Le droit à l’avortement remis en cause

25 juin 2022. La Cour suprême américaine a remis en cause l’arrêt Roe vs Wade de 1973 et renvoyé aux États le soin de légiférer sur cette question. Moins de deux heures après la décision de la Cour suprême, le ministre de la justice du Missouri a activé l’interdiction de l’avortement dans son État.Treize Etats s’étaient en effet dotés ces dernières années de lois dites « gâchette » rédigées pour entrer en vigueur automatiquement en cas de changement de jurisprudence à la Cour suprême. Ces lois interdisent les avortements avec des nuances : l’Idaho prévoit des exceptions en cas de viol ou d’inceste, le Kentucky uniquement en cas de danger pour la vie de la femme enceinte ; la Louisiane prévoit jusqu’à dix ans de prison pour les professionnels de santé, le Missouri jusqu’à quinze ans de prison… Quatre Etats supplémentaires (Géorgie, Iowa, Ohio et Caroline du Sud) disposent de lois interdisant les avortements dès que les battements de cœur de l’embryon sont perceptibles, soit vers six semaines de grossesse quand la plupart des femmes ignorent encore être enceintes. Dans certains États, les femmes ayant recours à l’avortement pourront se voir infliger une amende ou une peine de prison. Grâce à l’outil de géolocalisation ou au moteur de recherche, toute personne ayant approché une clinique où se pratique l’avortement, acheté une pilule abortive en ligne ou même cherché à s’informer sur le moyen d’aider des associations pro-choix pourrait se voir « repérée ».

Lire, La Cour suprême se penche sur l’avortement

Anne Chemin : Fondée en 1789, les neuf juges de la Cour suprême veillent au respect des sept articles et des vingt-sept amendements qui constituent l’appareil constitutionnel de la plus ancienne démocratie moderne. Elle est compétente en toute matière et a toujours le dernier mot. Les Américains lui doivent la fin de la ségrégation raciale dans les écoles publiques en 1954, la suspension de la peine de mort en 1972, son rétablissement en 1976, le droit à l’avortement en 1973 ou le mariage homosexuel en 2015. Comment justifier que ces juges nommés à vie par le président des USA puissent contrecarrer la volonté des représentants élus au suffrage universel ? Ils tranchent les conflits de compétence qui ne manquent pas de surgir entre l’Etat fédéral et les entités fédérées, ils évitent que le « bien commun » puisse varier au gré des circonstances ou des majorités du moment, ils contrebalancent la tyrannie de la majorité. Mais sa toute-puissance n’a cessé d’être questionnée, voire contestée. En 1860, le futur président Abraham Lincoln critique fermement l’arrêt Dred Scott qui refuse la citoyenneté à un esclave . Soixante-dix ans plus tard, le président Franklin Delano Roosevelt affronte à son tour la Cour suprême. La Cour défend le laisser-faire et Roosevelt un Etat-providence interventionniste (le New Deal). Au début des années 2000, avec l’arrêt qui désigne le républicain George W. Bush comme le vainqueur de l’élection présidentielle, le basculement de la Cour suprême dans le camp conservateur élargit l’intensité des critiques.

éditorial du MONDE :  Les deux arrêts, l’un sur les armes, l’autre sur le droit à l’avortement, rendus le 23 et le 24 juin 2022, accentuent les fractures de la société américaine. Ils sacrifient à deux totems de la droite religieuse. Ils sont en effet revenus à la fois sur une loi restreignant le port d’arme en vigueur dans l’Etat de New York depuis plus d’un siècle, et sur le célèbre arrêt Roe v. Wade, réaffirmé en 1992, qui sanctuarisait le droit à l’avortement depuis 1973. Un président largement battu dans le vote populaire, Donald Trump, a désign trois juges ensuite confirmés par un Sénat qui est un reflet déformé du pays.L’un des 9 juges, Clarence Thomas, a encore alimenté l’inquiétude en s’interrogeant sur la protection constitutionnelle dont bénéficient la contraception et les relations sexuelles entre personnes du même sexe. Le rédacteur de l’arrêt contre l’avortement, Samuel Alito, justifie ce revirement au prétexte que l’avortement n’est pas « profondément enraciné dans l’histoire et les traditions de la nation ». La Cour suprême aurait dû, pour préserver sa légitimité, se tenir à distance de la polarisation mortifère qui divise de plus en plus profondément les Etats-Unis.

Mariama Darame : en France, après la décision prise le 24 juin par la Cour suprême américaine, les élus français, de gauche comme de droite, se sont émus de ce recul en matière de libertés. La présidente du groupe LRM, Aurore Bergé, a déposé une proposition de loi constitutionnelle pour inscrire dans la loi fondamentale, à l’article 66-2, que « nul ne peut être privé du droit à l’interruption volontaire de grossesse ». Le garde des sceaux, Eric Dupond-Moretti souhaite « Graver dans le marbre de notre Constitution ce droit fondamental plus nécessaire que jamais en ces temps obscurs ». Si Emmanuel Macron ne s’est pas prononcé pour le moment sur cette proposition de loi constitutionnelle, il semble très clair que sans son concours, rien ne se fera.

Comparaison internationale

Alors qu’une grossesse sur quatre se termine au niveau mondial par un avortement, plus de 40 % des femmes en âge de concevoir vivent dans des Etats aux lois restrictives. Cependant l’avortement est encore interdit dans près d’une vingtaine de pays, notamment dans de nombreuses nations d’Afrique – parmi lesquelles l’Egypte, le Sénégal, le Gabon, Madagascar ou encore la Mauritanie. Sur le continent sud-américain, l’accès à l’IVG est particulièrement difficile. L’avortement n’est pas autorisé au Suriname, au Nicaragua ou encore au Salvador. Ce dernier Etat a même adopté en 1998 une législation draconienne qui prévoit des peines pouvant aller jusqu’à huit ans de prison en cas d’interruption de grossesse. Au Brésil, l’IVG est seulement autorisée en cas de viol, risque pour la mère ou grave malformation du fœtus. Le Honduras, qui interdisait déjà l’avortement y compris en cas de viol ou d’inceste, de malformation grave du fœtus ou quand la vie ou la santé de la mère étaient menacées, a approuvé en janvier 2021 une réforme constitutionnelle qui durcit encore la législation. L’IVG est accessible uniquement en cas de danger pour la vie de la femme en Côte d’Ivoire, Libye, Ouganda, au Soudan du Sud, en Irak, au Liban, en Syrie, Afghanistan, au Yémen, Bangladesh, en Birmanie, au Sri Lanka, Guatemala, Paraguay ou encore Venezuela. En Europe, à Malte, les femmes avortant risquent bien une peine allant de dix-huit mois à trois ans d’emprisonnement. En octobre 2020, le Tribunal constitutionnel de la Pologne a ainsi rendu l’IVG quasi illégale en supprimant la possibilité d’y recourir en cas de malformation du fœtus. A travers le monde, plus de 25 millions d’IVG dangereuses sont encore pratiquées chaque année, en faisant la troisième cause de mortalité maternelle dans le monde.

Le point de vue des écologistes

Quelle est la position à prendre, selon quels critères ? L’impératif biblique « croissez et multipliez » a donné un droit à l’espèce humaine exorbitant de pouvoir se développer en nombre bien plus que les capacités des écosystèmes le permettent. Au delà de ces considération religieuses, ce qui fait la cohérence des prises de positions anti-avortement est politique. Depuis Jean Bodin (1530-1596), on répète cette maxime, « Il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de sujets, trop de citoyens : vu qu’il n’y a richesse, ni force que d’hommes. » Pour les économistes, plus il y a de travailleurs, plus la croissance est forte. Pour les marxistes, la masse des prolétaires permettra la révolte et mènera à la prise du pouvoir. Toutes étiquettes politiques confondues, historiquement les gouvernements, ivres de chair à canon ou de main d’œuvre servile, ont mené une lutte anti-malthusienne. Si des pays interdisent l’avortement, aucun ne s’interdit la guerre. Les associations « pro-life » (pro-vie) qui veulent interdire tout avortement relèvent d’une attitude anti-démocratique. Rappelons qu’une loi libéralisant l’IVG n’oblige pas à avorter. L’avortement est un acte volontaire et non obligatoire, les réactionnaires veulent interdire ce choix avec des arguments d’autorité et pratiques imposées. La mentalité nataliste ne tient aucun compte de la capacité de charge des territoires alors que tous les indicateurs montrent que la Terre est saturée d’humains. Notre nombre, actuellement 8 milliards d’être humains, met déjà en péril le sort des générations futures. Aujourd’hui la démocratie, face au constat mondial de surpopulation, devrait permettre d’autoriser l’IVG (interruption volontaire de grossesse) dans tous les pays sans exception. Redisons à nouveau qu’autoriser ne veut pas dire rendre obligatoire. Il nous faut pratiquer une démographie responsable. Sinon guerres, famines et les épidémies vont ponctionner le surplus de vies humaines.

Un site à consulter,

https://www.demographie-responsable.org/

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13 réflexions sur “Le droit à l’avortement remis en cause”

  1. Nancy Pelosi a communié le 29 juin 2022 lors d’une messe présidée par le pape François, dans la basilique Saint-Pierre, au Vatican.

    Cinq jours après l’abolition du droit constitutionnel à l’avortement décidée par la Cour suprême, aux Etats-Unis, cet événement éminemment privé a aussitôt pris une dimension politique car Salvatore Cordileone, l’évêque de San Francisco, ville du district où elle est élue, a interdit aux prêtres de son diocèse d’accorder l’eucharistie à la présidente démocrate et catholique de la Chambre des représentants, au motif qu’elle soutient le droit des femmes à interrompre leur grossesse.

    1. Vincetheprince

      Les chefs religieux -des hommes- confondent spiritualité et pouvoir. Ils exercent leur pouvoir, perpétuant de la sorte la domination masculine dans un système patriarcal, en le justifiant par des discours qu’ils présentent comme ayant une dimension spirituelle. C’est un subterfuge qui porte toujours ses fruits dans des esprits apeurés. La peur de la punition, du châtiment divin est encore d’une efficacité redoutable en 2022. Le fanatisme religieux en fait son fonds de commerce. Il y a deux réponses face à cela: la vraie spiritualité, qui n’est pas une affirmation péremptoire d’une vérité revêtue d’absolutisme mais est au contraire tolérance et douceur compassionnelle ; et la force de la Raison, qui s’oppose au danger obscurantiste. Ces deux réponses n’étant pas incompatibles. Les vérités religieuses présidant quant à elles à la violence, faisant d’elles en définitive l’œuvre du diable.

  2. A titre personnel, mais aussi au nom de Démographie Responsable, je ne suis pas favorable à ce que l’on associe les deux sujets : Avortement et Démographie.

    Cela serait prendre le risque de faire de l’avortement un moyen de réguler la démographie, ce dont je ne veux pas et ce que l’association ne défend absolument pas.

    La baisse de la démographie est une nécessité pour préserver la biosphère.
    Le droit à l’avortement est une question liée au droit des femmes et au type de société que l’on souhaite.

    Que chacun agisse en la matière selon sa morale, mais ne fasse pas de ce second point un outil pour régler le premier.

    Pour limiter la croissance démographique il faut favoriser l’éducation et l’accès à la contraception.

    Didier Barthès
    Porte-parole de Démographie Responsable

    1. Rodrigo Duterte is the best

      « Pour limiter la croissance démographique il faut favoriser l’éducation et l’accès à la contraception. »

      Ceci est vrai en principe (cas des Européens, Chinois, coréens) mais je doute que cela puisse fonctionner dans les pays africains et musulmans dont l’ arriération est trop grande .
      Dans ces pays , la régulation se fera brutalement par des guerres, des famines induisant des maladies ravageuses .
      Il est vain de penser que l’ on pourra réguler ces populations en majorité par la simple contraception !

    2. Bravo Didier Barthès pour cette mise au point qui vous honore, vous et votre association. Logiquement vous devez être sur la même position en ce qui concerne l’euthanasie (“suicide assisté“ etc.) et la peine de mort.

  3. – « Les associations « pro-life » qui veulent interdire tout avortement relèvent d’une attitude anti-démocratique. […] Aujourd’hui la démocratie, face au constat mondial de surpopulation, devrait permettre d’autoriser l’IVG (interruption volontaire de grossesse) dans tous les pays sans exception. Redisons à nouveau qu’autoriser ne veut pas dire rendre obligatoire. [etc.] »
    ( Le point de vue des écologistes. Disons plutôt, de CERTAINS écologistes )

    La démocratie … la bonne blague ! Et dans TOUS les pays sans exception !
    Et que fait-on alors de ces pays, et de ces peuples, qui du fait de leur culture ne voient pas du tout les choses comme nous ? Ah oui… on les éduque !
    Et pour ça, combien de temps qu’on se donne ?

    1. En attendant, évitons de convoquer le Surnombre sur ce genre de sujet.
      L’IVG concerne d’abord le droit des femmes. Sinon, après l’IVG on peut aussi rajouter l’euthanasie. Sans oublier la peine de mort.
      Toutefois on prendra soin de bien préciser, dans la Constitution, que ce n’est pas du tout obligatoire. Mais seulement fortement conseillé. Et que le Président jouit toujours du droit de grâce. La bonne blague !

  4. Esprit critique

    Certes l’extrême droite et ses idées pourries (notamment en matière de sexisme et de racisme) progresse partout, mais on peut se demander quel est l’intérêt de remettre en question certains droits, et de revenir comme ici 50 ans en arrière. Voire plus si demain les Américains ont le droit de se balader avec le Colt à la ceinture, comme au temps de Jesse James et Billy Le Kid.

    1. En plus de diviser, pour mieux régner, je pense qu’il y a là une volonté de faire diversion. Pendant que les pro-ceci et les anti-cela s’agitent, au sujet de ceci et cela, le «joli» monde d’en haut avance ses pions. Désormais la Technologie permet de tout contrôler, tout surveiller, tout et n’importe quoi. Et le Pouvoir est là. Les Chinois ont une longueur d’avance, la Compétition est dure et on n’arrête pas le Progrès. «Grâce à l’outil de géolocalisation ou au moteur de recherche, toute personne ayant approché une clinique où se pratique l’avortement, acheté une pilule abortive en ligne ou même cherché à s’informer sur le moyen d’aider des associations pro-choix pourrait se voir repérée». Et ce n’est là qu’un exemple de ce que Big Brother peut faire. Tremblez braves gens, vous êtes surveillés !

    2. Marcel Duterte

      Il s’ agit peut-être ici de savonner la planche présidentielle de 2024 pour Trump
      en supprimant le droit à l’ avortement par la cour suprême : cette décision peut faire perdre à Trump son électorat féminin puisqu’ il souhaitait limiter mais non supprimer ce droit
      J’ ai de sérieux doutes sur l’ appartenance des juges de ladite cour au camp républicain !

      1. Je n’y avais pas pensé, mais pourquoi pas. Vous avez raison, il faut douter de tout. De tout et de n’importe quoi ! N’empêche que votre théorie se tient.
        C’est tordu, mesquin etc. mais c’est de bonne guerre comme on dit. 🙂 🙂 🙂

  5. Marine Le Pen se trouve entre deux feux : ne pas voter en France la constitutionnalisation du droit à l’IVG, et dévoiler ainsi des intentions plus conservatrices que sa normalisation le laisse penser, ou bien la voter et déjuger les plus radicaux de son nouveau groupe de députés. Le sujet ramène à ses positions passées, à son soutien maintes fois exprimé à Donald Trump et au militantisme anti-IVG qui règne dans sa famille politique. En 2012, Marine Le Pen défendait encore le déremboursement de l’IVG par la Sécurité sociale afin, disait-elle, de dissuader de prétendus « avortements de confort ». Le 24 juin 2021, les députés RN au Parlement européen ont voté contre une résolution exhortant les Etats de l’Union à « garantir l’accès universel à un avortement sûr et légal ».
    Aujourd’hui, Marine Le Pen n’exclut pas une constitutionnalisation émanant de LRM, emprunté à la gauche et soutenu par le gouvernement.

    1. Esprit critique

      On pourra toujours leur rappeler l’histoire, les Français ont la mémoire courte. Et puis il faut vraiment être naïf pour croire que les membres du RN (députés inclus) sont désormais tous féministes, proches du Peuple etc. Ces gens-là sont des conservateurs et des réactionnaires dans l’âme, point barre ! Et de toutes façons, je pense que MLP va bien trouver un moyen de s’arranger de ça.
      Ceci dit, n’y a t-il pas plus important en ce moment que de constitutionnaliser le droit à l’IVG ? Pourquoi ça tombe maintenant ? Et pourquoi les meRdias nous parlent-ils de ça ? Est-ce pour mettre le RN en difficulté… et en même temps se le mettre dans la poche ? Je trouve alors que c’est tordu, mesquin etc. mais c’est de bonne guerre comme on dit. Ou est-ce tout connement pour faire diversion ?

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