Les mirages de l’innovation technologique

Croire dégoûte. La croyance religieuse, c’est l’opium du peuple comme l’écrivait Karl Marx. La foi au communisme institué, c’est l’espoir que tout dément mais que rien ne peut détruire sauf à admettre qu’une vie entière de militant n’était que leurre. Autre temps, autre croyance, ne faisons plus confiance aveugle aux mirages de l’innovation technologique.

Ruptures partout – médicales, musicales, gastronomiques… une fièvre d’innovation transforme nos existences, nos écrans, nos conceptions, triomphent dans les entreprises, bouleversent les organisations, les institutions et nos pratiques sociales. Mais pour quel bien ? Avec quelle démesure ? Le philosophe Thierry Ménissier dans son livre* démêle l’amalgame abusif existant dans nos représentations communes entre « innovations » et « progrès ».

Le progrès technique n’est qu’une économie de la promesse. Dans un numéro de la revue « Socio », intitulé « La technique y pourvoira ! »**, historiens, sociologues et politistes analysent les travers des progrès technologique sensés apporter des solutions à tous nos problèmes, sans que ni le pouvoir politique, ni la société ne puissent en questionner le rôle et le contrôle. L‘« économie de la promesse » n’est que l’avatar contemporain des paradis religieux et des utopies sociales des siècles antérieurs. Cette promesse doit contenir un tiers de prouesse scientifique, un tiers de rêve de progrès humain for good (pour le bien), et un grand tiers de profitabilité exponentielle. Et tout problème posé par la technique est réglé par la promesse… d’une nouvelle technique. Les auteurs soulignent aussi les caractéristiques réelles des technologies innovantes : leur extrême vulnérabilité face aux catastrophes naturelles et aux malveillances humaines ; leur ambivalence fondamentale dans la production simultanée d’effets positifs ou néfastes.

Le progrès technique est présenté comme un dogme indiscutable par l’ensemble des dirigeants et des médias. Il a infusé dans l’état d’esprit de la population, « on trouvera bien quelque innovation pour s’en sortir ». Quand on l’élève au rang d’un culte, toute remise en cause, tout débat rationnel deviennent impossibles et ceux qui osent élever la voix sont aussitôt considérés comme des apostats. Nous sommes dans la configuration que décrivait Jacques Ellul, dès 1960, dans La technique ou l’enjeu du siècle, où la démocratie n’a plus sa place puisqu’il faut croire sans poser de questions. Dans un monde où le discours enchanté de la technique s’écarte de plus en plus d’une réalité faite de limites, d’effets indésirables, de pannes et d’accidents,  la question de la délibération politique autour des choix techniques ne peut plus être éludée. Vive les techniques douces contre les techniques inappropriées.

Pour en savoir plus, cette synthèse :

en finir avec le progrès technique

https://biosphere.ouvaton.org/blog/en-finir-avec-le-progres-technique/

* « Innovations. Une enquête philosophique », de Thierry Ménissier, 276 p., 19 €.

** « Socio », « La technique y pourvoira ! », numéro 12, 2019, 240 pages, 20 euros.

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16 réflexions sur “Les mirages de l’innovation technologique”

  1. Réponse à BGA 14h50-15h03
    Je suis d’accord avec toi, mais là on se disperse. Cependant, si tu ne connais personne dans ta rue, tu y es pour quelque chose aussi. Essaye d’aller vers les gens et tu verras peut-être les choses différemment. Moi même, le jour où j’ai été en retraite, j’ai pu enfin connaître des voisins avec qui jusque là je n’échangeais que des bonjour-bonsoir. J’ai connu une époque où le soir, aux beaux jours, les gens prenaient le frais. Ils sortaient devant la porte, avec une chaise, et s’installaient avec les voisins. Aujourd’hui c’est fini, il y a la télé. Rajoute la clim et tu comprendras qu’ils préfèrent rester chez eux, surtout s’ils n’ont besoin de rien d’autre. Misère.

    1. (suite) La télé a détruit les rapports sociaux, le Net est une catastrophe, la clim aussi, la bagnole individuelle n’en parlons pas. Même chose à la campagne avec les machines (tracteurs etc.), plus besoin des voisins, en tous cas pas comme avant. Là comme ailleurs, bonjour-bonsoir, plus le temps de discuter. Le temps c’est de l’argent et il faut payer le tracteur.
      Grâce au Progrès… plus besoin d’aller faire tes courses, de discuter avec la caissière ou le vendeur, quelques clics et tu fais te livrer à domicile. Si t’as l’occasion de le voir, et si t’es poli, t’as juste à dire bonjour et au revoir au livreur. Si t’aimes pas discuter ça tombe bien, lui non plus n’a pas le temps. Et c’est pareil pour tout, banques, assurances, Sécu, Pôle-Emploi etc. Aujourd’hui tout de passe sur l’ordi, tu discutes avec des machines, toujours plus rapides, performantes etc. Bravo le Progrès.

    2. (suite et fin) Grâce au Covid… aujourd’hui nous franchissons une étape supérieure. Limitation des déplacements, des rassemblements, distanciation, peur de le choper… la solidarité et le vivre-ensemble en prennent un sale coup.
      Mais heureusement… grâce au Progrès… aujourd’hui si tu t’ennuies tu peux toujours discuter avec tes amis virtuels. Et même avec tes vrais, s’ils sont connectés. Aujourd’hui si t’es malade tu peux te faire soigner à distance. Tu peux aussi bien sûr apprendre à distance. Comprendre c’est pas dit, mais de toute façon c’est pas ce qu’on te demande. En attendant, imagine toutes ces économies qu’on va faire quand il n’y aura plus de toubibs et de profs.
      Bref, le Progrès c’est formidable ! Misère misère.

  2. Réponse à BGA 13h34 :
    Le fait que l’individualisme soit à un tel niveau, que les gens aient de plus en plus de mal à se supporter, le nombre de divorce etc. n’invalide en rien ce que j’ai dit (à 13:19).
    L’homme est un animal social, il sait que seul il n’est rien, qu’il a besoin des autres.

    Ne dépendre de personne c’est vivre seul sur une île déserte. Demande à ceux qui ont eu l’occasion de s’y essayer… s’ils ont aimé ou pas. Maintenant il faut voir ce qu’on entend par ces «autres» ou cet Autre, dont chacun de nous a absolument besoin, ne serait-ce que pour se sentir exister.
    Nous ne sommes pas tous faits du même bois, certes. Certains ont besoin d’avoir beaucoup de monde autour d’eux, sinon ils s’ennuient. D’autres apprécient plutôt la solitude, mais toujours pareil, dans une certaine mesure.
    Personnellement je ne saurais me satisfaire de la compagnie de robots. Même d’un harem de jolies robotes bien obéissantes et tout et tout. 🙂

    1. Je te parle d’avoir besoin des autres pour vivre sous le même toit de maison ou d’appartement ! Évidemment les gens cherchent à se rencontrer, mais à présent ils ont besoin des autres à se rencontrer essentiellement pour les loisirs et des plans Q. Bref, les amis eux aussi deviennent des consommables éjectables, comme on le voit avec les fesses-book, instagram etc…

      Ensuite, en dehors du foyer, tous les rapports sociaux sont monétisés, tout doit passer par des services achetables en commerce. Ça n’a plus rien à voir avec mes parents qui coopéraient avec des voisins pour s’aider mutuellement à faire des travaux dans la maison. Bien sur, tu trouveras toujours des cas isolés pour tenter de me contredire, mais ça ne reste que des cas isolés, moi je te parle en volume, en effet de masse, ça a bien changé.

      1. D’ailleurs je vais t’évoquer un exemple concret. Avant lorsque je vivais chez mes parents, ces derniers connaissaient tous les voisins de la rue, voir de rues adjacentes, bref on connaissait vraiment tous les voisins. Évidemment je te parle en ville pas au village, bien que même là, on y connait de moins en moins ses voisins. Aujourd’hui, ça fait près de 10 ans que je vis dans la même rue, je ne connais personne, et même les voisins ne se connaissent pas entre eux, je ne les vois jamais discuter entre eux devant leurs maisons ou paliers d’appartement. Et pour en revenir à l’exemple concret, comme tu peux voir, il a fallu que le gouvernement invente la journée du voisinage pour que les gens renouent entre eux dans les quartiers. Après comme je te dis tu trouveras toujours des cas isolés de voisins qui se parlent, mais en volume à l’échelle nationale ça a bien évolué…

  3. Esprit critique

    – « Ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique (…) Ce n’est pas l’État qui nous asservit (…), c’est sa transfiguration sacrale. » (Jacques Ellul)

    Le problème n’est donc pas la technique, qui est propre à l’homme, mais l’idée qu’il a fini par s’en faire. Même chose avec la compétition, le commerce, la richesse, la grandeur, le progrès etc. D’où l’intérêt de décoloniser les imaginaires (comme dit Latouche), de déconstruire (comme Derrida), même à coups de marteau (comme Nietzsche). Seulement le sacré à la dent dure, on ne déboulonne pas comme ça les idoles. De plus le Système n’a aucun intérêt à nous donner les outils pour le démolir. Ne serait-ce que pour nous permettre de réfléchir sur quoi il repose, remettre en question ces idées qui constituent désormais un dogme. De toute façon, réfléchir c’est fatiguant. Décidément, le Système est bien ficelé.

  4. Plutôt que «croire dégoûte», je dirais : espérer dégoûte, ou peut finir par dégoûter.
    Pourtant, pour ne pas risquer d’être déçu, voire d’être dégoûté, il y a une solution. C’est de ne rien espérer. Pas facile, certes. Surtout lorsqu’on se limite à espérer à court terme.
    Cette croyance au Progrès qui progresse et aux innovations qui innovent, pour des siècles et des siècles amen, est sans conteste une croyance d’ordre religieux. Comme tout, les religions ont une histoire, un début et une fin.

    1. On peut en effet dire que «Le progrès technique n’est qu’une économie de la promesse». Comme l’a expliqué Hannah Arendt, une promesse est une façon d’organiser l’avenir. L’homme est un animal social, il sait que seul il n’est rien, qu’il a besoin des autres. D’autre part il a cette faculté de se projeter, dans le futur. De là découle cette faculté que seuls les humains possèdent, celle de se faire des promesses.
      Une promesse repose sur cette chose des plus précieuses, sans laquelle tout s‘effondre, la confiance. Seulement aujourd’hui les promesses n’engagent même plus ceux qui les font. Du coup la confiance vacille. On risque alors d’en arriver à ce que plus personne ne fasse plus confiance à personne. Et quand on en est là, il n’y a plus rien à faire.

      1. « L’homme est un animal social, il sait que seul il n’est rien, qu’il a besoin des autres.  »

        C’est peut-être bien là que tu te trompes ! C’est plutôt l’inverse, PROGRESsivement l’homme se désocialise, et c’est bien parce qu’il veut ne dépendre de personne qu’il croit au progrès pour obtenir plus de robots et de machines afin de dépendre de personne, l’individualisme n’est pas encore arrivé à son paroxysme même s’il est déjà dans un état bien avancé. Tout le monde quasiment espère avoir sa carrière pour pouvoir financer sa maison individuelle, sa voiture, son smartphone, son ordinateur, etc et surtout son compte bancaire individuel même lorsqu’ils sont mariés. D’ailleurs le nombre de divorces ne cesse de se multiplier au fil des années et en parallèle les partenaires sexuels ne deviennent que des consommables que l’on recrute sur les réseaux sociaux. Les gens sont de moins en moins capables de vivre économiquement en groupe.

        1. Mais comme le dit si bien Jancovici « Dans un monde en décroissance on ne divorce plus » et c’est bien ça qui effraie les progressistes qui affectionnent les partenaires sexuels sous forme de consommable jetable… Sans énergie peu chère et abondante et sans robot, fini la liberté égoïste de vivre en dépravé… Ça sera le grand retour de vivre en coopération entre individus ainsi qu’aux responsabilités aux efforts et aux compromis…. Des mots honnis par les progressistes qui souhaiteraient préserver la liberté de faire n’importe quoi…. Véronique Samson chantait « Besoin de personne » aux générations baby-boomers, mais ça n’aura duré qu’un temps les générations suivantes devront passer à une autre chanson… car ça en sera fini de l’idéologie progressiste…

    2. En attendant, le dogme du progrès technique n’est pas mort, il bouge encore.
      On peut dire qu’il fonctionne désormais comme une bouée de sauvetage.
      En attendant, on peut toujours essayer de comprendre pourquoi quelqu’un qui se noie, s‘agrippe à n’importe quoi. Même à une vieille branche pourrie.

  5. Beaucoup de naïfs croient que ITER va nous sauver ! D’ailleurs dans ce Beaucoup de naïfs, il faut savoir que la plupart d’entre eux n’ont pas encore compris que ITER n’était qu’un vulgaire laboratoire et non pas une future centrale nucléaire à fusion pour produire de l’électricité, et oui beaucoup croient justement que l’on est en train de monter une centrale pour produire de l’électricité. Bref ITER a bien réussi sa Com pour convaincre les zozos de continuer de leurs donner du pognon car Beaucoup ne savent pas non plus l’unique objectif d’ITER = produire une réaction de fusion de seulement 400 secondes ! (contre le record actuel de 20 secondes) Quand on voit tous les centaines de tonnes de métaux pour ce border et les dizaines de milliards d’euros, ça fait cher la seconde de réaction !

    1. On va aller loin avec ça pour sauver l’humanité et l’environnement, on ne peut pas dire que le bilan carbone d’ITER soit positif (vu toutes les énergies fossiles et métaux pour bâtir ce mastodonte inutile). Enfin Beaucoup ne savent pas non plus que le projet ITER siphonne la quasi totalité de budget de recherche scientifique de la France et d’autres projets n’ont vu le jour à cause de ça, d’ailleurs ce n’est peut-être pas pour rien que la France n’a pas été capable de produire un vaccin anti-covid…

      1. Iter me semble bien mal parti et la fusion aussi.
        Pour autant, c’est c’est justement si cela marchait que ce serait une catastrophe, car si l’homme n’avait plus de limites énergétiques alors il artificialiserait toute la planète et ce serait le pire de tout.
        Il se peut donc qu’ultimement, ce soit les limites des autres sources d’énergie (limites de ressources et même pollution engendrée) qui constituent notre planche de salut.
        Autant dire que qu’il est plutôt inutile de chercher la source d’énergie parfaite, son succès serait notre condamnation. Hélas, si peu de gens semblent conscients de ce problème.

        1. Moi non plus je ne crois pas trop à ITER, ni à la Transmutation si chère à Thierry Caminel. Et encore moins au Cosmogol si cher aux Shadoks.
          Par contre je crois que la téléportation pourrait être la Solution à tous nos problèmes. Suffit d’y croire. Grâce à la Téléportation… et donc grâce au Progrès… adieu les bagnoles, les avions, les trottinettes électriques etc. Adieu même les fusées. L’Univers sera à nous. Et puisqu’il finira lui aussi par se démocratiser, il sera à la portée de tous. Il suffira de demander, de claquer des doigts, et hop vous serez transporté sur l’exoplanète de votre choix. Puisqu’il y en a des milliards et des milliards il y en aura pour tous les goûts. Des très belles, peu peuplées, riches en grosse faune et grouillantes de truites… et d’autres de populace débile. 🙂

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