Le principe responsabilité pour le philosophe Hans Jonas

Hans Jonas, comment en êtres vous venu à établir le principe responsabilité (en 1979) ?

Hans Jonas : « Il suffisait de regarder autour de soi, de reconnaître ce qui s’était passé. De prendre conscience de la situation du monde, ce qui était à la portée de tout un chacun. C’est désormais à partir de nous que s’ouvrent les trouées et les brèches à travers lesquelles notre poison se répand sur le globe terrestre, transformant la nature tout entière en un cloaque. Nous sommes devenus extrêmement dangereux pour nous mêmes, et ce, grâce aux réalisations les plus dignes d’admiration que nous avons accomplies pour assurer la domination de l’homme sur les choses. C’est nous qui constituons le danger dont nous sommes actuellement cernés et contre lequel nous devons désormais lutter. Il s’agit là de quelque chose de radicalement nouveau.

Nous étions en train de créer les conditions de notre propre perdition… que nous ne nous autorisions les bonnes choses dont nous jouissons présentement qu’au détriment du futur… et que nous n’en avions pas le droit. Nous n’avons pas le droit d’hypothéquer l’existence des générations futures à cause de notre simple laisser-aller. J’ai formulé le principe suivant : lorsqu’il existe deux pronostics opposés quant aux grandes révolutions technologiques, l’un bénéfique, l’autre néfaste, il faut, en vertu de la dimension de notre puissance et de ce qui est en jeu, accorder la préséance au pronostic défavorable et renoncer ou, tout au moins, ralentir le processus. Compte tenu de la puissance colossale de la technique nucléaire, il devient d’une aveuglante clarté que la prévention est la principale mission de la responsabilité. Même le nucléaire civil, dont bénéfice l’homme, recèle un potentiel de malheur qui, pour n’être ni intentionnel ni soudain, n’en est pas moins sournois.

On ne pouvait pas méconnaître que les conséquences de la technique avaient commencer à devenir ambiguës. La technique pré-moderne était macroscopique, comme l’étaient également les instruments anciens. En manipulant les grandeurs relatives au monde corporel visible, la technique se tenait encore à la superficie des choses. Depuis elle a pénétré jusqu’au niveau moléculaire ; elle peut désormais crée une matière qui n’a jamais existé, modifier les formes de la vie, libérer des forces. Cette capacité de créer au cœur des choses implique l’apparition des nouveaux dangers, liés à la nouvelle puissance. L’un d’entre eux consiste à charger l’environnement de substances dont les métabolismes ne peuvent venir à bout. A la dévastation d’ordre mécanique s’ajoute l’intoxication chimique et radioactive. L’accroissement de la puissance a pour origine un accroissement de connaissance. La théorie pure, en devenant pratique, événement unique en son genre lié à l’Occident, a consacré une supériorité unilatérale de l’homme dont les interventions sur les ordres de grandeurs et sur l’espèce constituent une menace pour l’ensemble de la nature terrestre présente et à venir.« 

Hans Jonas dans Une éthique pour la Nature (Arthaud poche 2017)

6 réflexions sur “Le principe responsabilité pour le philosophe Hans Jonas”

  1. Bonjour Didier Barthès.
    Je suis bien sûr d’accord avec vos remarques, il nous reste à admettre que nous sommes dépassés. Donc… faire avec. Vivre avec ! Ce qui évidemment ne doit pas se traduire par le je-m’en-foutisme ou le nihilisme.

    Nicolas Hulot déclarait récemment au sujet de la gestion des conséquences de l’ouragan Irma, que le gouvernement était dépassé !
    Et cela vaut pour des tas de sujets (problèmes), qui comme je le disais, sont totalement enchevêtrés. Seulement là encore, nos cerveaux ne veulent pas l’entendre comme ça… Et la boucle est bouclée !

    Au sujet de notre illusion de liberté, donc de choix, j’aurais pu rajouter cette infinité d’opinions, de théories … ce que vous appelez « toutes les solutions qu’on nous propose. »
    En effet et là encore, aujourd’hui sur nos « étals » on nous propose de tout et n’importe quoi ! Nous n’avons donc que l’embarras du « choix ».
    En matière de consommation, grâce notamment aux neurosciences, aujourd’hui nous savons un peu comment le con-sommateur procède pour faire ce « choix » , pense-t-il … rationnel.
    De plus, comme on en est arrivé à penser qu’une opinion en valait une autre (sondages d’opinions, démocratie…), alors logiquement n’importe quelle théorie (ou idéologie) en vaut désormais une autre. Et là aussi la boucle est bouclée.

  2. Bonjour Didier Barthès.
    Je suis bien sûr d’accord avec vos remarques, il nous reste à admettre que nous sommes dépassés. Donc… faire avec. Vivre avec ! Ce qui évidemment ne doit pas se traduire par le je-m’en-foutisme ou le nihilisme.

    Nicolas Hulot déclarait récemment au sujet de la gestion des conséquences de l’ouragan Irma, que le gouvernement était dépassé !
    Et cela vaut pour des tas de sujets (problèmes), qui comme je le disais, sont totalement enchevêtrés. Seulement là encore, nos cerveaux ne veulent pas l’entendre comme ça… Et la boucle est bouclée !

    Au sujet de notre illusion de liberté, donc de choix, j’aurais pu rajouter cette infinité d’opinions, de théories … ce que vous appelez « toutes les solutions qu’on nous propose. »
    En effet et là encore, aujourd’hui sur nos « étals » on nous propose de tout et n’importe quoi ! Nous n’avons donc que l’embarras du « choix ».
    En matière de consommation, grâce notamment aux neurosciences, aujourd’hui nous savons un peu comment le con-sommateur procède pour faire ce « choix » , pense-t-il … rationnel.
    De plus, comme on en est arrivé à penser qu’une opinion en valait une autre (sondages d’opinions, démocratie…), alors logiquement n’importe quelle théorie (ou idéologie) en vaut désormais une autre. Et là aussi la boucle est bouclée.

  3. Bonjour Michel C,

    Oui je me reprochais précisément de ne pas avoir signalé que nous retombions là sur l’article d’hier, mais vous le soulignez justement.

    Que l’on parle d’intelligence ou de sagesse, nous retrouvons le problème de l’agrégation de nos capacités. Leur addition, leur multiplication ne nous est d’aucun secours, ça ne marche pas pour gérer collectivement un monde aussi vaste aussi nombreux, aussi puissant.
    En fait je suis même effrayé par toutes les solutions qu’on nous propose. Elle supposent toutes que nous prenions en compte la gestion du monde à la place de la nature, je crois que c’est fondamentalement impossible et voué à l’échec, la seule chose à faire est de nous rendre plus modestes, plus petits, moins puissants, moins nombreux, bref de rendre la main à la nature pour ce qui est de la perpétuation de la biosphère.
    Par toute autre voie nous pêcherons par orgueil et finirons par échouer. Je suis hélas bien conscient que la logique ici proposée est contraire à toute l’histoire de l’Homme. D’où l’impasse et le pessimisme.

  4. Oui en effet, c’est une des choses parmi beaucoup d’autres qu’un écologiste se devrait de comprendre.
    La responsabilité renvoie au vaste concept de liberté. Cette liberté dont dépend la volonté, la possibilité de choisir, etc.
    Un esclave n’est pas libre, un demeuré est généralement jugé irresponsable. Mais ça c’est le B-A-BA que n’importe quel écolo ou autre peut comprendre. Hélas pour « simplifier » les choses nous avons maintenant des responsables mais pas coupables… et nous trouvons des tas de chiens au cou pelé qui se croient libres, et qui s’en revendiquent, haut et fort. Ils sont libres de choisir parmi 100 chaines de TV , 500 modèles de bagnoles… et entre la peste et le choléra ! Et ils chérissent cette liberté là, autant qu’ils chérissent leur chère bagnole !

    Un jour l’Homme a découvert la technique pour faire du feu. Il en a tout de suite compris les avantages et aussi les inconvénients. Au lieu de rester bien sage sur son arbre , il a « choisi » la voie de la connerie. Et c’est ainsi qu’il a inventé la bombe atomique.

    « Le principe responsabilité » de Hans Jonas n’est rien d’autre que le vieux principe de précaution. Mes sens, mon intuition peut-être, m’indiquent un danger… alors mon cerveau, programmé depuis des lustres pour assurer ma survie ainsi que celle de mon espèce, m’indique de fuir, en tous cas de changer de route.

    Sauf qu’avec le temps, cette logique élémentaire, cette sagesse de base, semble avoir été dépassée par ce qu’ ON appelle « intelligence ». Autrement dit cette chose bizarre qui dit-on, permet à son détenteur de régler tous les problèmes qu’il trouve sur sa route, même ceux qu’il a créé lui-même. Et là aussi, toujours plus ! A tel point qu’aujourd’hui l’ Homme se prend pour Dieu. Non seulement il joue avec feu, toujours plus bien sûr, mais il s’autorise à chambouler son environnement, et même à bricoler le vivant. Pas de doute… l’homme dit moderne, autoproclamé « Sapiens », n’a jamais été aussi con ! Elle finira mal, sa petite histoire !

    Ce qui nous renvoie à l’article d’hier, qui raconte comment notre cerveau veut ignorer le danger…

  5. Oui en effet, c’est une des choses parmi beaucoup d’autres qu’un écologiste se devrait de comprendre.
    La responsabilité renvoie au vaste concept de liberté. Cette liberté dont dépend la volonté, la possibilité de choisir, etc.
    Un esclave n’est pas libre, un demeuré est généralement jugé irresponsable. Mais ça c’est le B-A-BA que n’importe quel écolo ou autre peut comprendre. Hélas pour « simplifier » les choses nous avons maintenant des responsables mais pas coupables… et nous trouvons des tas de chiens au cou pelé qui se croient libres, et qui s’en revendiquent, haut et fort. Ils sont libres de choisir parmi 100 chaines de TV , 500 modèles de bagnoles… et entre la peste et le choléra ! Et ils chérissent cette liberté là, autant qu’ils chérissent leur chère bagnole !

    Un jour l’Homme a découvert la technique pour faire du feu. Il en a tout de suite compris les avantages et aussi les inconvénients. Au lieu de rester bien sage sur son arbre , il a « choisi » la voie de la connerie. Et c’est ainsi qu’il a inventé la bombe atomique.

    « Le principe responsabilité » de Hans Jonas n’est rien d’autre que le vieux principe de précaution. Mes sens, mon intuition peut-être, m’indiquent un danger… alors mon cerveau, programmé depuis des lustres pour assurer ma survie ainsi que celle de mon espèce, m’indique de fuir, en tous cas de changer de route.

    Sauf qu’avec le temps, cette logique élémentaire, cette sagesse de base, semble avoir été dépassée par ce qu’ ON appelle « intelligence ». Autrement dit cette chose bizarre qui dit-on, permet à son détenteur de régler tous les problèmes qu’il trouve sur sa route, même ceux qu’il a créé lui-même. Et là aussi, toujours plus ! A tel point qu’aujourd’hui l’ Homme se prend pour Dieu. Non seulement il joue avec feu, toujours plus bien sûr, mais il s’autorise à chambouler son environnement, et même à bricoler le vivant. Pas de doute… l’homme dit moderne, autoproclamé « Sapiens », n’a jamais été aussi con ! Elle finira mal, sa petite histoire !

    Ce qui nous renvoie à l’article d’hier, qui raconte comment notre cerveau veut ignorer le danger…

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