Le jeu d’échecs, un jeu féministe

Les règles du jeu sont féministes : le Roi est protégé par la pièce la plus forte du jeu, la Dame. Il ne peut se déplacer que d’une seule case, la Dame peut parcourir tout l’échiquier sans effort.

Mais la tradition du sexisme perdure.

Apparemment c’est un jeu masculin

– Le premier tournoi féminin de l’histoire des échecs fut organisé à Londres du 23 juin au 3 juillet 1896 ; les dames n’ayant pas obtenu de prix furent récompensées par un lot de consolation… une aiguille à coudre avec du fil !

L’Américain Bobby Fisher (1943-2008), vainqueur du « match du siècle » en 1972, affirmait sans ambages que les femmes étaient trop stupides pour y briller.

– En novembre 2010 , il y avait selon la fédération internationale des échecs 1229 « grands maîtres internationaux » (GMI) dont seulement 24 femmes, pour 254 « grands maîtres féminins » (GMF)

– En 2022, seules 37 femmes possèdent le titre de grand maître international (GMI), contre 1 698 hommes.

– Au premier mai 2026, le classement des joueurs d’échecs du top 10 va entre l’Elo 2841 et l’Elo 2753. Il n’y a que des hommes. La première femme est classée à seulement 2596 (Hou Yifan, chinoise).

– La championne du monde féminine en titre, Ju Wenjun, ne figurait même pas dans le top 100 mondial mixte.

– Au plus haut niveau, un championnat féminin, c’est une garantie de récompenses financières dans un secteur où il est difficile de gagner sa vie.

– Une étude a montré qu’à niveau équivalent, lorsque des joueuses pensaient jouer sur Internet contre des femmes, elles gagnaient environ 50 % de leurs parties, mais lorsqu’on leur disait que ces mêmes adversaires étaient des hommes, les résultats chutaient drastiquement.

– Les regards, les paroles, parfois les gestes des mecs à l’encontre des joueuses deviennent une contrainte que certaines ne voient pas pourquoi se s’infliger.

– En 2023, un collectif composé de quatorze joueuses françaises révèlent, dans une tribune publiée dans le quotidien L’Équipe, avoir toutes subi des violences sexistes et/ou sexuelles de la part d’autres joueurs, entraîneurs, arbitres ou dirigeants.

La libération de la femme aux échecs

– Si de nombreux sports physiques autorisent une séparation homme/femme, cela peut se comprendre ; autant pour le jeu d’échecs, ce sexisme est injustifiée.

– Aucune preuve d’une quelconque différence naturelle pouvant causer l’écart entre hommes et femmes n’a pu être avancée.

– Vera Menchik (1906-1944) n’hésite pas à participer aux tournois masculins. Elle termine 2ème à Ramsgate en 1929 derrière Capablanca et ex æquo avec Rubinstein.

– Le « Club Menchik » réunit les maîtres masculins qui avaient succombé sur l’échiquier, parmi lesquels Max Euwe, Samuel Reshevsky, Frederick Yates, etc.

– Durant les années 1960, un psychologue hongrois nommé Laszlo Polgar dévora les biographies de centaines de grands intellectuels et en tira le trait commun : une spécialisation précoce et intensive. Il en conclut que le génie est acquis et non inné “geniuses are made, not born”. Il se mit au défi de le prouver en rendant géniaux ses futurs enfants. Plus pragmatique que romantique, il posta une petite annonce disant en substance “recherche femme pour avoir des enfants génies”.

– En 1969, naquit Susan. Quatre ans plus tard, alors que son père hésitait encore entre la spécialiser en mathématiques ou en physique, la gamine découvrit par hasard un jeu d’échecs et demanda qu’on lui en apprenne les règles. Ce fut une révélation… pour son père. A la fois une science, un art et un sport, le jeu d’échecs présente l’avantage de produire des résultats parfaitement mesurables, l’idéal donc pour retranscrire la progression de la progéniture….

– Les filles de Laszlo Polgár, Susan, Sofia et le benjamine Judi,t sont devenues toutes les trois autres championnes d’échecs.

– Judit Polgar a obtenu en 1991 sa dernière norme pour le titre de grand maître international — à moins de quinze ans et cinq mois — et devient la première personne à battre le record de précocité de l’Américain Bobby Fischer, qu’il détenait depuis plus de 33 ans.

– Elle affronte directement l’élite masculine mondiale dans les compétitions mixtes, elle n’a jamais participé au championnat du monde d’échecs féminin.

– Son meilleur classement par la fédération internationale a été huitième mondial avec 2 735 points au classement de 2005. Elle était dans le top 10 mondial.

– En 1992 la suédoise Pia Craming fut la troisième femme à obtenir le titre de GMI mixte

Si le pourcentage de femmes au top niveau est faible, c’est avant tout parce que moins de femmes jouent aux échecs. C’est logique : une petite base de femmes signifie que moins de femmes peuvent se retrouver dans le top !

– En 2024-2025, les filles représentent 30 % des licenciés chez les moins de 8 ans, mais seulement 14 % chez les 14-16 ans. On décourage les filles !

– En France, seules 20 % des personnes inscrites dans les clubs d’échecs sont des femmes.

la cause principe de l’inégalité culturelle

– Comment peut-on justifier qu’un sport intellectuel soit non mixte alors que l’école est obligatoirement mixte ?

Une des explications principales à la différence hommes/femmes aux échecs est la séparation des sexes dans les championnats. Comment nos jeunes joueuses peuvent-elles se construire comme les égales de leurs camarades masculins et comment peuvent-elles considérer qu’elles ont autant de potentiel qu’eux alors qu’on les oriente pendant des années vers des championnats séparés et de moindre force avec des titres séparés et de moindre importance ?

– Pédagogiquement, il est important qu’un jeu uniquement cérébral où garçons et filles ont le même potentiel de faire en sorte que les féminines ne fassent pas bande à part, se limitant ainsi à un présupposé de capacité inférieure. Le système structurel de tournois strictement féminin est un élément important de l’infériorisation de la femme….

– Vice-président de la FFE au milieu des années 1990, Michel Sourrouille avait essayé en vain de faire supprimer ce séparatisme pour les championnats de France des jeunes.

– Aujourd’hui encore dans les championnats de France, jeunes comme adultes, il y a un tournoi « mixte » (de fait, presque toujours exclusivement masculin) et un tournoi féminin (interdit aux hommes). Mettre fin à la séparation des sexes dans les championnats serait un pas supplémentaire en direction de l’égalité au jeu d’échecs, et par extension, dans la société.

– Le championnat de France Jeunes 2026 à Albi a rassemblé 1 930 joueurs et joueuses avec toujours deux types de tournoi par âge : mixte et féminin !

– Élisa Pierron-Bejan et Inès Bernard, championne en titre 2025 chez les petites poussines et les minimes filles, avaient décidé de concourir dans la catégorie mixte en 2026.

Ajoutons un argument organisationnel. Il n’y a pas d’éliminés avec le système suisse d’appariement : on fait jouer les forts contre les faibles à la première ronde et progressivement se détache un groupe « très forts » (composé d’hommes et de femmes), les joueurs plus faibles continuant à pousser du bois avec des joueurs/joueuses de leur niveau. Il n’y a a donc aucune raison organisationnelle de garder des tournois spécifiquement féminins.

Une évolution positive

– La Fédération française des échecs cherche à lutter contre les biais de genre et à attirer plus de filles.

La FFE a mis en place en 2021 une commission mixité : « Le jeu d’échecs est un jeu qui peut être pratiqué de manière intégralement mixte, cette pratique n’ayant ni obstacle intellectuel, ni obstacle physique majeur pour les différents publics… »

– À l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars 2025, la Fédération Française des Échecs a renouvelé la Semaine de la mixité pour montrer l’importance de la mixité dans ce sport.

– Les championnats départementaux, puis régionaux, se déroulent maintenant en mixte, même si un classement féminin a posteriori est effectué.

– Une présence féminine est désormais obligatoire dans des catégories par équipes, qu’elles soient nationales adultes ou scolaires. Les clubs sont donc obligés de former ou de recruter de meilleurs atouts féminins.

– Depuis 2024, le tournoi Suédois « Tepe Sigeman & Co » invite une joueuse de haut niveau pour se mesurer aux meilleurs joueurs du monde.

CONCLUSION

– La série Netflix à succès Le Jeu de la Dame (The Queen’s Gambit) a donné envie d’échecs à la gent féminine….

Avoir plus de filles dans un club, c’est aussi éduquer les garçons pour qu’elles restent.

3 réflexions sur “Le jeu d’échecs, un jeu féministe”

  1. Jusqu’au début des années 1900, les femmes étaient souvent interdites de rejoindre des clubs d’échecs ou de concourir aux côtés des hommes… En 1977, des participants masculins au Championnat national indien se sont rassemblés pour tenter d’empêcher une femme, Rohini Khadilkar, de participer au tournoi ouvert. Elle a dû faire appel au président de la fédération mondiale des échecs, Max Euwe, afin de pouvoir concourir.

    La première femme à obtenir le titre de grand maître des échecs fut Nona Gaprindashvili en 1978. En janvier 2026, les femmes représentaient un peu plus de 2 % de l’ensemble des GMI , ce pourcentage continuer d’augmenter au fil du temps : Femmes, encore un effort !
    « Le message d’hier c’était ‘Les échecs sont un sport populaire’. Désormais, on veut montrer que c’est un sport inclusif, qui s’adresse à tous, aux femmes, aux enfants, aux personnes en situation de handicap… », avance le président de la FFE Eloi Relange le 30/01/2024. Il regrette que seulement 20% des licenciés soient des femmes.

  2. L’Ecole polytechnique s’ouvre aux femmes en 1972 et Anne Chopinet y est reçue première, à 18 ans. Un séisme pour cette école militaire.
    Elle s’exprime : « A l’époque, on allait encore voir l’affichage papier des résultats et je me souviens qu’un garçon, à côté de moi, avait l’air furieux de voir mon nom en tête du classement… Pour le défilé du 14 juillet 1973, la coutume veut que le premier au concours défile en tête. Le capitaine m’a demandé si je serais vraiment capable de ne pas lâcher le drapeau devant le président de la République ! Il aurait préféré que je lui dise non ; mais comme je lui ai répondu que pour moi cela ne faisait aucun doute, il m’a fait répéter seule pendant des heures. »

    Parvenir à l’égalité entre les hommes et les femmes est une longue lutte.

  3. Qu'elle horreur ce sexisme !

    Tellement que c’est évident, ON se demande comment certains osent encore soutenir que les bécasses ont cerveau atrophié.

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