sinon d’abord en refusant la loi du talion ? » Or la peine de mort après un procès contradictoire et public ne relève pas de la vengeance privée, mais au contraire du transfert à la société de la justice privée. Grâce au monopole social de la peine de mort contre un meurtrier, les humains étouffent l’esprit de vengeance au lieu de l’exaspérer et de l’étendre. C’est pourquoi Badinter ne s’attarde pas sur ce point, déviant le débat vers la possible « erreur judiciaire » ou la « justice d’élimination » au détriment des Noirs (aux USA) ou de Maghrébins (en France) ! Badinter ose même : « Pour ceux d’entre nous qui croient en Dieu, lui seul a le pouvoir de choisir l’heure de notre mort. » Il demande enfin de voter l’abolition de la peine de mort sans l’assortir d’aucune restriction ni d’aucune réserve quel que soit la catégorie du crime commis, même « odieux ». Les jurés n’auront plus aucune latitude de réflexion, il ne faut plus faire de différence entre criminels, ce serait de la « discrimination ». Pourtant l’assassin a voté sa propre mort en donnant la mort à autrui. Et la mise à l’écart définitive par la réclusion perpétuelle ne fait que remplacer par une mort lente une mort instantanée La punition est toujours légitime quand elle est justement proportionnée, la mort appelle donc la mort.

                Le point de vue d’un écologiste sur la peine de mort va au-delà du droit des victimes contre celui des assassins. Il ne fait que constater un fait trivial : l’abolition de la peine de mort est votée dans une société d’abondance qui croit que tout le monde doit être dorloté, y compris les criminels. Mais à cause  du manque d’énergie fossile et de la crise qui va s’ensuivre, cette abolition risque de tomber aux oubliettes : « Entretenir une population en prison, c’est utiliser de la nourriture, des ressources et de l’énergie pour le bénéfice d’improductifs mis au ban de la société. Jusqu’à une époque somme toutes assez récente, on ne s’encombrait pas de ces bouches à nourrir : le sort commun de l’assassin était la mort dans des délais assez rapides. Il est évident que, en univers énergétiquement contraint, ces mauvais souvenirs risquent de redevenir d’actualité. »** Dans une société humaine démocratique, aucune loi n’est définitive. Hier la peine de mort, aujourd’hui son abolition, demain peut-être son rétablissement. A la société de faire ses choix. Remarquons pour conclure que dans la Nature les non-humains ne s’embarrassent pas de « morale », et pourtant on ne tue que pour manger et vivre, non pour faire mourir au nom d’une pulsion criminelle.

* LE MONDE du 15 mai 2014, Peine de mort : les Etats-Unis et le bon exemple européen

** Changer le monde, tout un programme ! de Jean-Marc Jancovici  (Calmann-Lévy, 2011)

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6 réflexions sur “La peine de mort, les termes du débat dans LE MONDE”

  1. Je n’ai jamais dit que « seuls » les humains avaient une valeur intrinsèque. Mais l’on ne peut créer une échelle de valeur sur des critères abstraits et arbitraires qui justifierait le rétablissement de la peine de mort.

  2. Mat, reconnaître seulement aux humains une valeur intrinsèque n’est qu’anthropocentrisme. Nous préférons un humanisme élargi, tel que défini par Arne Naess : « Le bien-être et l’épanouissement de la vie humaine et non-humaine sur Terre ont une valeur intrinsèque (en eux-mêmes). Ces valeurs sont indépendantes de l’utilité que peut représenter le monde non-humain pour nos intérêts humains. »

  3. Là, on est pas vraiment d’accord. Il ne s’agit pas de « sacré », il s’agit de reconnaître à l’homme une valeur intrinsèque indépendante de ses paroles ou de ses actes. N’est-ce pas au nom de cette valeur, étroitement liée à la notion de « nature humaine », que nous pouvons être amené à récuser le transhumanisme, la fantasme bionique et cybernétique, c’est-à-dire la mort scientifique de l’homme historique ?

  4. Dans peu de temps (le moins possible) , dame nature infligera à ce misérable Badinter la peine de mort .
    Bon débarras !

    1. Marcel, on ne peut souhaiter la mort de personne, chacun a sa part de vérité. Nous préférons raisonner comme Teddy Goldsmith :
      « Quand il n’y aura plus assez de ressources minérales et pétrolières pour nous permettre d’épandre dans le monde entier des poisons, quand le monde naturel se trouvera si appauvri qu’il ne pourra plus alimenter des formes de vie complexe, alors la Nature montrera, hélas, le peu de cas qu’elle fait du caractère sacré de la vie humaine. Le caractère sacré de la vie humaine est un mythe auquel nous croyons quand cela nous arrange. »
      L’Ecologiste n° 20, septembre à novembre 2006, La vie humaine dans la société industrielle

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