Les démons identitaires à l’heure des bilans

L’écologie de gauche semble préférer le surf sur la vague des identités de genre, de classe, de race pour enrôler les petits dominés grâce à une « conscientisation » à deux balles : « Tu vois, t’es malheureux.se parce que t’es opprimé.e, et t’es opprimé.e par le blanc chrétien, patriarcal, mâle, hétéro, capitaliste, riche, pollueur qui a créé l’enfer systémique sur terre. Mais vote pour nous et le paradis adviendra. » Cette écologie idéologisée fait complètement l’impasse sur les lois de la nature, y compris le fait que nous naissons homme ou femme par suite des mystères de l’évolutionnisme darwinien.

Il y a quelques années encore, l’exercice de la sexualité humaine était hétéro, c’était la norme consacrée, ou bien homo, déviance marginale dont on avait conclu récemment que ce n’était pas grave : le 17 mai 1990, l’OMS (Organisation mondiale de la santé) retirait l’homosexualité de la liste des maladies mentales. Mais aujourd’hui le goût du sensationnel et de la libération tous azimuts a démultiplié les sentiments identitaires. Le parti EELV comporte une commission thématique LGBT. Ils retardent, il faut dire dorénavant LGBTQI+, c’est-à-dire les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, queers, intersexes et asexuelles avec le « + » pour les catégories encore non établies. L’indifférenciation des identités devient alors source d’un malaise profondément ressenti par les plus jeunes. Le pédopsychiatre Alexander Korte s’inquiète du fait que les cas de personnes ayant la conviction d’être nées avec le mauvais sexe soient en hausse de 1500 à 3000 % par rapport à il y a dix ans, surtout chez les filles de 13 à 15 ans. L’utopie anti-nature de notre société, associée aux progrès de la médecine et à l’intense couverture médiatique de ces sujets juteux, offre aux adolescent(e)s un modèle d’identification de plus en plus vague. La condamnation par Eric Marty* des activistes de la guerre des genres déplaira certainement. Il évoque le cas des identitaires du sexe qui, sous le couvert de la lutte contre les discriminations et l’homophobie, censurent et punissent ceux qui ne pensent pas comme eux.

Cette pensée binaire oublie le caractère hybride des identités. Smaïn Laacher déplore que « la vérité est déchue au rang d’insignifiant ». Sa première cause de consternation est ce qu’il désigne comme « une dialectique mortifère » entre le « nous » et le « eux ». Il fait référence aux identitaires nationalistes, mais cela pourrait aussi bien s’appliquer aux identitaires de genre. Loin d’être réductible « à une seule dimension de notre être », chacun d’entre nous, souligne Smaïn Laacher, se situe dans « l’embranchement entre plusieurs appartenances ». Tel était d’ailleurs le sens premier du concept d’intersectionnalité. « L’enjeu », écrit-il, n’est pas de « choisir » entre une identité ou une autre mais de « desserrer le poids » des traditions de sa communauté d’origine et « d’élargir l’espace des affiliations possibles ». Il s’inquiète par ailleurs des tentations, au nom de la coexistence des cultures, de faire revenir par la fenêtre l’accusation de blasphème en la rebaptisant « atteinte aux sensibilités religieuses blessées ».  La seule « posture tenable » en ce domaine consiste à « réaffirmer avec détermination la nature symbolique du langage en disant qu’un dessin du prophète n’est pas le prophète et qu’aucune communauté n’est directement affectée par lui ». Concluant son livre** sur une note angoissée, Smaïn Laacher exhorte la gauche, dont il se réclame, à « examiner les conditions qui ont rendu possible cette fragmentation mortifère de la société française ».

Du point de vue des écologistes, les conflits identitaires ne sont que construction sociale illusoire et malsaine. En vérité nous sommes hommes ou femmes et devons combattre ensemble les inégalités entre hommes et femmes. En vérité nous sommes tous et toutes des homo sapiens interféconds quelle que soit la couleur de notre peau et notre appartenance ethnique. Peu importe notre sexe et notre nationalité.

Pour en savoir plus, Mouvement trans, négation de l’altérité

* Le Sexe des Modernes. Pensée du Neutre et théorie du genre », d’Eric Marty, Seuil, « Fiction & Cie ».

** La France et ses démons identitaires », de Smaïn Laacher (éditions Hermann).

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6 réflexions sur “Les démons identitaires à l’heure des bilans”

  1. « Exit donc la lutte des classes, place à la lutte des genres, et à celle des races, des religions et de tout et de n’importe quoi. » Tout à fait d’accord avec ce constat de naufrage d’une certaine gauche
    Pour parler plus spécifiquement de la théorie des genres et de tout ce qui en découle : il se produit un paradoxe qui laisse pantois . D’une part on fait comme si le psychisme n’existait pas et que nous n’étions qu’un assemblage d’organes échangeables et réparables à l’infini. Ainsi la théorie « de l’homme augmenté » ou celle du transhumanisme. On ne voit donc qu’un progrès dans l’achat d’un ventre porteur pour des couples stériles homos ou pas, on ne voit que de l’amour dans le fait qu’une mère porte l’enfant de sa fille ou qu’une femme décide à 45 ans de se faire un enfant avec les ovocytes d’une autre et des spermatozoïdes dont elle se fiche de la provenance. Comme elle se fiche d’un homme et d’un père possible.

    1. Et parallèlement, au nom de cette fumeuse théorie du genre dont l’auteur lui-même a reconnu que c’était une vulgaire falsification, certains prétendent échapper au « destin biologique » et décide que tout est psychique ou social. Auto engendrement et toute puissance. Nous sommes passés à la post-psychanalyse, c’est à dire que nous vivons une régression psychique collective (ou presque) nous maintenant à un stade qu’on aurait nommé autrefois pré-génital. Des millions d’entre nous ont entre 2 et 4 ans d’âge affectif. Quelle société faire avec eux qui n’ont accès à aucune frustration, aucun manque, aucune symbolisation ?

      1. D’accord avec vous Teysseire, tout ça est bien compliqué. Et tout ça ressemble de plus en plus, toujours plus, à du grand n’importe quoi. Misère misère.
        Tout ça entre dans le cadre de cette grande Confusion, que le journal La Décroissance a tenté d’analyser dans le numéro double juillet-août 2019 ( Voir l’article Biosphère «Mouvement trans, négation de l’altérité» 8 juillet 2019 )

  2. Esprit critique

    – « Mais aujourd’hui le goût du sensationnel et de la libération tous azimuts a démultiplié les sentiments identitaires. Le parti EELV comporte une commission thématique LGBT. Ils retardent, il faut dire dorénavant LGBTQI+ [etc.]» (Biosphère)

    Non seulement ils retardent mais en plus avec leurs 26 commissions thématiques ils se fourvoient dans le grand n’importe quoi. Le problème des discriminations, dont le racisme (qui ne se manifeste pas que dans les quartiers populaires) doit être pensé et traité d’une manière globale. Et non pas au sein de X commissions dans lesquelles chacun et chacune ne voit pas plus loin que midi à sa porte. La motion «Agir contre le racisme et les discriminations à l’origine : pour un projet de cohésion sociale et républicaine» adoptée par le Conseil fédéral d’Europe Écologie Les Verts des 30 et 31 janvier 2021 semble aller dans ce sens.

  3. Si le but du jeu est aujourd’hui de se faire aider par Smaïn Laacher pour s’affranchir du «manichéisme ambiant» et réfléchir sur cette «dialectique mortifère» entre le «nous» et le «eux» … alors je trouve l’introduction de Biosphère particulièrement savoureuse.
    – « Tu vois, t’es malheureux.se parce que t’es opprimé.e, et t’es opprimé.e par les méchants qui ont créé l’enfer systémique sur terre. Ce sont EUX qui sont à l’origine de «l’écologie de gauche», «cette écologie idéologisée» qui a tout faux. Mais vote pour NOUS et le paradis adviendra. »
    Blague à part, sur ce coup j’adhère totalement au «point de vue des écologistes» qui, de mon point de vue, reste un point de vue de gauche. 😉

    1. Maintenant c’est vrai, il faut reconnaître que la gauche, plus exactement cette «gauche petite-bourgeoise», a fait des identités communautaires son fonds de commerce. Et ceci depuis qu’elle a capitulé devant le Capitalisme, brouillant ainsi les notions de droite et de la gauche, et détruisant celles de classes. Exit donc la lutte des classes, place à la lutte des genres, et à celle des races, des religions et de tout et de n’importe quoi.
      Lire «Comment l’idéologie identitaire fait perdre à la gauche son identité collective» par Tomasz Pierscionek.

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