Je lisais des bouquins de science-fiction quand j’étais adolescent. Cela m’a apporté un regard plus ouvert sur l’avenir, une pensée non obnubilée par mon environnement immédiat. Je rêvais, c’était au début des années 1960, d’aller sur une autre planète pour refaire une société meilleure et plus conviviale. La mienne me paraissait définitivement rétrograde, engoncée dans son économisme, ses fausses certitudes et ses petites querelles. Je me suis aperçu en 1972 avec le rapport au Club de Rome sur les limites de la croissance qu’en fait la société humaine ne pouvait qu’aller au désastre si elle continuait sur son aire : surpopulation, épuisement des ressources fossiles, pollution généralisée, désastre agricole, etc. Mais aller sur une autre planète n’était qu’un rêve, il me fallait affronter les difficultés dans la réalité. Ce blog biosphere n’est qu’une manifestation de mes nombreuses actions associatives et politiques.
J’en suis cependant toujours convaincu, les dystopies peuvent aider à mieux envisager notre avenir. Voici quelques exemples plus ou moins déprimants.
Michel Sourrouille
un Etat aux mains d’une gestapo aux gants de velours
extraits : Je lisais dans les années 1970 Le choc du futur de Toffler. Angoissant. « L’expérience individuelle dans le futur sera modelée et programmée par des psychotrusts, comme déjà n’importe quel bien de consommation courante est surchargé d’un pouvoir affectif par la publicité. Le jour naîtra où les consommateurs ne réussiront plus à faire une nette distinction entre le réel et le simulé… Le jour où des pans entiers de la vie seront programmés commercialement, nous nous serons fourrés dans un guêpier de problèmes psychologiques d’une complexité effarante. Jusqu’à maintenance, la santé mentale était caractérisée entre autres par l’aptitude à discerner le réel de l’irréel. Nous faudra-t-il inventer une nouvelle définition ? » Mais Toffler, lui, n’est pas angoissé. Il considère que les drop out contestataires n’ont pas pu s’adapter au rythme du changement et que ce n’est nullement une dénonciation du système. Jacques Ellul est plus critique. Il considère que l’homme de demain sera sans doute réduit à l’état d’appareil enregistreur. Il vivra dans un État totalitaire dirigé par une gestapo aux gants de velours. Alors j’imagine le monde à venir dans mon petit carnet le 16 septembre 1972 :
– Trouvé à l’angle de la 78e avenue et de la 496e rue un mégot de cigarette. L’inconscient qui a laissé cette ordure est prié de se présenter au commissariat pour verser la taxe forfaitaire afférente à cet acte anti-social…
– Les vapeurs toxiques commencent à diminuer d’intensité. Les foyers peuvent dès à présent ouvrir l’électricité, mais pas plus de 3mn et 45 secondes…
– Nous apprenons que nous avons enfin pu reconstituer un spécimen d’une espèce de poisson jadis appelée sardine. Nos prévisions de repeuplement permettent d’anticiper la pêche des sardines dans environ 350 années…
– Deux fusées intergalactiques viennent de se percuter près de l’astre 91. Heureusement nous n’avons à déplorer que 37 485 victimes. Par contre les dégâts en capital sont si importants que les familles des disparus sont priées d’apportées leur contribution à sa reconstitution.
Soleil vert 1973, la fiction devient réalité
extraits : New York 2022. Les ressources naturelles sont épuisées. Règne en permanence une température d’au moins 33 °C. L’eau courante est une denrée rare. La végétation a presque disparu. La plupart des habitants ont accès à une unique nourriture, livrée un seul jour de la semaine : le soleil vert, un aliment en forme de tablette fabriquée croit-on à partir de plancton. La situation est d’autant plus dramatique que la surpopulation est impossible à endiguer dans une mégalopole de 44 millions d’habitants. Partout règne la canicule, la misère et la famine… Malgré la ressemblance frappante avec ce qui se passe un peu partout dans le monde d’aujourd’hui, il s’agit du synopsis du film de science fiction « Soleil Vert », du réalisateur Richard Fleischer. Ce film de 1973 sera visible sur Arte ce soir lundi 10 octobre 2022 à 20h50. Voyez ou revoyez cette dystopie si proche des temps qui courent….
Fragments de vie, fragment de Terre
extraits : Nous avons besoin d’une utopie mobilisatrice pour répondre à la question qui se posera bientôt dans notre futur proche : comment vivre mieux avec moins ? J’ai rassemblé tout ce qui me motive dans la synthèse suivante et j’ai considéré comme hypothèse probable que les années 2030 seront marquées par la réalité physique d’un krach écologique multiple, et donc par une prise de conscience généralisée. D’ici à 2050, la synergie des crises alimentaires, énergétiques, climatiques et démographiques va entraîner une dégradation rapide et brutale du niveau de vie à l’occidentale. Face à la catastrophe annoncée, les humains vont réagir à leur manière, selon deux modalités contradictoires. Pour une part, les violences seront exacerbées, qu’elles s’exercent entre les humains ou pour piller les dernières ressources accessibles. Nous ferons aussi appel à la raison, à la coopération, au sentiment d’interdépendance. Nous ne pouvons pas déterminer à l’avance ce qui l’emportera entre la face sombre de l’individu ou l’intelligence des situations. Des analyses comme le rapport secret du Pentagone (octobre 2003) sur le changement climatique envisagent le pire, c’est-à-dire la priorité à la raison d’État et la survie des sociétés les plus combatives. Il y a aussi les pessimistes qui pensent que plus rien n’est possible, donc pourquoi agir.
Voici un résumé de mon utopie, l’intégralité est lisible sur mon site biosphere de documentation des écologistes….
https://biosphere.ouvaton.org/utopie
Blade Runner, l’indifférenciation homme/machine
extraits : Blade Runner 2049 est un film cauchemardesque, immersion toxique dans un univers qui distille les résultats cataclysmiques des choix malheureux de l’humanité. La frontière entre l’humain et l’inhumain s’est faite poreuse ; nous surveillons nos téléphones avec inquiétude, attendant le moment qui le verra prendre définitivement le contrôle de nos vies. Ce film est empreint d’une tristesse fataliste. Les désastres écologiques et militaires ont plongé la Californie dans un crépuscule automnal permanent. Pour un Terrien de la fin du XXe siècle, cette planète-là serait inhabitable, et pourtant l’espèce se maintient : si les enfants sont au travail, l’Etat ne garantit plus la paix qu’à une minorité. Ces quelques privilégiés utilisent la souffrance des autres pour mieux asseoir leur position. Les îlots de population, généralement misérables, sont entourés de déserts jonchés de ruines, qui s’étendent vers l’est jusqu’à Las Vegas, figuration de l’enfer sur Terre. Cette nouvelle mouture de Blade Runner est comme un requiem pour une humanité aveuglée par son orgueil….
Le grand décret de Max Ehrlich
extraits : Dans les années 2040, il y a des milliards d’humains que la Terre ne parvient plus à nourrir : leur ration quotidienne de calories ( « calculée par l’ordinateur central d’après les statistiques démographiques mises ensuite en parallèle avec le stock de nourriture disponible ») est de six cent cinquante. Reste à stopper la natalité : c’est ce fameux « Grand Décret » qui instaure un arrêt total de la natalité pendant trente ans, sous peine de mort — après qu’un projet asiatique visant à supprimer les vieillards (qui atteignent désormais les cent cinquante ans) a été repoussé par les Occidentaux
Le Grand Décret quelques essais de maternité réelle qui, découverts, sont punis par l’exécution publique du couple et de l’enfant. Le GouvMond d’Ehrlich n’est pas « méchant » : il est réaliste, il se bat au pied du mur contre une situation qui existe en germe aujourd’hui…. A la fin du roman, Carole, son mari et leur bébé se réfugient sur une île radioactive où tous les missiles nucléaires ont été abandonnés après le désarmement général, ils n’y peuvent espérer que cinq ou six ans d’une vie « courte mais heureuse ». Mais la séquence la plus originale est celle du Vistarama, où la foule oisive et affamée assiste à la projection de vieux films du XXe siècle : « Le début pouvait tout aussi bien être celui d’une Cambrousse que celui d’une Becquetance. On pouvait voir d’immenses champs de blé s’étendre jusqu’à perte de vue sous un ciel d’un bleu pur. (…) Puis, tout à coup, le film montra l’intérieur d’un magasin d’alimentation de l’époque. Le commentateur expliqua qu’il s’agissait d’un supermarché et le public poussa un long soupir collectif. Il y avait des boîtes pleines de légumes frais, des viandes de toutes sortes et des fruits entassés en pyramides colossales. Le commentateur cita chacun de leurs noms étranges : pommes, poires, prunes, oranges, pamplemousses. (…) C’était un spectacle presque insupportable. Les gens avaient la bouche ouverte et la salive aux lèvres ; ils regardaient l’écran d’un air lascif et semblaient participer à une gigantesque expérience sexuelle » (pp. 190 et 191).
Le choc pétrolier ultime
Les pays arabes, aidés par Poutine, ont décidé finalement de garder le plus possible de réserves fossiles pour leurs générations futures. Le GIEC approuve, c’est la bonne méthode pour combattre le réchauffement climatique, laisser le pétrole sous terre. L’or noir quintuple, passant de 60 dollars le baril à 300 dollars en trois mois.
La facture pétrolière française a explosé, la France est importatrice de brut, le gouvernement réagit à bon escient. Nécessité faisant loi, l’État met en place une intense campagne de sensibilisation de la population aux enjeux géophysiques. Dans les médias et les écoles, on insiste sur la fragilité extrême de notre société thermo-industrielle, devenue trop complexe et malade de son croissancisme. Pour faciliter l’acceptation sociale des immenses efforts à accomplir, on lutte contre les inégalités sociales. Par un vote presque unanime du Parlement, il y a instauration d’un revenu maximum autorisé, bonus et revenus du capital compris ; il est fixé à dix fois le salaire minimum. Au delà, l’État prend tout.
L’essentiel du plan gouvernemental est centrée sur les mesures d’économies d’énergie dans tous les domaines. Gaspiller devient source de culpabilité. Les municipalités suppriment complètement l’éclairage public, les dépenses d’infrastructures sont complètement repensées. Les citoyens commencent à bouder volontairement les escalators pour faire de l’exercice physique dans les escaliers. Prendre son vélo ou marcher est devenu tendance, rouler en voiture est désormais ressenti comme exceptionnel, si ce n’est condamnable. Il y a réduction de la vitesse à 80 km/h sur toutes les routes sans exception, 20 km/h en ville. Comme le prix de l’essence est passé assez rapidement de moins de 2 euros le litre à 10 euros, les déplacements se font au minimum de frais. Les transports en commun deviennent indispensables.
L’État prône les quatre D, Démondialisation, Désurbanisation, Dévoiturage et Décentralisation. Pour la Dépopulation, les élus commencent seulement à y réfléchir. Le citoyen a compris que la résilience à un choc pétrolier structurel ne pourra s’effectuer que par l’autonomie alimentaire et énergétique acquise au niveau local. L’État décide d’abandonner la plupart de ses prérogatives au bénéfice des entités territoriales. Se rendre personnellement autonome devient un leitmotiv. Les couples restent plus longtemps en couple, partageant difficultés… et appartement. Ils décident de faire moins d’enfants, et les enfants partagent la même chambre dans des maisons plus petites, plus faciles à chauffer. On garde les personnes âgées dans le foyer familial le plus longtemps possible. Les familles élargies, source de solidarité intergénérationnelle se généralisent. Le suicide assisté se banalise.
Les habitants des villes se demandent ce qu’ils vont manger, ils commencent à s’organiser. Les jardins partagés se multiplient au milieu des HLM, les tomates poussent sur les balcons. Les pelouses deviennent des potagers, les jardins d’ornement font place à des arbres fruitiers. L’œuf sera pondu dans le poulailler familial, le lait produit dans une économie communautaire et le miel récolté dans des ruchers collectifs. Il y a de moins en moins d’employés et de cadres, moins d’emplois surnuméraires. Avoir fait des études longues est devenu un handicap, l’intelligence manuelle est revalorisée. Les artisans, petits commerçants, et paysans se multiplient dans tous les domaines. La reconversion des tâches effectuées par nos esclaves mécaniques est ressentie comme nécessaire. Des techniques douces sont mises en place, la force physique et l’ingéniosité humaine permet de suppléer l’obsolescence de la thermodynamique industrielle. On recycle un peu partout les grosses machines qui ont produites le chômage de masse, car avec moins d’énergie, il y moins de métaux disponibles.
Chacun comprend qu’aller moins vite, moins loin et moins souvent pouvait procurer le vrai bonheur. Les voitures rouillent, les rotules se dérouillent : marcher dans la forêt devient le nec plus ultra, plus besoin de paradis artificiels. La France est devenue le pays que le monde entier va imiter… le Bonheur national brut a remplacé le PIB. Puisse le rêve devenir réalité !

Vers la fin du précédent ON disait « mal de dos, mal du siècle ».
Nul doute que celui-ci sera marqué par le mal de tête.
Vers la fin du 18ème, Nietzsche, qui dit en passant souffrait de terribles migraines… voyait le nihilisme partout. Jusque dans la musique de son (ex)ami Wagner.
Observez bien et vous verrez qu’il n’y a personne qui rit en écoutant La Valkyrie. 🙂
Bref, je me demande souvent ce que Nietzsche penserait de notre époque.
Et pour revenir au sujet, si les dystopies portent un regard noir sur notre avenir… les musiques et les chansons tristes aussi. Et c’est là qu’ON dit que ça fait du bien… ou que ça ne peut pas faire de mal. Va comprendre…
(à suivre)
– « Comme lorsqu’on écoute des chansons d’amour dévastatrices après avoir été largué, les jeunes se gavent de musique sur la fin du monde pour se vautrer dans leur désespoir climatique » (Apocalypse pop : la GenZ canalise son éco-anxiété en musique – ladn.eu/nouveaux-usages)
– Quésaco : la pop apocalypse, la bande-son de l’éco-anxiété des jeunes générations (ladepeche.fr/2022/11/08)
– « L’univers continuera sans nous – Et les villes deviendront des forêts
Sous la pluie, des milliers d’animaux – Dans le ciel, des nuées d’oiseaux
L’univers continuera sans nous – Et les villes deviendront des forêts [etc. etc.] »
(Solastalgie par Catastrophe, 2020)
– « Le catastrophisme est un comportement que l’on rencontre fréquemment en consultation chez des patients douloureux chroniques.» (Le catastrophisme dans tous ses états – institut-rafael.fr)
Catastrophisme, solastalgie, grosse trouille, grosse fatigue, grosse diarrhée, nihilisme, grand n’importe quoi… la mode (l’air du temps) dans tous ses états !
Du coup Professeur Foldingue et tous ses confères sont Débordés. Misère misère !
Catastrophisme, solastalgie, transition des Tristus et Largués en tous genres… prise en charge à 200% par la SS !
Bref, comme pour les chansons tristes, des dystopies il y en a des bonnes.
Et je pense que nous en avons suffisamment comme ça, que ça ne sert à rien d’en rajouter (toujours plus). Ce dont nous avons (urgemment) besoin, c’est d’utopies. Nul besoin de re-réexpliquer ce que j’entends par-là,
Je corrige :
– À 12:49 : Nietzsche au 19ème, bien sûr. Et non pas au 18ème.
– À 12:55 : Professeur Foldingue et tous ses confrères, avec un R.
En un ou deux mots peu importe. 🙂