L’écologie sera-t-elle fasciste ?

Si nous assistons actuellement à la montée de régimes autoritaires et populistes, leur marque de fabrique est généralement un déni climatique et un rejet de l’écologie. C’est le cas de Trump aux Etats-Unis, de Bolsonaro au Brésil, de Salvini en Italie, de l’AfD en Allemagne, de Poutine en Russie, et de presque toutes les forces d’extrême droite en Europe. C’est pourquoi il n’y aura pas avènement d’un régime véritablement « écofasciste » – au sens d’une dictature verte qui serait à même de prendre à grande échelle les décisions politiques très contraignantes qu’impose l’urgence environnementale. Les raisons pour lesquelles les démocraties peinent à répondre aux défis écologiques – assumer des privations au présent pour un bénéfice futur – rendent encore moins probable l’émergence d’une dictature écologique anticipatrice, conçue pour épargner à l’humanité des maux futurs. Un dictateur, en effet, n’a aucun intérêt à prendre des mesures trop impopulaires… Mais les régimes démocratiques, soumis aux échéances électorales, n’y ont guère intérêt non plus. Le risque étant, si l’humanité ne réagit pas à temps (c’est-à-dire dans les dix ans qui viennent), que les bouleversements climatiques s’amplifient considérablement. Donc à tous les coups on perd ?

Réponse de Dominique Bourg : « Le profil psychologique requis pour devenir dictateur ne laisse guère augurer un comportement soucieux du bien public. La vague populiste ne menace pas seulement nos libertés au sens classique, mais la possibilité même de pouvoir continuer à vivre sur la planète Terre. Des populations désorientées, soumises à des pénuries diverses, seraient probablement susceptibles de succomber à un désir autoritaire. Le mouvement des Gilets jaunes tire son origine immédiate du refus de la taxe carbone, mais il est bien d’autres aspects du mouvement qui montrent son hostilité aux enjeux écologiques : le refus de la limitation de la vitesse à 80 Km/h ; les profils des figures que la presse a fait émerger comme Éric Drouet ; plus généralement, le fait qu’aucune de ces figures n’ait attaché une importance notable aux enjeux écologiques, etc. Force est de constater qu’il y a là l’indice d’une plus faible sensibilité aux enjeux écologiques dans les bas-revenus. Après ces mois de contestation, il ne sera pas aisé de remettre sur le métier des avancées en matière de taxation écologique. Le mot « peuple » est un exemple particulièrement caractéristique de signe dépourvu de référence stable. Majorité et opposition incarnent des sensibilités opposées qui traversent le même et unique peuple. Aucune partie, aucun mouvement ne peut prétendre l’incarner en totalité. Mais la confusion sémantique permet d’identifier au « vrai » peuple ceux qui se reconnaissent dans l’appel au peuple du leader populiste – Mélenchon ou Le Pen en France, Salvini en Italie, etc. – et d’en exclure les autres. Le populisme relève d’une logique de l’opposition du nous aux autres. Ceux qui ne se reconnaissent pas dans le peuple ainsi désigné sont des ennemis, d’où la haine qui accompagne systématiquement ce type de positionnement.

La reconnaissance des limites planétaires ruinent l’espoir d’un développement des forces productives. J’ajouterais que dans une perspective d’effondrements probables, la lecture en termes de lutte des classes n’est guère optimale. L’idée d’une carte carbone à puces permettant de limiter les consommations individuelles directes et indirectes carbonées constitue une solution intéressante (Szuba, 2014). Pour faire front à la destruction de l’habitabilité de la Terre, il conviendrait d’organiser une redescente rapide de nos flux de matière et d’énergie, de notre emprise sur les territoires et de notre démographie. Cela comporte des mesures comme la mise en place d’un couvre-feu thermique  (coupure des chauffages non décarbonés entre 22h et 6h ), la suppression pour les avions des lignes internes disposant d’une alternative par la route ou le fer en moins de 4h dès 2022, l’interdiction de commercialiser un véhicule dont la consommation est supérieure à 4 l/100 km en 2020. « Toute parcelle de jardin doit devenir productive » ; « tout territoire doit tendre vers une autonomie alimentaire et en matériaux de construction » ; « interdiction progressive des produits transformés substituables » ; « instauration de quotas pour la consommation de produits importés. En particulier café, chocolat, fruits exotiques » ; « aucune nouvelle artificialisation des sols du territoire dès 2019 » ; « obligation de justifier de l’intérêt d’un déplacement professionnel ». Etc. On le voit, il s’agit avec ces mesures d’associations comportements-techniques. La contradiction est alors frontale entre d’un côté la vision libérale laissant à l’arbitraire individuel le choix des modes de vie et, de l’autre côté, la détermination collective des modes de vie au sein d’une société écologisée. Il n’y a rien d’autoritaire, ni d’arbitraire en la matière. On passe d’une liberté négative à une liberté positive, avec une réduction du pouvoir individuel arbitraire de nuire. Soulignons que le passage d’une modalité de liberté à une autre n’affecte que les flux matériels que nous suscitons par nos consommations, et non les libertés fondamentales de penser, croire ou s’associer, etc. Il serait dans ces conditions absurde de parler d’autoritarisme et plus encore de fascisme. »

5 réflexions sur “L’écologie sera-t-elle fasciste ?”

    1. Et Jancovici, est un éco-fasciste ou pas ? Parce que bon, il veut diminuer le salaire des pauvres au Smic sans remettre en question le salaire des milliardaires et millionnaires, alors on se pose la question ?

      1. Mon pauvre BGA, avant de balancer des inepties tu devrais déjà faire l’effort d’essayer de bien comprendre ce que racontent JM-Jancovici et D-Bourg (pour seuls exemples) . Mais bon, c’est certainement trop de demander, à toi aussi.

  1. Merci Biosphère pour cette très intéressante analyse de Dominique Bourg.
    Seulement, pour le dit citoyen voire « écocitoyen » qui comme on sait n’a pas trop le temps, notamment pour réfléchir, ni forcément envie, ni forcément les moyens, ce qui est encore un autre problème … elle est longue, trop longue, cette analyse. Voici donc un autre petit condensé, certes un peu trop long, lui aussi 😉
    – « La prétendue menace d’une écologie autoritaire est une rengaine qui a le cuir dur. […] les menaces autoritaires ne manquent pas. C’est en réalité un tout autre danger que l’écofascisme qui nous menace. La vague populiste […] »
    -« le mot « peuple » un exemple particulièrement caractéristique de signe doté d’un sens, mais dépourvu de référence. […] L’usage populiste contemporain de ce mot est cependant autre […] exclure les autres.[…] Avec toutefois l’idée que ceux qui ne se reconnaissent pas dans le peuple ainsi désigné, ne sont pas tant des adversaires que des ennemis, du peuple précisément. D’où la haine qui accompagne systématiquement ce type de positionnement et de discours […] »
    – « Le bilan du mouvement des Gilets jaunes n’est guère aisé à établir en matière d’écologie. […] Dans quel sens ce mouvement finira-t-il par pousser la société française ? Il est impossible d’en avoir quelque idée a priori.»
    – « Sans resserrement des inégalités, point d’écologisation de la société. »
    – « Comment s’aligner sur une trajectoire compatible avec les 1,5°C ? […] Le premier point est qu’un tel changement ne peut être produit par des techniques seules […]»
    – « A quoi s’ajoute que nous ne sommes pas, et de loin, confrontés au seul climat, mais à l’effondrement du vivant et aux autres limites planétaires. […] il conviendrait d’organiser une redescente rapide de nos flux de matière et d’énergie, de notre emprise sur les territoires et de notre démographie. [….] Il apparaît très clairement que cette redescente, dans le temps et absolument, ne saurait être la conséquence des seuls changements technologiques. »
    – « La contradiction est alors frontale entre d’un côté la vision libérale laissant à la liberté négative, et donc à l’arbitraire individuel, le choix des modes de vie et de leurs substrats en termes de flux de matières et d’énergie et, de l’autre côté, le basculement du choix des modes de vie vers la liberté positive, à savoir leur détermination collective et démocratique au sein d’une société écologisée »
    – « Quoi qu’il en soit, il en ressort qu’il serait tout à fait possible de satisfaire les besoins de 8 milliards d’êtres humains, sans pour autant exploser les limites planétaires, pour autant qu’on accepte de tourner le dos aux standards occidentaux d’hyper-consommation. »
    – « Nous sommes des êtres vivants qui ne pourrions vivre sans d’autres vivants. […] Cette affirmation renouvelée de l’unité du vivant s’exprime désormais de plus en plus fort. La manifestent l’affirmation de par le monde des droits de la nature, le développement de la sensibilité animale, la redécouverte sensible des végétaux et au premier chef des arbres, des pratiques comme la sylvothérapie, la permaculture et l’agroécologie, et un courant comme l’écopsychologie, mais encore la réaffirmation de spiritualités tournées vers la nature comme le chamanisme, et sur un autre plan une encyclique comme Laudato si’, etc. Ce large mouvement de retour à la nature me semble devoir nourrir un nouvel imaginaire, le terreau porteur de nouvelles formes démocratiques, non plus tendues vers une domination aussi illusoire que destructrice de la nature, mais vers la recherche de relations plus équilibrées entre êtres humains, entre êtres humains et non humains. »
    Pour conclure, et ça ce n’est que moi qui le dit, il serait peut-être grand temps de ranger au placard l’épouvantail du « khmer-vert ». Regardons seulement qui sont ceux qui en usent et en abusent, et ce qui les anime.

    1. Chaman ? Et ben, tu seras enfin prêt ! Tu seras bien avec des grigris et des plumes sur la tête pour combattre le CO2, la fameuse danse rituelle des peaux vertes afin d’en finir avec le réchauffement climatique en invoquant les esprits anti-pollution !

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