l’abominable pouvoir des journalistes

Michel Rocard passe près d’un tiers de son temps à répondre aux médias. Il n’a aucune légitimité électorale pour cela, mais au moins il dit des choses sensées, contrairement à bien d’autres. Par exemple devant les élèves du Centre de formation des journalistes : «  Vous futurs journalistes allez devenir des spécialistes de l’événement et de l’instantané. Or la politique relève du long terme. La brièveté des messages implique que l’on n’aille pas vers la complexité. Vous chercherez seulement le choc de la petite phrase. »*

                Bien vu, la démocratie fout le camp. Comme l’analyse Hervé Kempf**, l’échange d’arguments rationnels qui forme la conversation de la démocratie a été transformé par l’avènement de la radio et des techniques de manipulation de masse. La révolution de l’imprimerie avait créé au XVIIIe siècle les bases des Lumières, c’est-à-dire la libre circulation des idées. Mais la télévision est devenue aujourd’hui la source dominante d’information. Or les écrans nous entraînent dans un nouveau monde où chaque événement fait son entrée en scène à toute vitesse et disparaît aussitôt pour céder la place à un autre. C’est donc un monde sans beaucoup de cohérence ni de sens ; un monde qui ne nous demande pas d’agir et ne nous le permet pas non plus ; un jeu de « coucou, me voilà ! » Ainsi aux Etats-Unis, le dialogue politique est conduit pour l’essentiel au moyen d’annonces télévisées de trente secondes. Alors on recherche la petite phrase. Les élus pensent que ce qui compte c’est ce qui est dit dans les spots de 30 secondes. En France de toute façon, les journalistes coupent la parole des politiques au bout de 10 secondes ! Alors, pour expliquer politiquement des questions aussi complexes que le pic pétrolier…

                Le problème, c’est que les médias-papiers tombent dans le même travers, la recherche de la petite phrase et le culte de l’événementiel. Les événements en Tunisie sont oubliés grâce aux événements en Egypte, qui seront oubliés grâce à… Sarkozy était devenu un spécialiste de ce jeu de « chaises musicales », une connerie faisant oublier la précédente. Cette tendance à la désinformation n’est pas innocente, elle protège l’oligarchie dominante (qui possède d’ailleurs la plupart des grands médias) puisqu’elle empêche de penser. Alors nous n’avons plus les moyens d’agir face aux menaces écologiques, déplétion pétrolière, réchauffement climatique, etc. Et le débat « démocratique » se limite dans la presse à qui va gagner les prochaines élections. Hervé Kempf n’envisage qu’une issue probable : « Une assez large fraction de l’oligarchie reconnaîtra l’ampleur du danger environnemental et imposera à l’autre un changement radical. » Comme il ajoute qu’il y faudra aussi de la vertu, l’avenir semble joué d’avance : les plus faibles seront les premières victimes…comme d’habitude.

Nous aimerions qu’il en soit autrement…

* LeMonde du 1er février 2011, chronique de Franck Nouchi : petite phrase

** L’oligarchie, ça suffit, vive la démocratie d’Hervé Kempf (Seuil, 2011)

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