Le nucléaire, histoire d’une faillite de la démocratie

C’était le deuxième anniversaire de la catastrophe nucléaire de Fukushima (11 mars 2011), ce n’est toujours pas la fête de la démocratie ! Michèle RIVASI, eurodéputée et fondatrice de la Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité (Criirad) parle d‘endettement radioactif : « Après une catastrophe classique, on dit en général que ‘le danger est passé’, mais avec le nucléaire le danger ne passe pas : il reste et s’insinue partout, même dans les rouages démocratiques. En effet, la principale conséquence d’un accident nucléaire est la déliquescence de l’Etat de droit, de la démocratie. C’est là le paradoxe suicidaire du nucléaire: on n’autorise que les démocraties solides à y avoir recours. Pourtant, là où le nucléaire passe, la démocratie trépasse…Désormais, au Japon, la voix de la liberté est contrainte par l’omerta nucléaire. Le pays a chuté en une année de la 22ème à la 53ème place du classement de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse. Livrés à eux-mêmes, les Japonais sont dans le doute permanent : la désinformation d’Etat a un effet démultiplicateur sur les risques sanitaires de la radioactivité, et certains scientifiques mandatés déclarent même que c’est la radiophobie qui affecte la santé des gens. »

De même l’histoire du nucléaire en France montre à quel point la culture du secret a été la règle. Les décisions qui engageaient le pays ont été prises de façon non démocratique. En 1974, le « plan Messmer » généralise le recours à l’énergie nucléaire en France et programme l’installation de plusieurs dizaines de réacteurs sur le territoire. La décision est prise dans la plus grande opacité, au niveau gouvernemental. L’Assemblée nationale n’est même pas consultée. Aucun débat n’est organisé. La relance du nucléaire dans les années 2000 s’est faite dans les mêmes conditions. En 2004, la construction d’un EPR à Flamanville est annoncée. Elle apparaît dans la loi sur l’énergie de juillet 2005. Ce n’est qu’après, que le débat public obligatoire est organisé ! Quant à l’enquête publique, elle est réalisée en plein été 2006. Les mouvements de protestation ont beau se multiplier, le décret autorisant EDF à construire l’EPR est publié juste avant la présidentielle de 2007. Quelques mois plus tard, Nicolas Sarkozy lance le Grenelle de l’Environnement et exclut d’office des débats la question du nucléaire. En janvier 2009, il annonce la création d’un deuxième EPR (à Penly, près de Dieppe) sans aucune concertation non plus. La décision a été prise à l’Elysée par le chef de l’Etat lui-même, après discussion avec les représentants du lobby nucléaire. Les électeurs n’ont jamais été appelés à se prononcer pour ou contre le nucléaire en France.

Dans les 110 propositions pour la France de 1981, François Mitterrand promettait : « Le programme nucléaire sera limité aux centrales en cours de construction en attendant que le pays puisse se prononcer par référendum. » Trente deux ans plus tard, nous attendons toujours le référendum…

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12 réflexions sur “Le nucléaire, histoire d’une faillite de la démocratie”

  1. Apis mellifica

    A coq au vin,
    Je ne crois pas que mes argumentations servent à promouvoir une société idéale car une société idéale est un pur fantasme ! Il me semble que vous confondez le « meilleur des mondes » et un « monde meilleur » et, du reste, c’est vous qui parlez de société idéale, alors que je n’emploie pas ce mot. Or, d’une part il n’est pas très audacieux aujourd’hui de considérer que le monde dans lequel nous vivons peut être amélioré (sur le plan de la justice sociale ou de la soutenabilité écologique par exemple), et d’autre part je ne suis pas le seul à souhaiter des améliorations qui vont devenir salutaires…
    Je vais être franc avec vous : la critique de la technique que je formule est très largement empruntée à des gens comme Jacques Ellul, Ivan Illich ou François Partant. Je ne sais pas comment vous procédez mais, pour ma part, je m’appuie sur des penseurs pour essayer de comprendre la société dans laquelle je vis. Mon parcours a fait que ces penseurs (et il y a en beaucoup d’autres assez différents) sont venus parfois confirmer des intuitions que j’avais depuis longtemps, ils m’ont permis de les rationaliser puis de les approfondir. Ce qui m’intéresse particulièrement c’est lorsqu’un auteur me permet de dépasser une opinion ou une certitude : par exemple cette idée que la technique est neutre, qu’elle est un outil et que ce qui compte c’est l’usage que l’on en fait. Cette idée – qui a été la mienne longtemps – est remise en question par François Partant qui démontre justement que la technique n’est jamais neutre puisqu’elle est promue par l’industrie (le capital) ou l’État, à l’intérieur d’un cadre de pensée bien précis. Dit autrement, la technologie ou la technique (avec ses bons et ses mauvais côtés) possède des racines politiques et philosophiques et elle est très largement influencée par le contexte dans lequel elle émerge, ce qui ne va pas toujours dans le sens du progrès social…
    C’est dommage que vous réduisiez mes propos à quelque chose de binaire ou de manichéen… je ne souhaite pas supprimer l’outil – ce qui n’aurait pas de sens – mais espère faire en sorte qu’il devienne convivial au sens de Illich. Et un outil convivial dans ce cadre là, c’est notamment un outils qui rend à l’homme son autonomie, qui le libère au lieu de l’aliéner au contraire du nucléaire.
    Et en effet je maintiens que derrière toute technique il y a un projet de société, comme il y a une société du contrôle social et du « tout sécuritaire » qui se dessine derrière les nanotechnologies et la RFID en particulier, et qui pourrait bien finir par se retourner contre ceux qui ont milité en sa faveur.
    Ce n’est pas seulement parce qu’elle ne me convient pas que je propose – à l’instar de Biosphère – une critique de cette société. En fait j’appartiens comme vous à une société riche et puissante et j’occupe au sein de celle-ci une position plutôt correcte qui pourrait très bien me convenir… Sauf que mon mode de vie n’est pas généralisable, qu’il implique la captation de ressources dans les pays du sud (le Congo par exemple), qu’il épuise à grande vitesse des ressources précieuses (comme le pétrole), qu’il orchestre une destruction rapide des grands écosystèmes et de la biodiversité et tout ça pour un résultat – provisoire -plus que contestable en terme de bien être humain qui, en outre, ne pourra pas se maintenir en l’état très longtemps pour des raisons simplement physiques (cf les travaux de Meadows).
    Il est encore possible de profiter de cette société à condition, soit de fermer les yeux sur les injustices sociales et les destructions du milieu physique produites par le système (mais pour combien de temps ?), soit d’imaginer que le progrès technique et la croissance vont permettre aux autres sociétés d’égaler notre niveau de vie et de réparer les dégâts écologiques.
    Quant à la « mise en œuvre des techniques » dont vous parlez, je dis simplement que la question est secondaire. Avant de se demander quels sont les risques de telle ou telle technique, il faut se demander ce qui la produit, quelles sont ses fins et si le projet qu’elle sert est soutenable…

  2. @ Apis
    Vos vues et desirs sur la societe « ideale » sont les votres, et vous avez tres certainement et le droit de les avoir, et le droit de les exprimer. Manifestement, nous avons des vues opposees sur ce sujet, mais cela ne me pose aucun probleme per se.
    Mon probleme est que vous souhaitez faire un proces a la technique en tant que telle parceque vous la considerez comme le vehicule d’une societe dont vous ne voulez pas et de valeurs que vous ne partagez pas. Ne projettez pas sur les techniques des jugements de valeurs sur la societe. Vous finiriez sinon par, pour caricaturer, souhaiter l’interdiction des autobus parcequ’ils pourraient etre utilises par des criminels, ou l’interdiction des marteaux parce qu’ils pourraient etre utilises pour casser le bien d’autrui.
    La technique n’est pas « morale »: elle n’est ni bonne, ni mauvaise, c’est un outil. En voulant supprimer l’outil, vous imposez votre vision de la societe aux autres. Vous arguez qu’en imposant le nucleaire, les OGM ou la peinture a l’huile on impose une societe, et vous avez peut-etre raison sur ce point (comme biosphere a raison de se lamenter sur le manque de transparence des decisions concernant la mise en oeuvre de l’industrie nucleaire), mais vous devriez faire porter vos efforts sur la discussion de la mise en oeuvre des techniques. Le nucleaire est sur et efficace. Je milite pour son utilisation car la societe que le nucleaire permet me convient, vous militez contre car la societe que le nucleaire permet ne vous convient pas, mais la technique en tant que telle dit que 1 + 1 = 2, il n’y a pas de jugement moral ou social a porter la-dessus.

  3. Apis mellifica

    A cassoret,
    « pas de développement sans énergie, pas d’espérance de vie élevée sans énergie, pas de qualité de vie ni d’accès à la connaissance et au soin sans énergie » dites-vous…
    Sans doute, mais de quel développement parlez-vous ? Connaissez-vous l’histoire de ce concept ? Savez-vous s’il fait consensus partout dans le monde et s’il désigne la même chose pour tous les peuples, ou bien s’il est imposé à certains d’entre-eux ? Certains rabats-joie comme Gilbert Rist suggèrent que le développement est une croyance occidentale particulièrement ethnocentrée…Et de quelle espérance de vie voulez-vous parler ? L’espérance de vie en bonne santé ou l’espérance de vie médicalement assistée ? Notre société (qui se pose la question de l’euthanasie, soit dit en passant) est pour l’heure en capacité de faire vivre très longtemps un être vivant malade… mais pour combien de temps et à quel prix ?
    C’est quoi au juste la « qualité de vie » selon vous ? C’est toujours plus de pouvoir d’acheter des objets aussi encombrants qu’inutiles, dont la fabrication nécessite en effet un gaspillage d’énergie colossal et produit des pollutions que la terre n’est même plus en mesure d’absorber ? C’est l’accumulation des richesses pour un petit nombre de gagnants et un passage de la pauvreté à la misère pour la majorité croissante des perdants (sans même parler de ce qui arrive aux être vivants non-humains qui disparaissent à raison de 14 000 espèces par an) ? C’est la voiture climatisée pour 7 milliards d’humains hyperconnectés esclaves d’un mode de vie choisi par d’autres ?
    Vous en êtes encore à comparer les avantages et les inconvénients des différentes sources d’énergie… c’est intéressant mais limité, et c’est même contre-productif puisque vous ne connectez-pas la technique au politique et que vous refusez de vous demander quel rôle doit jouer l’énergie dans nos vies ou au service de quel projet de société elle doit-être mise.

  4. Tout à fait d’accord avec Coq au Vin sur les 2 points :
    – le lobby anti nucléaire n’est pas plus crédible que le lobby nucléaire. Que deviendraient les salariés de la CRIRAD s’ils se mettaient à raconter que les chiffres officiels sont bons?
    – pas de développement sans énergie, pas d’espérance de vie élevée sans énergie, pas de qualité de vie ni d’accès à la connaissance et au soin sans énergie.. Vouloir de l’énergie sans inconvénients est impossible, le nucléaire n’est pas l’énergie la plus dangereuse, de loin.
    Il n’y aurait pas eu tout le progrès social qu’on a connu depuis le 19ème siècle sans énergie.

  5. Apis mellifica

    Coq au vin,
    On connait bien ce raisonnement selon lequel « c’est la dose qui fait le poison », cette idée qu’il n’y a pas d’énergie propre mais seulement des énergies avec plus ou moins d’inconvénients et plus ou moins d’avantages (que l’on pourrait bien entendu mesurer). C’est le raisonnement de Jancovici notamment – tout ce qu’il dit n’étant pas dénué d’intérêt par ailleurs.

    Raisonnement convaincant en apparence, à condition de laisser de côté l’aspect politique de la question du nucléaire, c’est-à-dire celle de savoir quel projet de société l’énergie doit-elle servir, quels besoins est-elle sensée combler et comment sa gestion est-elle organisée. Or, il apparait pour le moins douteux que le progrès technique soit systématiquement synonyme de progrès social…
    Raisonnement solide en apparence, à condition de ne pas trop regarder du côté de la généalogie du progrès technique et scientifique, comme le fait par exemple Jean Druon dans « Un siècle de progrès sans merci ». S’en tenir à l’aspect purement technique d’une question c’est s’interdire la compréhension globale, c’est ne pas voir notamment les inter-relations entre les « progrès » techniques et scientifiques et la volonté de domination militaire et industrielle, ne pas comprendre que tout progrès technique émerge dans un cadre idéologique (dont on peut interroger les fondements).

    Le nucléaire – au même titre que les OGM – intervient dans un contexte global de dépossession qui prive les individus de tout pouvoir de décision sur la production de leurs conditions d’existence. Il n’est pas surprenant de trouver des apologistes de ces dérives même parmi les esprits brillants qui mettent leurs compétences à répondre à de mauvaises questions…

  6. Bonjour,
    La sortie du nucléaire est inévitable. l’homme prétentieux et schizophrène, croît maîtriser le nucléaire. Et pourtant, Fukushima et Tchernobyl sont les exemples mêmes de ce rêve illusoire. Nous devons sortir du nucléaire, plusieurs scénarios de sortie sont actuellement proposés, mais mis aux oubliettes ! Le prochain grand fléau de la Terre sera les déchets nucléaires, qui vont s’accumuler transformant notre terre en une énorme poubelle radioactive. Ces déchets enfouis, jetés dans les océans bous reviendront dans la figure comme le boomerang, un jour…

  7. Et bien si, c’est consciemment que je refuse ce manicheisme « gentille Criirad, mechante Areva ».
    Le seul interet que la Criirad poursuit, c’est le sien.

  8. Ou, comme me l’ecrit souvent biosphere, « ne soyez pas hors sujet ». Le sujet ici est: est-ce que meler les interets commerciaux et politiques de l’industrie nucleaire a la prise de decision est nuisible a la democratie? Mon commentaire est: oui c’est possible, mais reproduire de maniere non critique les propos de la Criirad procede ce ce comportement bicoze la Criirad a un gros interet commercial et politique dans l’industrie nucleaire.

    1. Bonjour Coq au vin
      Vous ne pouvez certes pas mettre sur le même plan les intérêts poursuivis par la Criiad et ceux défendus par le lobby nucléaire. Dans un cas on ne fait que poursuivre l’intérêt général et la transparence de l’information, de l’autre on défend des intérêts financiers et l’emploi. Nous espérons que vous savez faire la différence, ou alors vous participez (incon)sciemment à la défense des intérêts de la mégamachine…

  9. Romulus, oui nous verrons dans 10 ans pour le Japon. Contrairement a vous je ne pretends par deviner le futur. Nous pouvons en revanche deja voir ce que les 50 ans ecoules d’industrie nucleaire signifient en terme de sante publique, en particulier en comparant a, par exemple, le charbon. Vous verrez que le « bilan de sante » est tout a l’aventage du nucleaire, et que les « catastrophes » n’en sont pas. Nous pouvons meme faire ce bilan en ce qui concerne Tchernobyl: je signe des deux mains pour ce bilan de sante.

    Mais ca n’etait pas le point de ce que j’ecrivais. Mon probleme avec le billet de Biosphere est que la Criirad est juge et partie, et ne fait ici que son boulot commercial. La Criirad a des buts commerciaux et politique. Vous pouvez certainement etre d’accord avec leurs communications, mais elles n’en restent pas moins au service de leur business, et les citer comme sources objectives et independantes est, au mieux, tres naif.

  10. Coq au vin, je te propose de démontrer tes dires: devient liquidateur à Fukushima et revient témoigner dans 10 ans.Si ton bilan médical est bon, je te ferai alors des compliments.

  11. Il y a certainement du vrai dans votre description du brouillard qui entoure les decisions sur l’industrie nucleaire – sur bien des industries en fait. Meme si la « catastrophe » de Fukhushima n’est absolument pas une catastrophe du tout, et meme si l’industrie nucleaire reste et de loin l’industrie energetique la plus sure et la plus performante (y compris apres 3 miles Island, Tchernobyl & Fukhushima ), plus de visibilite dans les decisions ne nuirait a personne.

    Mais citer la Criirad verbatim , c’est faire l’apologie de l’hopital qui se moque de la charite. la Criirad (comme la criirem) est un business qui vend ses services de metrologie et de « surveillance » pour industries et particuliers, et de consulting technico-juridique. L’opinion de la Criirad sur l’industrie nucleaire a exactement la meme valeur que l’opinion d’Areva sur le meme sujet: ils defendent leur bifteck.Areva fait des sous en fesant la promotion de l’industrie nucleaire, la Criirad fait des sous en s’y opposant. Areva fait des sous en affirmant que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, la Criirad fait des sous en affirmant que tout va mal dans le plus affreux des mondes. la Criirad est dans l’ecosysteme de cette industrie, et vous biosphere jouez le role de leur agent commercial.

    Ce qu’il y a de pire avec la Criirad, c’est qu’en plus ils se servent de leur business pour obtenir et maintenir du poid politique: Rivasi est députée EELV a Strasbourg. Que ne lirions-nous pas sur biosphere si Oursel etait depute UMP? Cellte collusion politico-financiere Criirad/EELV ne semble pas vous gener plus que ca: deux poids deux mesures, et pas beaucoup de credibilite.

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